30.10.2007

2 - GREVE

MES EPOUVANTAILS - 2 – GREVE

Aujourd’hui, c’est à Air France. L’autre semaine, c’était à la SNCF, vous savez, c’est le même jour qu’on a appris que le président et son épouse avaient divorcé, comme manœuvre de diversion, c’était bien joué. Mitterrand n’a-t-il pas fait la même chose, en son temps, gardant sous le coude Mazarine Pingeot pour le jour où un orage politique se déclencherait ? Si je me souviens bien, et sauf erreur de ma part (excusez-moi, le temps passe), cet orage s’appelait René Bousquet. Ils sont drôles, les journalistes, et le ballet est bien réglé : s’agit-il de la déclaration de Machintruc, député de gauche, le plumitif  se précipite avec son micro chez Touducru, député de droite, pour recueillir ses impressions et sa réponse : va-t-il faire l’éloge de son adversaire politique ? Non, bien au contraire, et nul ne s’en doutait, c’est certain. On est dans la surprise la plus totale, l’inattendu le plus ébouriffant, le scoop le plus sensationnel. Je rigole, je me marre, je me gausse.

Pour la grève, c’est la même chose : y a-t-il un mouvement dans l’éducation nationale, les journalistes se précipitent dans les fédérations de parents d’élèves et aux portes des écoles pour interroger à tout va sur la garderie, sur la cantine, sur le dérangement, sur la RTT qu’on est obligé de « poser ». Les cheminots cessent-ils le travail à cause du grignotage des avancées sociales dont ils bénéficient (non, non, on vous dit, ce sont des « privilèges »), aussitôt, sur les quais de toutes les gares déjà noirs de monde, les voyageurs en panne sont-ils obligés de faire de la place aux micros et aux caméras qui viennent se faire l’écho du désarroi ou de la colère de ceux qu’on a « pris en otage ». A l’antenne, le ou la pisse-copie énumère avec soin et conscience : « On attend 1 TGV sur 8, 7 trains de banlieue sur 77, 98 T.E.R. sur 729, 1515 Eurostar sur 1789 ». La chaîne d’information se mue en page locale d’infos pratiques, parce que, hein ! écoutez ça : elle est au service du public, si, si, ne riez pas. Aujourd’hui, dernier jour de la grève des PNC (Personnels Navigants Commerciaux) à Air France, voici ce que ça donne sur France Inter, radio de service public : « Aujourd’hui, encore un jour de GALERE pour les voyageurs d’Air France. » (entendu ce matin, lundi 29 octobre).

Inutile de demander de quel côté penche la gent (j’ai bien écrit la « gent » et non la « gente », ceci pour les ignares) journalistique. En un autre siècle, on appelait les gens qui faisaient ce sale métier des « jaunes », des briseurs de grève. Que devient l’objectivité sous la pression de l’événement brut ? A quelle logique obéit le système qui recueille, organise, sélectionne, cadre et produit l’information ? Ô gracieux journaliste, dans quelle fange innommable as-tu laissé dégringoler un métier qui, autrefois, figurait parmi les plus nobles, les plus indépendants, les plus dignes d’envie, comme le raconte Guy de Maupassant dans Bel-Ami ? Et toi, délicieux public, jadis si raffiné dans tes goûts, si sûr dans tes jugements, si élevé dans tes préoccupations, comment t’es-tu laissé aller à vouer ton « temps de cerveau disponible » (Patrick Le Lay, P.-D. G.) au J.T. de P.P.D.A. sur T.F.1. ? Et vous, remarquables entrepreneurs qui cornaquiez d’un œil si clairvoyant le char de la presse, qui saviez poser les mains dans les … traces glorieuses de vos glorieux devanciers pour avancer d’un pas ferme, comment est-ce arrivé ? Comment avez-vous pu ? Quoi, vous avez osé !

Par quelque bout qu’on aborde le tableau, on est saisi par la faillite morale où s’est englouti ce qui longtemps porta le nom d’ « information », du patron au lecteur, du pigiste au grand reporter (non, je pense à quelques exceptions remarquables), en passant par tous les couloirs techniques et industriels où elle s’élabore, se concocte, se mitonne. S’agit-il d’une décadence ? Etait-ce mieux avant ? J’ai commencé à lire Le Monde en 1968, à l’époque, il n’y avait ni dessin, ni photo, qui étaient jugés destinés aux paresseux et aux idiots. Mes amis brocardent ma persistance à acheter studieusement mon journal du matin, puis le journal du soir, vous savez : le « journal de référence ». Mettons cette persistance sur le compte d’une vieille habitude. Mon grand-père, abonné depuis toujours et jusqu’à sa mort aux Cahiers cathares, m’avait parlé de cette revue comme d’une « vieille maîtresse » (ce sont ses mots). Si quelqu’un parle à ce propos d’activité masturbatoire, je lui laisserai, je vous en avertis, la responsabilité de son affirmation. La profession journalistique existe-t-elle encore ? A-t-elle un avenir ?

Il faut lire ALAIN ACCARDO (acardo ?) aux éditions du Mascaret : Journalistes au quotidien, 1995, et Journalistes précaires, 1998 ; SERGE HALIMI, Les Nouveaux chiens de garde, Liber, 1997 ; JACQUES BOUVERESSE, Schmock ou le triomphe du journalisme, Liber, 2001 ; FRANCOIS RUFFIN, Les Petits soldats du journalisme, Les Arènes, 2003.

Commentaires

Si lire un article est potentiellement "masturbatoire" (je laisse la responsabilité ...) l'écrire, comme l'avait bien compris un certain flaneur salarié contraint de vivre d'une plume trempée dans l'encre et dans le sang du quotidien, relève inévitablement de la prostitution. Lousteau, je crois, en parlait déjà chez un certain Honoré.

Ecrit par : solko | 30.10.2007

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