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31.08.2007
38 - LA FEMME TUTELAIRE
38 – LA FEMME TUTELAIRE
BOISEMONT (VAL-D’OISE, 95)

On trouve l’épée de justice dans nombre de monuments aux morts. Elle se présente la lame nue, la poignée et la garde bien droites.
BOUTIGNY (SEINE-ET-MARNE, 77)

Très souvent, elle apparaît comme un simple bas-relief ornemental. Mais dans la main de cette femme noblement dressée, elle incarne tout entier le DROIT, car cette guerre fut juste, qu’on se le dise (je ne suis pas de ceux qui nient qu’il faut se défendre, quand un ennemi déclaré attaque) : c’est la Patrie tout entière qui convoque les valeurs traditionnelles de la République.
BRETIGNY-SUR-ORGE (ESSONNE, 91)

La pointe de l’épée est piquée dans le sol (quoique, sur ce modèle de plaque, l’épée soit parfois absente), la main droite de la femme entoure la poignée. C’est l’action de la justice qui passe ici.
EPREVILLE (SEINE-MARITIME, 76)

Le profil droit montre un menton ferme et un regard situés en hauteur, braqués sur l’horizon intraitable et majestueux de la pérennité de la nation.
FLAVACOURT (OISE, 60)

Le bras gauche, lui, tend à l’horizontale, au-dessus de la liste des noms, la couronne de lauriers des hommes qui se sont fait tuer là-bas, sur la ligne de front, au cours d’un de ces va-et-vient d’une tranchée à l’autre qui ont fini par saigner la population masculine du pays. Le mot « LIBERTE » s’inscrit en capitales au-dessus de ce bras ferme.
GREGY-SUR-YERRE (SEINE-ET-MARNE, 77)

La Patrie est presque toujours femme, dans les monuments aux morts, et souvent, le sculpteur s’est souvenu des modèles qu’il a dessinés dans son atelier et de ses exercices d’école, où il s’agit de rendre le mieux possible le drapé de la robe, tout en laissant deviner comme par transparence les arguments du corps féminin qui soulèvent ou creusent en tel ou tel point le tissu léger.
JUILLAGUET (CHARENTE, 16)

C’est ainsi que certains monuments aux morts de France se laissent aller à une certaine volupté émouvante des formes, à une sensible évocation érotique du sujet. Je montrerai même un jour quelques femmes de pierre carrément nues qui veillent sur nos morts de la première guerre mondiale.
NOTRE-DAME-DE-BLIQUETUIT (SEINE-MARITIME, 76)

Mais ici, aucune pointe de sein ne soulève l’étoffe, nulle hanche n’imprime son arrondi à la verticalité du tombé, pas un genou n’ébranle les plis pour laisser deviner le velouté suggestif d’une cuisse. Nous sommes dans la rigueur du droit et de la justice, et cette femme, qui est la Patrie, est également et fortement la LOI. C’est une abstraction de femme : on est bien dans le symbole.
PRAT-BONREPAUX (ARIEGE, 09)

Les noms inscrits sont comme autant d’articles que nul n’est censé ignorer, auquel nul n’est censé désobéir. J’aime assez l’idée selon laquelle les noms des morts doivent être obéis. « Le mort saisit le vif. » Les noms des tués s’imposent aux vivants comme autant de devoirs.
ROUBIA (AUDE, 11)

Avez-vous songé qu’à prononcer les mots « morts » ou « tués », c’est tout le sens des événements qui s’en trouve modifié ? « Mort », c’est plus courant, voire banal : cela arrive aussi en temps de paix. Pourquoi ne parle-t-on pas des « monuments aux tués », mieux : « aux hommes tués » ? Ce serait plus exact, plus près de la réalité. Le terme « mort » indifférencie les causes.
VICQ (HAUTE-MARNE, 52)

Je soupçonne ici le goût des vivants pour une allitération en « m », qui facilite la prononciation, en gros, qui flatte la paresse des vivants. « Tués » signale interruption involontaire de la trajectoire de l’existence. On sait qu’ailleurs, quelque part, gît un coupable, et des vivants rassemblés autour des « monuments aux tués » sentiraient plus proches d’eux ces hommes envoyés pour disparaître.
VINON (CHER, 18)
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30.08.2007
37 - LA LISTE DES NOMS DEVOILEE
37 – LA LISTE DES NOMS DEVOILEE
CARNOY (SOMME, 80)

