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30.09.2007
66 - LA FEMME ET L'ENFANT


Je ne vais pas vous embêter avec la psychanalyse mais, soit dit grosso modo et rapidement, dans la tête de l’enfant, la place du père dépend de ce qu’en dit la mère. Autrement dit, si la mère accepte de ne pas être TOUT pour son fils (on l’espère pour lui, d’ailleurs), alors le père a une chance d’exister. Sinon, celui-ci a du pain sur la planche pour jouer vraiment son rôle. Autrement dit : c’est mal parti.




L’après-guerre, en 1918 et ensuite, a été pour les pères disparus une période singulière : ils ne sont plus là, mais ils se mettent à exister presque mieux et davantage aux yeux de leurs enfants en général, de leurs fils en particulier, que si nulle guerre n’était venue les interrompre, les éteindre, les effacer du tableau.



J’ai déjà parlé de l’enfant du monument aux morts (voir ma note 59) lorsqu’il est seul. Beaucoup plus souvent, cependant, il est amené sur le lieu du souvenir par sa mère. Je dis « il », parce que c’est presque toujours un garçon. C’est une scène du devoir : maman fait vivre papa dans l’esprit du gamin et lui dit : « Souviens-toi ».


Il y a quelques croix, dont une en particulier se détache. Il y a souvent un casque de poilu, soit sur la croix, soit sur le sol. La mère ou l’enfant apporte un bouquet au souvenir de celui qui n’est plus, parfois une couronne de lauriers. La mère pointe parfois le doigt vers la phrase à retenir : « Pro patria », « Souviens-toi », ou alors vers la liste des noms des morts, avec au milieu celui du disparu qui compte spécialement. A GUEMENE-SUR-SCORFF, sa main tire un rideau dont les anneaux glissent sur la tringle, dévoilant la liste des noms que le rideau dissimulait.



Et dieu sait qu’il y en a des noms, où que ce soit en France. Trop, c’est trop. On n’a pas été assez TERRIFIÉ par la guerre de 1914-1918 : l’idéologie nationale et nationaliste est sortie intacte, rajeunie, revigorée, de ce petit échange de coups de canon, de ces démonstrations quotidiennes d’actes individuels d’héroïsme. Ceux qui mouraient n’ont rien dit, ceux qui survivaient n’ont rien pu dire, ceux qui n’ont pas combattu ont littéralement bouffé l’espace médiatique, déblatérant un discours de gloire et de haine qui fabriquait des héros par millions pour les faire taire, les héros.



Si les morts sont des héros, alors, s’ils étaient pères, ils sont l’idéal. Il y a une sorte de religion qui s’installe et qui règne, après 1918, pour FAIRE TAIRE. Qu’est devenue l’image du père, entre 1914 et 1918 ? Allez voir ma note 60 (la femme secourt le poilu blessé). En 1987, Michel Henry publiait un livre : La Barbarie. Cela fait vingt ans.



Comme le dit Jean-Claude MICHEA, à la toute fin de son minuscule et formidable bouquin L’Enseignement de l’ignorance : « A quels enfants laisserons-nous notre monde ? » (et non, comme on nous en rebat les oreilles : « Quel monde laisserons-nous à nos enfants ? »). Oui, à quoi sert de montrer aux garçons nés en 1910 (mon père est né en 1913) les noms des morts gravés dans la pierre, ou plutôt : à quoi ça a servi ? Alors je me pose la question : « A quoi sert le monument aux morts ? ». C’est affreux.



Heureusement, il y a des consolations. On les prend où on peut. D’abord, il y a la curiosité vestimentaire : je n’en ai pas parlé jusqu’à maintenant, mais les femmes et les enfants des monuments aux morts sont habillés « de leur temps ». Je ne suis pas sûr que l’on puisse à partir de là faire une histoire du vêtement dans les années 1920, mais ça donne des indices. Ensuite, en suivant ce thème, on rencontre le monument d’EQUEURDREVILLE, vous savez, celui qui ose déclarer : « QUE MAUDITE SOIT LA GUERRE ». Il y en a douze (12) en France, sur les 17.000 dont j’ai collecté les photos.


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29.09.2007
65 - FORT ET VRAI COMME LE ROC

A la lettre H, j’ai cessé de rassembler les localités dont le monument aux morts de 1914-1918 consiste en un simple bloc de pierre : elles sont trop nombreuses. J’avoue que je ne m’y attendais pas. Mais après tout, n’y a-t-il pas une raison très simple à cette prolifération ? Que faut-il ? Disposer d’un bloc remarquable, d’une forme particulière, dans une pierre intéressante. Il faut ensuite un engin de levage, un moyen de transport : quoi de plus simple ? Mieux : quoi de moins cher ? Le tailleur de pierre, le sculpteur, l’architecte : tous ces métiers sont un coût pour les finances communales. Et puis, c’est vrai, certains de ces blocs sont vraiment spectaculaires.
Il est vrai que LA VERPILLIERE (Isère) ne s’est pas contentée de cette matière minérale : un resplendissant ange trompetant, debout sur ce sol inébranlable, lance vers le ciel ses notes victorieuses.



