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31.10.2007

3 - CHIEN DES CHAMPS ET CHIEN DES VILLES

MES EPOUVANTAILS - 3 – LE CHIEN DES VILLES ET LE CHIEN DES CHAMPS

 

Ceci n’est pas une fable.

Qu’on se le dise : j’aime les chiens. Plus que les chats, même, c’est vous dire. Le premier que j’eus dans mon voisinage était un Setter Gordon. C’était chez mes grands-parents. Fool, il s’appelait. On lui adjoignit un peu plus tard Korrigane, une femelle Gordon également. Les Gordon sont des chiens de chasse, résistants et courageux, paraît-il, mais Fool devait avoir subi un traumatisme car, lorsque mon père l’emmena avec lui pour la première fois, il n’eut pas tiré le premier coup de fusil que le chien détala comme un dératé, pas pour rapporter le gibier, mais pour mettre entre lui et l’arme le maximum de distance et le plus vite possible. Nous l’avons récupéré à plusieurs kilomètres. C’est sûr, le Setter Gordon est très bon pour le galop et l’endurance. Il est noir sur la majeure partie du corps et « feu » au museau, au poitrail et aux pattes, avec une petite tache de 2 cm2 au-dessus des yeux.

Après une balade dans les champs ou les chemins, c’était la plaie : il fallait inspecter les oreilles attentivement, un vrai râteau à saletés diverses. La nuit aussi, c’était pénible, il n’aimait pas être enfermé dans l’enclos de sa niche, mais il finissait par se fatiguer d’aboyer. En dehors de ça, une crème de chien, adorable et charmant. Il y eut d’autres Setters Gordon (Souska), mais aussi des Cockers (Olaf, sale caractère), un Basset (Whisky), un Braque Allemand (Scud). Mon grand-oncle chassait également, mais en montagne, du côté de Champagny, et il me rapportait régulièrement le quatuor des plumes caudales caractéristiques du petit tétras. Il partait avec ses trois chiens et, au retour, s’arrêtait avec eux chez son frère. Il fallait anticiper : la cohabitation était difficile, et il y eut des coups de dents de part et d’autre. Il y avait Zoom, un magnifique et ombrageux Setter Irlandais, dont j’hésitais à m’approcher, tant il veillait jalousement sur la sécurité de son maître. Celui, entre tous, que j’ai préféré était un Griffon Korthals du nom de Brack. Le point commun de tous ces animaux était le vaste jardin de mes grands-parents, où ils pouvaient s’ébattre et courir à leur gré (et au nôtre), fourrer leur nez dans tous les buissons à la recherche de lézards, et leurs griffes dans les taupinières. J’ajoute un Golden Retriever, du nom de Théo, joueur et mélancolique, qui se met à revivre quand on le « cherche », et cet Epagneul Français dont j’ai oublié le nom, qui n’a pas de loi et que j’ai eu vite fait de « recadrer » discrètement et fermement : le chien comprend très bien cette attitude, surtout cette race, qui mémorise fort bien. J’arrête là, on a compris ma phrase du début.

Et l’on a compris où je veux en venir. J’habite en ville. Là, le chien est un fléau, une catastrophe. D’abord pour lui : dans mon quartier, un homme jeune et à l’air équilibré possède un genre de Dogue Allemand (je n’ai pas identifié précisément la race). Je ne connais pas l’appartement du monsieur, mais « il n’est pas fait pour vivre en appartement », ce n’est pas moi qui le dis, mais l’auteur du Guide des chiens. Il ne s’agit pas de dénoncer la possession de chiens « dangereux » (genre Rottweiler, Pittbull ou Staffordshire Terrier, dont Nicolas Sarkozy veut punir de 10 ans les propriétaires coupables des violences de leur animal), mais des chiens NORMAUX, disons, depuis le Pékinois jusqu’au Braque (beau chien) et au Pointer (un seigneur, l’élite, mais ces deux chiens ne peuvent pas être heureux dans l’espace confiné d’un appartement) : au-delà, c’est du sadisme. Le propriétaire de chien, en ville, de deux choses l’une, est soit une personne seule qui a besoin chez elle de la présence d’un être vivant (besoin de compagnie), et dans ce cas, ce sont ces chiens qui tiennent le minimum de place (allons jusqu’au Caniche), soit une personne égoïste qui n’a aucune idée des besoins propres de la bête et ne pense qu’à sa propre satisfaction.