Suite à ma note n° 12, dans laquelle j’évoquais l’importance des noms des morts de la guerre, je veux parler aujourd’hui des monuments aux morts qui présentent les noms sous la forme du dévoilement.
LURCY LE BOURG (NIEVRE, 58)

La mise en scène (car il s’agit bien d’une mise en scène) reproduit les situations d’inauguration, où le maire, ou bien le directeur de la galerie de peinture, ou bien le député augmenté d’un membre du Conseil Général, tire, à la fin de son discours solennel, le cordon qui commande le rideau, le voile cachant l’œuvre. Le caché, disons-le, est toujours une œuvre, mieux : une œuvre d’art.
PALLUEL (PAS-DE-CALAIS, 62)

Que l’on inaugure la place dédiée à ce notable local injustement oublié qui a travaillé toute sa vie avec un dévouement incomparable à l’amélioration et au développement de sa circonscription, et dont le sculpteur (également local) vient de réaliser un buste immortel, - ou que le président de la compagnie d’assurances, la main sur le cordon, achève son noble propos avant de donner à voir, à l’assemblée des smokings et des longues robes décolletées prolongés au bout du bras par un récipient de forme verticale oblongue empli d’un liquide vaguement jaune et pétillant, le tableau de ce génie impressionniste acquis pour une somme record dans une grande salle de ventes new-yorkaise, la solennité admirable du moment imprègne tous les esprits, faisant passer dans tous les dos une chair de poule tout à fait propre à accompagner l’instant de la révélation suprême.
THENON (DORDOGNE, 24)

On a compris que je vois dans ces quelques (fort rares) monuments aux morts quelque chose d’artificiel, puisqu’un geste inscrit dans la pierre s’inscrit dans l’éternité, à la façon de ce pas posé il y a 25.000 ans dans le sol de la grotte de Pech-Merle. « Achille immobile à grands pas » (Paul Valéry, dans le "Cimetière Marin").
TORCY-LE-GRAND (AUBE, 10)

Jusque dans la découpe de la pierre, l’artiste s’est efforcé de reproduire l’aspect du brut : visiblement, on vient d’arracher ce bloc à sa montagne pour y graver les noms de quelques hommes qui ne sont plus, tués par la folie de quelques hommes plus importants.
TRAMPOT (VOSGES, 88)

La main d’une femme, à la fois symbole et compagne, vient de lever le voile du drapeau national (on en distingue la hampe) sur les noms de ces jeunes gens que chacun, ici, connaissait bien, et qu’il rencontrait après la messe, à la boulangerie, au café de la place.
VINAY (MARNE, 51)

Mais laissons une chance à la vérité du sentiment, même si la copie-conforme entr’ouvre un vasistas sur l’opération marchande.
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29.08.2007
36 - HOMMAGE A LA SOMME
36 – HOMMAGE A LA SOMME
ARVILLERS

Admettons qu’il y ait en France, environ, 30.000 monuments aux morts, peut-être davantage, pour 36.560 communes (Quid 2001, le total, en passant par le Petit Larousse Illustré, atteint 36.554). Sachant que le territoire métropolitain compte 95 départements, cela fait une moyenne d’à peu près 316.
AUCHONVILLERS et SAINT RIQUIER


Sachant, par ailleurs, que la moyenne du nombre des communes par département est de 383 (minimum Paris = 1, maximum Pas-de-Calais = 898, source Quid 2001), et que la présence de photos sur l’internet dépend du bon vouloir d’individus (site Mémorial GenWeb) ou de structures administratives (Pas-de-Calais, Marne, Somme…), on s’aperçoit que le fonds disponible laisse de côté bien plus de la moitié des communes.
BAYENCOURT et SAINT LEGER LES DOMART


Dans certains départements, on recense la quasi-totalité des sites (Pas-de-Calais : 890 / 898, le Petit Larousse illustré indique 894). Dans d’autres, la motivation laisse visiblement à désirer.
BRAY SUR SOMME et MORLANCOURT