Bon, il faut dire que la plupart des communes concernées ont fourni un minimum d’apprêt pour donner un aspect présentable à l’élémentaire. Je reconnais par ailleurs que la géographie impose éventuellement le recours à la pierre brute : un village des Alpes ou des Pyrénées n’est par une bourgade de Sologne ou de Beauce. Pour faire honneur aux morts, il semble même alors évident de faire honneur au lieu en en dressant une partie éminente sur la place ou dans le cimetière.


Que symbolise un tel choix ? Je crois d’abord que la roche est de la nature à l’état brut, de la nature sauvage, non domestiquée, autrement dit anarchique mais libre. Par ailleurs, elle figure les puissances chtoniennes (voyez « autochtone »), c’est-à-dire l’origine authentique, la vérité du sang, de la filiation, de la « race ». Enfin, le choix de la pierre brute pour rendre hommage aux hommes sacrifiés vise à envoyer un message : « Nous, le peuple, nous sommes à l’image de cette pierre : durs, durs au mal, durs-à-cuire. » Bien se souvenir aussi que cette pierre a été posée DEBOUT. Or, ALBERT CAMUS écrit : « Plutôt mourir debout que vivre à genoux » (L’Homme révolté). Bon, comme je l’ai dit dans une autre note : les morts ont perdu la guerre.


Quant à la présentation des noms des morts, dans la plupart des cas, une plaque gravée a été fixée sur le rocher. Parfois, une partie en a été polie pour que les noms soient directement inscrits dans la matière. Ailleurs (CEILLAC), un curieux travail a été exécuté : chaque nom apparaît en lettres métalliques posées sur une sorte de réglette, elle-même ancrée dans la pierre. Rarement, une tête de poilu (HÉDÉ), ou bien un coq (CLAIREFONTAINES), apparaît, voire un poilu entier domine l’ensemble, barrant de son fusil la route à l’ennemi (GRANDRIF, voir ma note 13), ou sonnant de la trompette (FONTAN). ETABLES-SUR-MER a sculpté un poilu en bas-relief dans un granit presque noir. Le monument du PUY-SAINT-BONNET (Maine-et-Loire) présente un assemblage peu ordinaire de rochers non dégrossis dominés par un clocheton finement sculpté.





Vous pouvez aussi vous reporter à mes notes sur l'obélisque, les colonnes, le menhir breton.
09:25 Publié dans Monuments aux morts | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Roc, Patrie, Guerre 14-18, France, Histoire, Monuments aux morts, Commémoration
28.09.2007
64 - ERNEST GABARD POILU ET SCULPTEUR
65 – ERNEST GABARD




Ce nom n’est pas assez célèbre. Vous pensez même qu’il fleure bon son terroir provincial. Eh bien, n’ayez pas peur (phrase à la mode), vous avez raison au-delà de ce que vous imaginez. Né en 1879, il n’a pas daigné « faire carrière » dans la capitale, comme un vulgaire Rodin, non : il a pris ses cliques et ses claques, retournant dans sa ville natale (PAU), où il a déployé son art jusqu’à sa mort (en 1957). Honnêtement, je ne le connaissais pas non plus. Je l’ai découvert par l’intermédiaire de l’excellent site de Monsieur Alain Choubard (allez-y voir), qui propose un lien avec le Centre de Documentation Pédagogique (CDDP 64) des Pyrénées Atlantiques, qui a fait un travail de recension et de diffusion de ses œuvres. Il paraît qu’Ernest Gabard a beaucoup travaillé dans le domaine religieux. Mais il a aussi réalisé plusieurs monuments aux morts, ce qui nous intéresse ici plus particulièrement. En fait, je les connaissais : en collectant les photos sur l’Internet, j’avais été frappé par la qualité de la sculpture, le savoir-faire de l’artiste, l’indéniable originalité des ensembles. Et j’avais d’emblée « mis de côté » ces clichés, sans aucunement les mettre en relation, jusqu’à ma rencontre, au CDDP 64, avec les quatorze œuvres sorties des mains d’Ernest Gabard.




Attention : il a le droit de parler des tranchées et des poilus. La guerre de 1914-1918, il connaît, il y est allé, il a combattu. L’ « enfer de Verdun », il connaît, il y était. C’est en connaissance de cause qu’il parle de « génération sacrifiée ». Il se considère comme un « miraculeux rescapé ». Bon, mon grand-père était médecin dans un hôpital de campagne autour de Verdun pendant la bataille, et il en a aussi réchappé. Mais ça vous situe quand même le bonhomme, qui a aquarellé bien des scènes VUES. Je vais vous dire : de retour au pays, il n’a pas eu à imaginer, juste à se souvenir. Alors, quand on le décore du nom de PACIFISTE (voir le site) ça me fait marronner. Regardez ces œuvres d’art dédiées à ses copains morts au combat, mais aussi à ses amis restés au pays : vous avez les vieux, les femmes, les tristes, les deuils, et puis vous avez les fiers, les poilus, les couillus : ceux qui ont fait face à l’ennemi. Les premiers aspirent à la paix, pleurent les morts, détestent la guerre. Les seconds sont des guerriers, ils regardent la mort en face, ils sont des HEROS. Alors, qu’on ne me raconte pas qu’Ernest Gabard est un pacifiste. Pour être pacifiste, à cette époque, pas seulement en 1914, mais plus encore en 1916, il fallait véritablement avoir l’étoffe d’un HEROS, mais un héros de l’humanité, non d’une patrie.




Entre les départements des Landes et des Pyrénées-Atlantiques, il a réalisé 14 sculptures. Ce n’est pas beaucoup, dira-t-on. Mais j’en ai trouvé, pour l’instant, une seule de Paul LANDOWSKI, et quatre d’Aristide MAILLOL (toutes les quatre dans les Pyrénées-Orientales, c’est normal, je crois me souvenir qu’il est né à Céret), et ces deux-là sont des célébrités nationales, alors vous pensez, un Palois ! Quatorze monuments aux morts, des travaux de commande, bien sûr, mais il pensait, c’est certain, ce n’est pas possible autrement, à tous ses copains morts ou défigurés. Chaque monument est individualisé, différencié, chacun existe pour lui-même. La pierre a mal supporté, parfois, l’agression du temps (IGON). Le bronze, évidemment, est imperturbable sous la pluie : on voit les goutte pleurer sur les joues du poilu de MONEIN. Le couple de vieux de JURANÇON est saisissant d’humanité, en proie à la douleur violente mais chaste.



La main de la femme voilée d’ASSAT est celle d’une très vieille, et si l’on pouvait examiner les traits de son visage, ils seraient ravagés par la perte subie, et le bouquet, serré sur le bras droit, tient par miracle en dérisoire et sublime offrande. La femme de SAUVETERRE, quant à elle, n’a pas de visage : les mains enserrent un pierre sans trait, sans identité propre, qui n’a pas été sculptée : le sculpteur a laissé au corps qui tombe en avant le soin d’exprimer ce qu’aurait exprimé le visage, et que dit en négatif la matière de pierre. Je ne connais pas l’histoire du monument, mais c’est très fort.

Je ne sais pas pourquoi je pense à ces autoportraits de TAL COAT, que le peintre a finalement recouverts d’une seule couleur, effaçant son propre visage. Le texte en béarnais devant lequel cette femme est effondrée, on peut être en désaccord, on ne saurait contester la cohérence du tout. L’enfant de l’Ecole Normale de DAX, dans ce bronze et dans cette blouse, est encore l’innocent, mais déjà grave, car comprenant le poids de l’histoire et le sacrifice de son maître. Je ne dirai rien des autres monuments, des soldats, qui sont les « frères d’armes » du sculpteur ERNEST GABARD, que je salue.
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27.09.2007
63 - UN CAVEAU POUR UN CIMETIERE
63 – UN CAVEAU POUR UN CIMETIERE





Le caveau familial, dans n’importe quel cimetière, accueille les dépouilles des personnes qui ont vu circuler le même sang dans leurs veines, additionné du « sang par alliance » que les nécessités de l’exogamie, loi tout à la fois biologique et légale, impose à l’être humain pour la pérennité de la race (je sais que ce mot devient un peu tabou à notre époque, mais voyez l’usage qu’en fait Romain Rolland, parmi tant d’autres, dans son Journal 1914-1919). Cela finit par faire du monde. « Mon caveau de famille hélas n’est pas tout neuf. Vulgairement parlant, il est plein comme un œuf, et d’ici que quelqu’un en sorte, il risque de se faire tard, et je ne peux dire à ces braves gens : « Poussez-vous donc un peu. Place aux jeunes, en quelque sorte. » Au fait, êtes-vous allés vous recueillir, à Sète, sur la tombe de GEORGES BRASSENS (dont la citation ci-dessus est extraite de la Supplique pour être enterré à la plage de Sète) ? C’est tout sauf un « cimetière marin », et en fait de « caveau de famille », une méchante plaque fixée sur une tombe somme toute banale. Paul VALERY, dans l’autre cimetière, n’est pas mieux loti. On sait bien que le caveau est la tombe « à l’état noble », encore que… Mozart fut bien jeté dans la fosse commune. « Me v’là dans la fosse commune, la fosse commune du temps », chante encore Brassens, qui aura finalement beaucoup pensé à sa dernière demeure.




Comment deviner quelles étaient les intentions d’un maire, d’un conseil municipal, d’une population qui optent pour le caveau ? Il faudrait consulter le registre des délibérations ou bien la presse locale de l’époque : labeur surhumain pour un individu planté devant son ordinateur ! Toujours est-il que le caveau, eh bien, il a de la gueule : le visiteur a l’impression d’être invité à pénétrer dans un temple. Pas de caveau sans rituel : la simple tombe n’invite pas de la même façon à se mouvoir ou à accomplir des gestes selon une ordonnance, voire selon une étiquette. On s’y incline, on y médite, on y prie, mais le regard n’y est pas, comment dire ? … guidé, encadré. Il est distrait par les mille détails végétaux ou sociaux de la vie qui continue, le soleil qui perce une frondaison, la boulangère sur le pas de sa porte, le voisin qui sort de l’agence du Crédit Agricole. L’édifice en réduction que constitue le caveau ne laisse errer ni l’œil, ni l’attention, attirant l’esprit sur l’essentiel. Il arrête le regard, ne serait-ce que parce qu’il est une construction en hauteur, alors il en impose : la taille humaine, en proportion, est forcée au respect et à l’humilité. C’est comme Victor Hugo lisant l’œuvre de Shakespeare : « J’y entre chapeau bas », dit-il. Il est parfois bon que l’architecture rende à l’homme le sentiment de sa dimension. Est-on fondé à nommer « monument » la plaque gravée de quatre noms fixée à droite de la porte de cette mairie trop pauvre pour envisager, en faveur des quatre morts, un traitement plus digne du sacrifice ?