Il est vrai qu’il faut en faire, des kilomètres en voiture, s’arrêter dans chaque localité, s’enquérir éventuellement de l’emplacement, pas toujours évident à trouver, du monument, s’y rendre, prendre une photo alors que la lumière ou l’orientation du soleil ne sont pas forcément au rendez-vous.
COMBLES et MORISEL


C’est un vrai, un gros travail. Je le sais pour l’avoir pratiqué un temps. C’est très astreignant, surtout lorsqu’on n’est pas seul dans la voiture.
BEAUCHAMPS (« pour la patrie jusqu’à la mort ») et SAUVILLERS-MONGIVAL


Qui s’intéresse aujourd’hui aux monuments aux morts ? Je mentionne, pour y avoir glané quelques photos, le site de Queutchny, dont le principe fait appel à la bonne volonté de ceux qui consentent à y déposer leurs clichés. Queutchny fait du bon travail, qui ne se limite pas au recensement des monuments. Malheureusement, d’ici à ce que la totalité du territoire et des communes soit couverte, « il risque de se faire tard » (Brassens).
BEAUMONT et PERONNE


Car il faut recenser les monuments aux morts, il faut en faire la somme. C’est la raison pour laquelle (pardon pour ce calembour), je montre aujourd’hui des exemples particulièrement nets de ce qu’on trouve dans le département de la Somme (339 photos pour 783 communes).
FOUILLOY et MARCELCAVE


Certains photographes amateurs s’ingénient à proposer des clichés aussi flous que si l’on était dans le brouillard, d’autres veulent tellement élargir le champ que le monument consiste en un point en bas à droite du cliché.
FRAMERVILLE et LE CROTOY


Merci donc à ceux qui, au contraire, pratiquent le gros plan, permettant aux amateurs de se faire une idée saisissante des sculptures. En effet, il y a là, force est de le reconnaître, un patrimoine artistique, en plus du réservoir national de souvenir.
FRIVILLE-ESCARBOTIN, GAMACHES et HANGEST-EN-SANTERRE



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28.08.2007
35 - PIETA
35 – PIETÁ
SAUVETERRE-DE-BEARN (PYRENEES ATLANTIQUES,64)

Tout le monde sait ce qu’est « une » PIETA. Beaucoup de gens connaissent en particulier des Pietà célèbres, au premier rang desquelles celle de Michel-Ange, vous savez, à Saint-Pierre de Rome, à droite en entrant, mais derrière une vitre blindée aujourd’hui, depuis qu’un cinglé armé d’une massette l’a escaladée dans les années 1970 et lui a porté de méchants coups.
APACH (MOSELLE, 57) et GUARBECQUE (PAS-DE-CALAIS, 62)


Ce fut le début de la vie à l’intérieur de la SECURITE et des barrières du même nom, et des portiques, et des mesures, et des forces, et tout et tout. Vivre à l’abri des allumés et des illuminés, des tordus et des fêlés, tous ces gens que le monde actuel fabrique sans s’en inquiéter sur le moment, pour ensuite retourner le bâton sur l’ensemble d’une population pas méchante et qui n’en peut mais, et qui subit sans trop rechigner, parce qu’elle se dit, avec son « bon sens », que, oui, il faut se protéger des anormaux.
LE PIN (LOIRE-ATLANTIQUE, 44)

En 1965, pendant les vacances de Pâques, j’ai participé à un voyage à Rome, et je me rappelle encore l’impression de paix et de bonté que j’ai ressentie en apercevant cette femme à la douceur essentielle qui recevait sur ses genoux son fils mort.
BELCAIRE (AUDE, 11) et BOIS-GRENIER (NORD, 59)

Les commanditaires des monuments aux morts, entre 1920 et 1930, ont été bien inspirés, lorsqu’ils ont opté pour cette idée : une force aveugle a envoyé les fils à la mort, et les mères, chez elles, n’ont pas alimenté un atome de haine, mais se sont abîmées dans la contemplation du cadavre des fils, sans résignation, mais avec la douceur et la bonté qui les guidait quand ils étaient vivants. Et pourtant, elles en avaient, des raisons d’en vouloir, mais à qui ?
CONTREXEVILLE (VOSGES, 88) et NANGIS (SEINE-ET-MARNE, 77)