Sur les vingt-deux exemplaires de caveaux que j’ai collectés, aucun n’a été situé sur la place du village, mais peu d’entre eux semblent avoir été construits dans l’enceinte du cimetière. Je dis « semblent », parce que les photos ne permettent pas toujours de trancher. Quant à leur configuration, elle est majoritairement celle du temple grec, avec propylée, parfois fermé d’une grille, et fronton triangulaire. Certains ont arrondi leur entrée en une voûte soit en plein cintre, soit en ogive. Certains sont « meublés », voire surchargés : ici, c’est une débauche de fleurs fraîches et de couronnes artificielles posées depuis des lustres ; là, ce sont les plaques émaillées portant les noms et les visages des hommes ; ailleurs, on a déposé un cénotaphe en pierre (voir ma note 44). Certains sont ouverts à tous les vents, d’autres doivent être mérités, accessibles dans des conditions et circonstances précises et prescrites. En tout état de cause, le caveau mémoriel se présente moins comme un point où converge à date fixe le devoir national, que comme un lieu, et même un espace pour accueillir l’intimité de la dévotion individuelle. Et, quoi qu’il arrive, quand vous vous arrêtez devant le monument, lisez les noms gravés dans la pierre, à voix haute ou basse : vous verrez, les morts se mettent à exister.






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26.09.2007
62 - LE VIEILLARD ORPHELIN
62 – LE VIEILLARD VAINCU


Il y a ceux qui ont un jour décidé que, non, ils n’auront pas d’enfants. Quelques-uns se tiennent vraiment à cette décision, allant jusqu’à la vasectomie, au nom de cette grande vérité qui orna sous forme de graffiti, pendant plusieurs années, un mur immense proche d’un grand lycée : « Faire des enfants, c’est les condamner à mort ». Beaucoup, cependant, enfreignent leur promesse, semant des rejetons qu’ils n’auront pas à reconnaître. Je me rappelle une interview dans laquelle Georges BRASSENS déclarait qu’il avait décidé de ne séduire que des femmes mariées, parce qu’avec les autres, on n’a pas le droit etc…, rejoignant cette antique consigne donnée aux prêtres de ne jamais coucher avec des femmes non mariées.



Et puis il y a tous les autres, les gens qui laissent faire la nature, pour qui un jour pousse l’autre. Ils ont laissé la vie les façonner et les enfants paraître, qui prendront leur suite quand ils ne seront plus là. Et puis un jour, la guerre entre chez eux, regarde partout, derrière les portes et sous les meubles, et repart en tenant par la main le garçon, et le garçon un jour revient, mais cloué dans une caisse en bois. Alors là, c’est un peu comme si le monde finissait : on se retourne, et plus personne ne suit, nul ne met plus « ses pas dans les pas de son père ». Des enfants qui meurent avant ceux qui les ont faits, déjà, c’est anormal et triste, mais il arrive qu’on ne puisse éviter l’accident ou la maladie. On s’afflige, et puis on s’en remet, ou non. Mais lorsque ce sont les hommes qui, en toute conscience et volonté, vous ont privé de votre descendance, alors entre dans l’âme le vrai et profond sentiment définitif de la défaite.




Le monument aux morts de la guerre de 1914-1918, trop parcimonieusement à mon goût, rend justice aux vieillards qui ont perdu leur fils, tué à la guerre. L’impuissance accablée de ces vieux est poignante, la force du monument irréfutable : ce sont MONTFAUCON (Haute-Loire) et JOYEUSE (Ardèche), où une blonde court-vêtue passe en regardant ailleurs, mais on ne peut pas passer sa vie abîmé dans la contemplation morose des restes du passé. C’est pourtant ce que font ces vieillards qui n’ont plus d’avenir à regarder aller et venir sous leurs yeux, le paysage a été déserté, vidé d’un occupant : lorsque l’enfant disparaît, le monde aussi, d’une certaine manière. Leur attitude est grave, et ce n’est pas ce soldat, prenant son père par les épaules, qui va le consoler en lui disant « Père, ils sont morts en héros » (MONTLIGNON, Val-d’Oise) : la perte est irréparable, je le sais.