Plusieurs de ces PIETA sont évidemment une simple copie de ce qui se voyait dans les églises, mais un certain nombre d’entre elles peuvent être considérées comme des Pieta laïques, à commencer par la composition monumentale qu’on peut admirer à METZ (MOSELLE, 57). Dans les premières, le Christ peut (rarement) être remplacé par un poilu. Parmi les dernières, une femme pleinement humaine tient dans ses bras le corps d’un jeune homme mort dans une guerre que personne n’aurait voulue, s’il avait su… 
METZ
L’attitude, en tout cas, semble juste. Je présente, au début du propos, les monuments d’inspiration chrétienne, les autres ensuite.
LOUVIERS (EURE, 27) et SAINT-MESMIN (VENDEE, 85)

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27.08.2007
34 - JEANNE D'ARC HEROÏNE NATIONALE
34 – JEANNE D’ARC
ALTORF (BAS-RHIN, 67)

Je me souviens d’avoir appris à l’école primaire tout ce que nous, enfants du XXème siècle, devions à des héros de l’histoire de France comme le Connétable Bertrand du Guesclin, qui en fit voir de belles à l’ennemi héréditaire.
BENESTROFF (MOSELLE, 57)

Jeanne d’Arc constitue évidemment, bien plus que ce dernier, la figure centrale, l’incontestable signe national de reconnaissance pour lequel chaque Français, depuis Jules Michelet, est vivement invité à cultiver une dévotion sans faille. C’est elle qui « bouta l’Anglois hors de France ».
BISCHOFFSHEIM (BAS-RHIN, 67)

S’agissant de la fin de la guerre de 1914-1918, je n’ose pas parler de « victoire », quoique l’Allemagne ait capitulé ; cependant, il semble presque naturel de trouver notre héroïne au sommet d’un nombre important de monuments aux morts, tant elle fait corps avec le mythe de la France, comme une identité éternelle qui perdure au travers des méandres de l’Histoire.
CAYRON (GERS, 32) et RESIGNY (AISNE, 02)


Elle figure en armure, parfois casquée (mais souvent le casque est déposé à ses pieds), l’épée au côté, parfois à la main et, le plus souvent, brandissant l’étendard, l’oriflamme, le drapeau.
CHAUX (TERRITOIRE DE BELFORT, 90)

On comprend évidemment qu’il soit plus fréquent de la rencontrer en Lorraine, et même en Alsace, que dans d’autres régions du pays. Les départements de l’est de la France sont ici bien représentés (02, 88, 90, 57, 67…).
DONCIERES (VOSGES, 88)

Je me demande même si l’on n’a pas, ici ou là, choisi un monument élevé à Jeanne d’Arc dans une époque précédente, peut-être lointaine, pour, le transformant alors en monument aux morts, y apposer une plaque portant les noms des hommes de la localité. Je signale à cet égard que ceci s’est produit en bien des endroits avec le calvaire catholique, la croix, la statue de Jésus, où la population a utilisé l’existant pour lui conférer un usage renouvelé. C’est sans doute ce qui s’est passé à MURBACH (HAUT-RHIN, 68).
ERNY-SAINT-JULIEN (PAS-DE-CALAIS, 62)

Cela dit, les monuments aux morts dédiés à Jeanne d’Arc, s’ils ne sont pas légion, ne sont pas si rares. Sans avoir collecté toutes les photographies où elle apparaît, j’en ai tout de même trouvé une quarantaine.
LE CONQUET (FINISTERE, 29) et PENNE-DE-PIE (CALVADOS, 14)


Quoi qu’il en soit, la force du symbole national demeure intacte, même si certains y voient un simple stéréotype. Il faut avouer qu’en entrant dans n’importe quelle église du territoire, on est à peu près sûr de tomber sur une Jeanne d’Arc en plâtre, au côté d’un curé d’Ars ou d’un Saint Antoine de Padoue du même acabit. Il y a de quoi dénoncer une banalisation et un affaiblissement.
MARSAC-EN-LIVRADOIS
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26.08.2007
33 - CANONS D'ARTILLERIE
33 – CANONS
ARNAC-LA-POSTE (HAUTE-VIENNE, 87) et WARMERIVILLE (MARNE, 51)

Après la grenade, le CANON. Non pas dans la réalité de la guerre, encore une fois, mais dans la représentation que choisissent d’en donner les vivants, dans la circonstance particulière du souvenir, qu’on veut perpétuer, des hommes qui sont tombés. Là encore, observons le militarisme proclamé.
BEUVRY-GORRE (PAS-DE-CALAIS, 62) et VILLE-EN-TARDENOIS (MARNE, 51)


Je n’ai pas parlé du coq qui trône sur deux tiers des monuments aux morts français. Je ne parlerai pas davantage des milliers de monuments qu’on a dotés d’une ceinture de carcasses d’OBUS plus ou moins gros, plus ou moins nombreux, qui n’ont pas éclaté, faute d’avoir servi de projectile, arrêtés en plein vol, un certain 11 novembre, par l’armistice, tout à coup inutiles et rebutés. Il fallait trouver pour eux une vie après la vie.
FAILLY (MOSELLE, 57) et VEZELIZE (MEURTHE-ET-MOSELLE, 54)


Combien de tonnes de métal de mort a-t-on ainsi recyclées jusque dans les plus petits villages de France ? Dans quelles conditions s’est faite l’attribution ? Comment furent choisis les calibres, attribués et transportés les objets ? Quelles questions curieuses, si l’on y réfléchit ! Qu’a-t-on voulu dire aux vivants, en étalant ces témoins inertes d’une mort potentielle et jamais advenue ?
GOUHENANS (HAUTE-SAONE, 70) et VAUX-ROUILLAC (CHARENTE, 16)


Posons la question autrement : qu’aurait-on fait de ces obus s’ils n’avaient pas été distribués aux municipalités ? Il aurait fallu les stocker, faire surveiller les entrepôts, rien que des frais insupportables à terme. On imagine donc le démarchage du commandement militaire auprès des élus locaux : « Vous ne voulez pas quelques obus ? Ils sont beaux, mes obus. Allez, faites un geste, au nom de tous ceux qu’ils ont tués. »
LACHY (MARNE, 51) et TREFFIAGAT (FINISTERE, 29)


Evidemment, quand la guerre a cessé, les CANONS suivent le chemin des OBUS, à cette différence près qu’il s’agit d’une arme. J’ai l’impression qu’on a, en les exposant, moins cherché à honorer les morts et leur sacrifice que voulu perpétuer le souvenir des hostilités : ils sont là, image brute de la force brutale, fruit de l’ingéniosité mortifère et autodestructrice de l’humanité. Oui, je sais, on fait mieux aujourd’hui, mais les trouvailles ne s’exposent pas sur les places de villages.
LINTHELLES et SOMMESOUS (MARNE, 51)


La plupart du temps, disons-le, il s’agit de tout petits canons, presque des modèles réduits, des quasi-jouets : des « CRAPOUILLOTS », canons de tranchée, mortiers facilement transportables et ajustables. Ils semblent à tort tout à fait inoffensifs. Le mot lui-même est un diminutif de « crapaud », mortier remontant au XV° siècle.
LUÇAY-LE-MALE (INDRE, 36) et SAINT-JORY (HAUTE-GARONNE, 31)

Dans un certain nombre de localités, on trouve cependant de vrais canons, oh !, pas les grosses pièces capables de tirer les obus de plus de vingt centimètres de diamètre qu’on trouve à proximité, mais de beaux objets tout de même, et qui ont dû en faire, des dégâts. Parfois, on s’est contenté de prendre le canon du CANON et de le poser sur un affût en pierre ou en béton. Mais c’est beaucoup plus saisissant quand il est entier, « prêt à l’emploi ».
MOLAY et ROUSSON (YONNE, 89)

Comment peut-on être fier d’exposer ces objets ? Il a pourtant bien fallu que quelqu’un, à l’époque, cède à l’insistance des V.R.P. de l’armée soucieux d’alléger les frais en évitant d’étendre démesurément les aires de stockage de tout cet acier inemployé. « Il est pas beau, mon canon ? » Même définitivement silencieux, ça reste impressionnant, ça force le respect, dira-t-on.
AVRECHY (OISE, 60) et MOYEUVRE-GRANDE (MOSELLE, 57) 