Mon copain Roger qualifie de « pacifiste » le monument de Joyeuse, mais je reste moins optimiste : ce n’est pas la même chose de maudire la guerre (Gentioux, Saint-Martin-d’Estréaux, Equeurdreville…) et ses auteurs, et de figurer dans la pierre la douleur concrète de parents orphelins de leur fils (orphanos, en grec, d’où vient le terme, peut également désigner les géniteurs). Antoine PROST, dans Les Anciens combattants et la société française, 1977, voit, lui aussi, du pacifisme dans le choix de représenter « les parents, la veuve ou l’orphelin du soldat mort à la guerre » (mémoire de maîtrise de M. Kim DANIERE, p. 26). La noblesse et la force de ces monuments sont totalement incontestables, mais s’ils maudissent la guerre, c’est implicitement et, on peut le dire : en silence. Va donc pour le pacifisme car, après tout, on refuse d'y représenter du guerrier, en tympanisant le poilu, campé en héros. Ce deuil des parents, sobre et muet, est non seulement un moindre mal, mais une belle leçon.

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25.09.2007
61 - CORPS FEMININ
61 – LE CORPS FEMININ
Avant de crier au scandale devant ce titre qui semble profaner des monuments sacrés de notre mémoire nationale, cher lecteur, regarde bien cette photo du monument aux morts
de PASSY-GRIGNY (Marne) : cette femme est bel et bien nue, mais tu ne pourras nier qu’elle est enceinte. Elle lève le bras droit, auquel s’accroche une sorte de tunique, comme ces statues antiques que le temps a dépossédées de la lance qui leur avait été mise dans la main. Mais elle est bel et bien enceinte, et je dirais (je ne suis pas spécialiste : où est le temps où le ventre de mon épouse portait ceux qui allaient devenir mes enfants, je dis bien devenir, car l’homme ignore qui ils sont jusqu’à leur naissance ?) qu’elle en est au sixième mois. Encore un trimestre, et elle accouchera. C’est donc pour bientôt. En dehors du beau travail de sculpture (qui nous donnera le nom de l’artiste ?), je ne peux m’empêcher de trouver forte l’option retenue dans cette œuvre de commande. Il fallait oser, et il fallait être bien convaincu de la justesse du choix. Et quel choix plus juste que cette ouverture annoncée vers la continuité de la race : vous êtes morts, Français, dans cette guerre injuste, mais nous pouvons d’ores et déjà dire que notre avenir est préservé, tout espoir n’est pas mort : le ventre de cette femme nous assure de notre pérennité ?



Disons cependant que l’image de ce corps féminin, dans la statuaire du monument aux morts de la guerre de 1914-1918, est non seulement exceptionnelle : elle est unique parmi les 17.000 photos que j’ai collectées et que les autres images qui lui sont consacrées sont, d’une part, rarissimes (dix au total), et d’autre part, bien souvent empreintes d’une certaine « timidité » dans l’affirmation artistique : elles présentent le corps d'une femme plus ou moins voilée, plus ou moins prise dans un drapé que la pudeur exigeait, tant du fait de l’époque que du contexte particulier. L’époque, en effet, n’est pas au débraillé, au monokini, au corps féminin exhibé. Le contexte, de son côté, ne souffrirait pas la contamination par un érotisme déplacé, ni le dévoilement intempestif d’un corps désirable au moment même où le peuple entier célèbre la mémoire des corps massacrés et mutilés. Qu’il me soit permis cependant de soutenir qu’après cette sombre éternité de mort étalée sur quatre années, il n’est ni mauvais, ni incompréhensible que quelques individus dispersés tournent délibérément leur esprit, de nouveau, vers la vie, vers le désir, vers l’amour, - et de penser que cette si minime présence du corps féminin dans le sinistre du champ qui suit la bataille a quelque chose de rassurant quant à l’état de l’espèce humaine.



Pourquoi sculpte-t-on des corps de femmes ? Désolé de tomber dans le stéréotype le plus usé, dans le cliché le plus avachi par l’âge et l’usage mais, si le corps masculin rayonne de toute l’énergie de sa violence potentielle, la féminité fait appel, d’une part, à la séduction de la surface et de la peau, au poli élancé des formes jeunes, à tout l’espoir juvénile entrevu dans des caresses futures, et d’autre part, à la maturité de la chair femelle, à la plénitude épanouie de la maternité réalisée, à la promesse tenue d’un corps qui se résout à laisser la naissance d’un autre corps lui donner l’expérience de la fécondité. Le corps d’une fille qui devient mère accepte l’abandon de l’infini des possibles que tous les adolescents caressent, pour le poids qui l’aggrave et le transforme d’un être découlé, différent, qui s’éloignera forcément, faisant de l’individu le membre d’une espèce. Les deux tentations, celle de l’immature jeunesse impatiente d’entrer dans l’âge pour être libre, celle de la gravide conscience d’œuvrer pour le futur, inspirent ces quelques monuments aux morts dédiés au corps féminin. Quelques rêveries d’intensités artistes ont guidé quelques mains vers la forme adulée de la femme en état de redire au soldat que la mort au combat n’est qu’un odieux gâchis, comparée aux douceurs qu’elle est prête à donner.