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25.08.2007
32 - GRENADIER
32 – GRENADIER
BRISCOUS (PYRENEES-ATLANTIQUES, 64)

Parmi les instruments confiés aux paysans, aux ouvriers et aux « intellectuels » (ne les oublions pas), pour occire les « ennemis », nous avons vu (voir note 13) le fusil, et encore, dans une position bien précise : celle qui fait barrage.
BLENOD-LES-PONT-A-MOUSSON (MEURTHE-ET-MOSELLE, 54)

Nous sommes en devoir, puisque les monuments aux morts eux-mêmes nous y invitent, d’examiner à présent la grenade ainsi que celui qui la projette : le « GRENADIER ».
CLEGUEREC (MORBIHAN, 56)

Nous ne nous demanderons pas quelle fut l’intention (suspecte aujourd’hui, avec le recul) des "responsables" qui ont opté pour une telle représentation du souvenir des morts. Il faut, de toute évidence, avoir conservé de la rancune, de l’agressivité, disons-le tout net : de la haine pour celui qui fut présenté comme l’adversaire à abattre et à éliminer. Au reste, la fin des hostilités ne marqua pas le fin de la volonté de détruire, puisqu’on retrouvera celle-ci vingt ans plus tard.
LAMBERSART (NORD, 59)

Je pense à cette apparition du poète Antonin Artaud dans, me semble-t-il, le film tiré du livre de Roland Dorgelès, Les Croix de Bois. Roulant des yeux exorbités, le poilu rendu fou par la guerre veut se précipiter au-dehors mais, retenu par ses camarades, il ne peut que hurler : « On vous emmerde, tas de vaches ! ».
MOREUIL (SOMME, 80)
Voit-on des grenades offensives, ou bien défensives, les plus terribles, les « quadrillées », celles qu’on destine à faire les plus gros dégâts ? En toute logique, je dirais que ce sont des grenades offensives, de celles qui assourdissent ou immobilisent, le temps pour les attaquants d’atteindre la tranchée adverse.
SAINT-JEAN-SAINT-NICOLAS (HAUTES-ALPES, 05)

En tout cas, le geste du lanceur varie d’un monument à l’autre : le plus souvent, le bras part de très loin en arrière, parfois il se plie avant de lâcher le projectile. Le Grenadier de HERM (LANDES, 40)

est représenté dans une posture particulièrement expressive, voire violente. Il faut penser que ce soldat portait une « musette » fort lourde, pleine de ce genre d’œufs. Et avec ça, il faut courir, puis s’arrêter pour lancer, ou mieux : lancer en courant. Pas évident quand les « autres » canardent. Combien sont morts en action ?
SURY-LE-COMTAL (LOIRE, 42)

Ces hommes n’y sont pour rien. Ils ont obéi. Ce n’est pas le cas du comité ou de l’individu qui a décidé de figurer une action de guerre (en temps de paix). Mais cela a-t-il encore aujourd’hui une parcelle de signification ? Je crois que oui : le monument aux morts est cette œuvre que des vivants ont décidé de laisser derrière eux, pour la postérité. J’avoue que ce message a, pour moi, du mal à passer. Dommage.
TEMPLEMARS (NORD, 59)
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24.08.2007
31 - LINTEAU
Le « LINTEAU » est la « pièce horizontale qui forme la partie supérieure d’une porte, d’une fenêtre à baie rectangulaire et soutient la maçonnerie » (Robert).
BELLEGARDE EN FOREZ (LOIRE, 42)

J’appelle « linteau », dans le contexte des monuments aux morts, ces entrées d’édifices qui « ouvrent » sur le massacre des hommes pendant un peu plus de quatre ans, au début du vingtième siècle.
BORDEAUX EN GATINAIS (LOIRET, 45)

J’aime assez l’idée selon laquelle un monument est une porte. « Monumentum », c’est une trace, une trace, c’est ce qui conduit d’un en-deçà à un au-delà. Il y a un seuil. Qu’un monument aux morts puisse être considéré comme un seuil me réjouit.
CAMPS LA SOURCE (VAR, 83)

On ne cesse de passer et repasser, bien sûr, c’est le destin de la vie, c’est la vie du destin, et tout ça. Mais que les morts de 1914-1918 nous invitent à passer le seuil après eux, voilà qui symbolise fortement. Car ils habitent une maison spéciale, et qu’ils n’ont pas voulue, et encore moins construite.
ESSUILES (OISE, 60)

Et je m’en veux, tout à coup, de n’avoir pas bâti, pour des os disparus en miettes dans les brouillards et la boue du champ de bataille, un ossuaire imaginaire capable de leur faire honneur.
ESTAGEL (PYRENEES ORIENTALES, 66)

Je ne suis qu’un vivant qui pense à des morts qu’il ne connaît même pas. Certains auraient été mes amis, d’autres mes ennemis, la plupart indifférents. Et tous les autres, ils resteront à ma mémoire des « SOLDATS INCONNUS ».
FROMELLES (NORD, 59)

Qui saura qu’une flamme, dans mon esprit, se rallume régulièrement, je dirai fidèlement, pour dire, certes, qu’ils sont morts pour rien,
LA RICHE (INDRE ET LOIRE, 37)

mais qu’un ahuri, quasi-retraité du début du XXIè siècle, rêveur improductif d’une civilisation moribonde, publie pour quelques amateurs des témoignages d’un temps où l’appartenance à un peuple avait un sens dont nul, ou presque, ne doutait ?
LE FRECHE (LANDES, 40)

Ils sont les « messieurs-trop-loin-de-moi ».
L’ETOILE (JURA, 39)

Et, par-dessus le marché, MAURIN (LANDES, 40)
, MONTREAL (AUDE, 11)
, ONDRES (LANDES, 40)
, SAINT LUPICIN (JURA, 39)
, SAINT PIERRE DU VAL
et SERQUIGNY (EURE, 27)
, VAGNEY (VOSGES, 88)
.
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23.08.2007
30 - LE VITRAIL
MONUMORTS 30 : VITRAIL
BREUILPONT (EURE, 27)

Je vais aujourd’hui commettre une infraction à la règle que je me suis donnée : ne parler que des monuments aux morts édifiés, entre 1920 et 1930, par financement municipal, avec ou sans souscription ouverte aux habitants, avec ou sans subvention de l’Etat, avec ou sans action de mécénat. Ce mode d’édification privilégie l’adhésion collective à un hommage collectif à tant d’hommes sacrifiés stupidement sur l’autel du nationalisme. Tout monument « privé » est donc a priori exclu de mon travail, qui obéit à une stricte observance du principe de laïcité.
CASTILLY (CALVADOS, 14)

Et pourtant, je ne peux laisser dans l’ombre les quelques exemples de vitraux qu’on trouve dans autant d’églises du territoire national. Il y en a sept, pas plus. Tout au moins, sept photographies de vitraux figurent parmi les 15.000 que j’ai collectées (je dis 15.000, mais je dispose d’un peu moins de 17.000 clichés. Il y a des doublons, et certains monuments sont photographiés sous tous les angles). Sept, cela fait très peu, et c’est sans doute en dessous de la réalité.
LE PETIT CELLAND (MANCHE, 50)

L’église n’est pas la municipalité. Les trois notables du village, selon la tradition, sont le maire, l’instituteur et le curé. Deux sont laïcs. L’église n’est pas un espace public. Dans quelle mesure y a-t-il eu rivalité entre cet espace et le « plein vent » du champ communal ? Toujours est-il que, bien souvent, à l’intérieur de l’édifice consacré, un objet (plaque gravée, la plupart du temps) est dédié aux hommes en bleu qui sont morts à la guerre, et redouble, de la part des « paroissiens » l’hommage des « citoyens ».
MONT DOL (ILLE-ET-VILAINE, 35)

Il faudra bien, d’ailleurs, que je consacre une note à cet aspect non négligeable de la question. D’autant que, lorsqu’il arrive dans un village, il est rare que le voyageur remarque la mairie avant d’avoir aperçu de loin le clocher de l’église : à tout point de vue, le clocher est un outil de communication, voire de publicité, qu’on se le dise. Les révolutionnaires de 1792 auraient été bien avisés de s’en aviser. Par ailleurs, difficile de dénombrer les monuments municipaux qu’on a adossés, purement et simplement, à l’église. En 1920, on n’était plus au temps des guerres de religion (cf. 1905).
POEY DE LESCAR (PYRENEES-ATLANTIQUES, 64)