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24.09.2007
60 - LA FEMME SOUTIENT LE POILU BLESSE
60 – LA FEMME SECOURT LE POILU BLESSÉ




Tout poilu, ou presque, a dans son portefeuille la photo de sa fiancée, de sa femme, de sa mère ou de la mère de ses enfants peut-être, photo que, au moment de mourir, il confie, en même temps que la dernière lettre à ses parents qu’il n’a pas eu le temps d’envoyer, à son pote de tranchée, avec mission pour celui-ci de transmettre ce courrier moral. Le camarade fera tout pour remplir sa mission, et se rendra coûte que coûte à BEISSAT, dans la Creuse, dans la maison des parents d’EUGENE VESSET, pour raconter en termes dignes et forts les derniers moments de leur fils, mort le 20 octobre 1918, vous vous rendez compte, à si peu de jours de la fin des hostilités ? Le lieutenant ne voulait pas faire sortir ses hommes de la tranchée, il devinait, mais le commandant, sur ordre du général, est resté inflexible, il fallait faire honneur à la nation, et le capitaine n’a pu que s’incliner. Le lieutenant aussi y est resté. Les vingt grammes de métal blindé ne savaient pas qu’on attendait Eugène à Beissat avant de l’effondrer. Il s’est senti mourir. Il a eu le temps d’appeler son copain NOEL VILA pour lui passer le maigre fourbi. Il ne savait pas que, six jours plus tard, Noël subirait le même sort. Ce dernier a sa plaque émaillée sur le monument de CASEFABRE, dans les Pyrénées-Orientales. Eugène ne connaissait pas Casefabre, si éloigné de Beissat, dont Noël ignorait l’existence.



Alors que reste-t-il ? LES FEMMES. En 1918, c’est certain, il reste les femmes. Leur faiblesse supposée révèle, favorise et détermine leur force, au final. Le monument aux morts de la « Grande Guerre » ne serait pas grand-chose sans les femmes. J’ai collecté quelques exemplaires de la commémoration de 1870-1871 : rien à voir, soit la femme est absente, soit le monument est abstrait. Sauf une grossière erreur de jugement de ma part, le monument aux morts de 1914-1918 amène la femme sur le devant de la scène et montre, de façon directe ou indirecte, l’irruption de la femme dans le concert des acteurs à part entière de la société. Soit elle est la femme symbolique dont j’ai déjà parlé (la République), soit elle traduit, par sa présence physique et affective, l’importance de son rôle dans les représentations que le monde industrialisé commence à répandre. La guerre de 1914-1918, peut-être (et selon moi), inscrit en lettres majuscules dans l’histoire humaine l’échec de la virilité dans la conduite des affaires. Il est temps que la femme prenne les choses en main, semble-t-il. Le masculin, ivre de l’illusion de sa puissance, mène le monde à sa destruction. La guerre européenne qui a duré d’août 1914 à novembre 1918 proclame et provoque avec un éclat définitif la DÉFAITE DU MASCULIN comme autorité morale et politique. Le PRINCIPE VIRIL sort à jamais VAINCU de cette conflagration. Lecteur bénévole, médite bien cette forte parole !



Le symptôme de cette substitution apparaît dans les monuments aux morts, sous la forme d’une femme qui se porte au secours de l’homme blessé. « Ayez pitié de l’homme qui a peur », chante le groupe canadien BEAU DOMMAGE. Cette femme des monuments aux morts vient aider, consoler l’homme vaincu. Très souvent c’est l’ange patriotique qui désigne le ciel national comme la destinée de l’âme des sacrifiés. Ou bien, c’est la Marianne, guerrière ou non, qui donne du sens à la mort des morts. Quand elle a un casque, une épée, des ailes, la femme est désincarnée, même si le sculpteur a rétabli un minimum de chair vivante dans le symbole abstrait. Il arrive cependant que cette « auxiliatrice » revête la chair et les os, les formes et les lignes d’une femme directement inspirée du réel sensible, s’il n’est pas sensuel. Les traits, le port de tête, l’attitude du corps, la force déployée pour empêcher le blessé de s’effondrer par terre, tout montre en dessous une vie vibrante. MAO TSE TOUNG dira plus tard que « les femmes portent la moitié du ciel ». Ce grand « poète » n’a fait qu’avaliser les conclusions auxquelles conduit la simple réalité. La loi, à reculons, consacre avec une continuité non démentie les avancées. S’il s’agit d’une autre guerre, on sait d’ores et déjà qui vaincra : « Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage ». (NB : la belle sculpture en photo bien contrastée ci-dessus est sise à NOGARO dans le GERS).



Ce qui est certain, c’est que ce thème de « la femme soutenant le poilu blessé » a donné lieu à quelques fort belles réalisations, que le souci photographique et le savoir-faire de quelques amateurs avisés a pu restituer dans des images de belle facture, et qu’il n’a inspiré aucune entreprise de production en série plus ou moins industrielle et commerciale. Je n’ai pas collecté deux exemplaires identiques. C’est plutôt bon signe.
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23.09.2007
59 - LES ENFANTS D'ABORD
59 – L’ENFANT

« Nous n’héritons pas le monde de nos parents, nous l’empruntons à nos enfants. », dit (en substance) Antoine de SAINT-EXUPÉRY. La guerre de 1914-1918 a, au sens le plus propre et le plus sale, privé la France d’un nombre incalculable de pères et d’enfants. A cette échelle, ce n’est plus du « manque à gagner » (pardon pour la formule), c’est du SUICIDE collectif.


Les amateurs d’anecdotes zoologiques se gaussent des LEMMINGS qui, à ce qu’on raconte, se précipitent en foule dans la mer quand ils pressentent que les victuailles seront trop rares bientôt pour nourrir tout le monde. Les EUROPEENS n’ont rien à leur envier, si ce n’est qu’en 1914, ils n’ont rien à craindre pour leur alimentation. J’avoue que je suis encore effaré de l’absence totale de lucidité des adultes de 1914 dont, de par la raison dont ils étaient dotés, pas un n’a été capable d’entrevoir l’effroyable qui allait forcément arriver. Pour qu’intervînt la victoire de l’un des belligérants sur l’autre, il eût fallu que celui-là fût, en nombre et en armes, si supérieur à celui-ci que nul n’en pouvait douter.


Le pire est que nul n’en doutait au début, de la victoire, et dans les deux camps, où les médias de l’époque avaient soigneusement fait monter la mayonnaise de la passion nationaliste et de la haine de l’ennemi héréditaire, comme s’il avait existé une sorte d’engrenage suicidaire inarrêtable. La guerre fraîche et joyeuse, la fleur au fusil, voilà le programme. On a su ce qu’il en était quand le rideau est tombé sur ce tableau sinistre : des millions de morts, de blessés, de disparus, sans parler de la blessure inguérissable en tous ceux qui ont « vu le feu » et perdu leurs camarades, quand ils n’ont pas marché sur leur cadavre.


L’Europe, tiraillée de rivalités de puissances, était donc trop riche et aveugle pour se considérer comme LA PUISSANCE économique et politique qui régnait alors sur le monde, de façon, il est vrai, fort injuste. Il fallait qu’elle s’engloutît dans le sabordage de sa propre opulence et dans le renoncement à la civilisation. La bombe de 1945 n’est, en spectaculaire, qu’un concentré de la mort volontaire du peuple européen étalée de 1914 à 1918. Je regrette amèrement que le livre de ROMAIN ROLLAND « JOURNAL DES ANNEES DE GUERRE 1914-1919 » (sous-titre : Notes et documents pour servir à l’histoire morale de l’Europe de ce temps) ne soit pas diffusé et lu à l’échelle où il le mériterait.

Dans cette guerre, les pères sont morts, faisant des légions d’orphelins, mais aussi les "futurs" pères, qui auraient pu, faisant combien d’enfants « non-nés » ? Pourquoi croyez-vous qu’il a fallu ensuite faire venir des Polonais, et puis des Italiens, et puis … ? Je sais bien que la survie d’une population (animale ou humaine) dépend non du nombre des mâles, mais du nombre des femelles, mais la règle matrimoniale étant ce qu’elle est, on imagine mal l’officialisation soudaine de la polygamie (voir la situation scandaleuse du Diable au corps de Raymond Radiguet) pour compenser la rareté brutale des hommes. Moralité : il vaut mieux faire des enfants que des orphelins. L’enfant est non seulement l’avenir, ce qui ne serait déjà pas si mal, mais il est aussi une preuve de l’espoir des vivants dans leur propre futur, de leur volonté de croire en la validité de leurs actes présents, de leur certitude dans le bien-fondé de leur existence. Les monuments aux morts dont je parle mettent en scène de très rares enfants, et souvent, ils sont accompagnés, voire amenés par leur mère sur le lieu du souvenir, ou par les grands-parents. J’en montrerai un jour.


Ceux qui consacrent leur thème principal à l’enfant sont au nombre de vingt (20), du moins dans les 16.000 photos que j’ai collectées (j’approche des 18.000, mais il y a des doubles, aussi arrondis-je à un total prudent). La signification de l’enfant, selon le cliché bien connu, c’est l’innocence de celui qui n’a rien demandé, à commencer par naître, c’est la question « POURQUOI ? » : « Dis, Papa, pourquoi tu t’es battu ? ». Il est bien embêté pour répondre, le papa. Dans le fond, il ne sait pas, et il a vaguement honte, comme si, à la fin du repas arrosé, il s’était foutu sur la gueule avec son meilleur copain pour une raison infinitésimale et obscure, et qu’il contemplait le chantier au petit matin, une fois dégrisé.


Oui, il y a bien eu l’ébriété de la haine, de la guerre et du nationalisme. Tout le monde connaît le monument antimilitariste de GENTIOUX (Creuse) : c’est un enfant qui montre le poing fermé à la phrase : « Maudite soit la guerre ! », moins complète toutefois que celle de SAINT-MARTIN-D’ESTRÉAUX (Loire), qui ajoute : « …et ses auteurs ! ». Celui de l’Ecole Normale de DAX (Landes) est émouvant, pour cet élève en bronze et en blouse qui vient déposer une branche de laurier sur la tombe de l’instituteur qu’il n’aura pas. Il semble dire : « J’aurais eu besoin de toi pour grandir ». Et au lendemain de cette « CUITE » abyssale, il n’est même pas sûr que les vivants se soient réveillés dégrisés, et les gueules de bois étaient des « GUEULES CASSÉES » (tiens, par curiosité, allez voir le site qui porte ce titre, et soutenez le spectacle, si vous pouvez, en vous disant que ce ne sont que des images). L’enfant tout seul n’a pas la même charge de sens que celui que Pépé ou Maman conduit au lieu du souvenir. Lui, il a compris de son propre chef, il a déjà grandi. Il sait que la Raison, pour diriger les hommes, n’est pas une donnée, mais un combat jamais cessé.