Le vitrail a ceci de particulier de formuler en couleur et en transparence le message habituel du monument aux morts. Ici, le pioupiou existe en lumière, presque immatériel. Que sa mort soit alors captée par la religion n’a finalement guère de gravité, mais au contraire, le vitrail ajoute sa chaleur à la teinte souvent froide de la pierre qu’on a dressée pour lui au-dehors, même si « l’esprit » n’en a rien à voir : il reste l’hommage à l’homme sacrifié.
PUISSEGUIN (GIRONDE, 33)

Le vitrail porte, mais pas toujours, les noms des morts. Tour à tour, c’est la Vierge Marie ou Jésus qui accueille le poilu ou bien honore la tombe. Il existe même une Notre Dame des Tranchées (Puisseguin). Quoi qu’il en soit, le champ de bataille est toujours le même, ainsi que l’absurdité de cette bataille.
VERNIX (MANCHE, 50)

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20.08.2007
29 - LES INSCRIPTIONS
J’ai parlé, dans ma note 2, des inscriptions antimilitaristes (« Maudite soit la guerre », à Gentioux et Cazarils-Laspène, « Que maudite soit la guerre », à Equeurdreville, « Maudite soit la guerre, et ses auteurs », à Saint Martin d’Estréaux). Il faudrait parler des monuments aux morts où l’on remercie les poilus d’avoir sauvé la liberté, ceux où figure le simple mot « PAX », et d’autres, où se manifestent la simple tristesse d’avoir perdu les morts, le deuil qu’on en porte, le regret des vivants.
Mais qu’on se le dise, l’inscription patriotico-tumulaire (Jean-Marie de Busscher, CHARLIE MENSUEL) est en général militariste et exalte l’héroïsme et la gloire de tous ces pauvres bougres qui sont allés mourir et souffrir parce qu’on le leur a ordonné, parce qu’ils y croyaient, parce que les journaux et les chefs le proclamaient à qui mieux-mieux. Les mots des vivants, gravés dans la pierre, sont, la plupart du temps, d’une enflure délirante, d’un enthousiasme déplacé, d’une ardeur passionnée. Tout cela fait peine à voir.
« Aujourd’hui que la vie a repris tous ses droits, Elles ne font plus beaucoup d’ombre vos deux croix », chante Georges Brassens dans Les Deux oncles, qui encourage les jeunes à « faire l’amour ensemble et l’Europe de demain ». Aujourd’hui, cette passion est totalement tombée dans l’oubli, heureusement et malheureusement. D’un côté, nous jouissons, semble-t-il, d’une « paix perpétuelle », le plus grand des biens. De l’autre, notre esprit est séparé par des années-lumière des conditions qui furent faites à la génération née autour de 1890.
Voici un florilège d’affirmations de la sottise qui habitait tous les esprits dans les années 1920. Ce n’est pas très ragoûtant.
« Honneur et gloire aux enfants de GUERLESQUIN » (29)
. « Gloire à nos grands morts » THIERY (06)
. « Honneur à nos grands morts » SAINT PAUL EN BORN (40)
. « Pour la patrie jusqu’à la mort » BEAUCHAMPS (80)
. « Gloire ! Gloire ! Gloire ! aux héros de BEAUREGARD (46)
morts pour la France ». « A nos morts glorieux » AGDE (34)
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Plus étonnant : « Debout les morts » SAINT SEVER (40)
. « Debout les morts. Souvenez-vous » LA ROCHE CHALAIS (24)
. « Hardi les gars » BEUVILLERS (14)
. « Père, ils sont morts en héros » MONTLIGNON (95)
. « Pour la patrie, ils sont morts, ils ont vaincu » SAINT FARGEAU (89)
. « Passant, va dire à la France que nous sommes morts pour sa liberté » BRUNEMBERT (62)
. « On ne passe pas » TRICOT (60)
. « Hodie mihi, cras tibi » (Aujourd’hui pour moi, demain pour toi) SAINT REMY AU BOIS (62)
. « Gloria victoribus » (Gloire aux vainqueurs) AMOU (40)
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