Ou bien on l’utilise, à son insu, pour émouvoir le peuple : de même que voir les grands yeux blancs d’un enfant noir qui fixent l’objectif aident le CCFD à collecter aujourd’hui des fonds, de même, en 1920, la mise en avant de l’enfant fait taire les dissensions d’ordre politique : en matière de communication, l’enfant, pourrait-on dire, est « PRE-POLITIQUE », l’émotion prime, la réflexion est abolie, l’enfant sert de coup de poing dans l’estomac, de coup de bluff si l’on veut. C’est particulièrement visible sur les monuments où l’enfant vit sa vie, sans aucune allusion à l’histoire ou à la guerre. C’est alors l’angelot des peintures du moyen âge ou les « putti » de l’époque baroque. Mais quand il est là, l’enfant rend des devoirs à l’homme qui est mort, aux hommes qui sont morts.


A deux reprises, il accueille le survivant : ORBIGNY (INDRE-ET-LOIRE) et CRECY-EN-BRIE (SEINE-ET-MARNE) se sont décidés pour cette option que je trouve touchante. A Crécy, on lit : « Hommage DES enfants de Crécy à leurs aînés ». Franchement, je crois que cette inscription est unique. D’habitude, on trouve des inscriptions « Honneur AUX Enfants de X », où le mot « enfant » est vidé de sa substance, réduit à la pauvreté d’une métaphore dévitalisée. Crécy en Brie lui rend la plénitude de son sens. Orbigny n’est pas en reste, qui voit la petite fille tendre au blessé qui rentre au foyer le bouquet de la bienvenue.


Je suis plus perplexe devant le monument de MAILLY-LE-CHATEAU (YONNE), où le gamin tout nu, coiffé du casque, arbore sur son épaule le coq de la victoire.
L’assemblage laisse entrevoir ici l’idée douteuse que l’enfant mettra ses pieds dans les traces de l’aîné, ira par conséquent se faire à son tour trouer la peau. Cet enfant-là « joue au soldat », mais on sait que « ce n’est pas du jeu ». J’aime assez ces autres enfants, en revanche, qu’on a représentés en train de déposer le laurier ou la palme, ou d’inscrire, sur le tableau noir de la classe, les noms des hommes du village dont seul le cadavre est revenu de cette guerre atroce.
10:00 Publié dans Monuments aux morts | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Enfant, Guerre, Patrie, France, Histoire, Commémoration, Monuments aux morts
22.09.2007
58 - LA GUERRE DE 1870-1871
58 – GUERRE DE 1870-1871




La guerre qui a précédé « la Grande » et qui a sans doute maintenu vivaces ses facteurs déclenchants est bien sûr celle de 1870-71, qui s’est achevée par le siège de Paris, la Commune de Paris et la défaite de celle-ci. Elle est donnée pour avoir fait, en un an, 100.000 à 120.000 morts selon les sources (Le Souvenir Français et le Quid 2001), côté français, c’est-à-dire environ quatorze à dix-sept fois moins que l’autre, suivant le total admis, sur une durée quatre fois moindre. Elle a donné lieu à l’érection de monuments, évidemment, en bien plus petit nombre, mais beaucoup plus unanimement patriotiques : soustraction de l’Alsace-Lorraine oblige. En fouillant systématiquement les 95 chapitres départementaux du site Mémorial GenWeb, j’ai trouvé en tout et pour tout 176 photos de monuments explicitement dédiés à cette guerre, ce qui peut sembler infime. Je précise que beaucoup d’entre eux appartiennent à un canton tout entier, comme par exemple la plaque apposée à L’Arbresle (Rhône). Dans le Puy-de-Dôme, j’ai collecté deux photos : l’une propre à Clermont-Ferrand, l’autre partagée par onze (11) communes. J’ajoute cependant que les photos ont pu ne pas être prises, tout bêtement, comme le déclare à l’occasion le site, ou bien que le monument n’a pas été identifié pour ce qu’il est.





L’entretien des tombes des soldats « morts pour la France » et l’érection de monuments en leur honneur remontent à cette guerre de 1870-1871 (que la France aurait pu gagner si…) : la soustraction de l’Alsace et de la Lorraine au territoire national entretint une rancune tenace, et Xavier NIESSEN, natif de la première, soutint dès 1887 la double idée susdite et parvint à grouper assez de gens autour de lui pour construire une association active (LE SOUVENIR FRANCAIS) qui apposa des plaques semblables aux deux que je montre,


qui rassembla des dizaines de milliers de gens, et qui fut reconnue « d’utilité publique » en 1906 (la loi sur les associations date de 1901), c’est-à-dire très tôt. C’est donc le patriotisme, on s’en doutait, qui inspire, à la base, l’érection des premiers monuments aux morts.