Je ne veux pas savoir combien de propriétaires sont vraiment maîtres de leur chien, ce que je sais, c’est que passer dans la rue et assister au spectacle du chien qui baisse le cul (vers le trottoir ou vers le caniveau, les deux se valent) pour en laisser échapper un cylindre tour à tour tirant sur le brun plus ou moins foncé, tour à tour compact ou mollasson, tour à tour abondant ou constipé, tour à tour énorme ou lilliputien, suivant la taille de la bête, est devenu un aspect rédhibitoire de la vie en ville. C’est comme la fumée des fumeurs pour les non-fumeurs (et même pour eux-mêmes, paraît-il). Quelques possesseurs d’un chien se munissent d’un sachet qui permettra de faire disparaître l’objet merdique dans une poubelle : l’attitude est éminemment louable. Quelques autres se plantent arrogamment au milieu du trottoir pendant que l’animal défèque, et défient les passants de leur regard d’exprimer la moindre marque de dégoût. Entre ces deux extrêmes, il faut bien dire qu’une écrasante majorité, sans doute pressée par le temps (le matin c’est le bus à prendre, le soir, c’est le J.T. à ne pas manquer), agit avec ce qu’on est bien obligé de qualifier de légèreté, et peut-être de désinvolture.

Il reste, quoi qu’il en soit, au passant innocent à regarder où il met les pieds, en se bouchant le nez les jours de chaleur. Il faut le dire, LE CACA DE CHIEN EST UN ETRON, UNE MERDE. Avez-vous remarqué qu’on peut suivre à la trace certains passants, au nombre de pas qu’ils ont fait avec, collée à la chaussure, la crotte plus ou moins gluante d’un chien anonyme ? Quand obligera-t-on le propriétaire à tirer la chasse d’eau là où son chien a déposé sa merde ?

30.10.2007

2 - GREVE

MES EPOUVANTAILS - 2 – GREVE

Aujourd’hui, c’est à Air France. L’autre semaine, c’était à la SNCF, vous savez, c’est le même jour qu’on a appris que le président et son épouse avaient divorcé, comme manœuvre de diversion, c’était bien joué. Mitterrand n’a-t-il pas fait la même chose, en son temps, gardant sous le coude Mazarine Pingeot pour le jour où un orage politique se déclencherait ? Si je me souviens bien, et sauf erreur de ma part (excusez-moi, le temps passe), cet orage s’appelait René Bousquet. Ils sont drôles, les journalistes, et le ballet est bien réglé : s’agit-il de la déclaration de Machintruc, député de gauche, le plumitif  se précipite avec son micro chez Touducru, député de droite, pour recueillir ses impressions et sa réponse : va-t-il faire l’éloge de son adversaire politique ? Non, bien au contraire, et nul ne s’en doutait, c’est certain. On est dans la surprise la plus totale, l’inattendu le plus ébouriffant, le scoop le plus sensationnel. Je rigole, je me marre, je me gausse.

Pour la grève, c’est la même chose : y a-t-il un mouvement dans l’éducation nationale, les journalistes se précipitent dans les fédérations de parents d’élèves et aux portes des écoles pour interroger à tout va sur la garderie, sur la cantine, sur le dérangement, sur la RTT qu’on est obligé de « poser ». Les cheminots cessent-ils le travail à cause du grignotage des avancées sociales dont ils bénéficient (non, non, on vous dit, ce sont des « privilèges »), aussitôt, sur les quais de toutes les gares déjà noirs de monde, les voyageurs en panne sont-ils obligés de faire de la place aux micros et aux caméras qui viennent se faire l’écho du désarroi ou de la colère de ceux qu’on a « pris en otage ». A l’antenne, le ou la pisse-copie énumère avec soin et conscience : « On attend 1 TGV sur 8, 7 trains de banlieue sur 77, 98 T.E.R. sur 729, 1515 Eurostar sur 1789 ». La chaîne d’information se mue en page locale d’infos pratiques, parce que, hein ! écoutez ça : elle est au service du public, si, si, ne riez pas. Aujourd’hui, dernier jour de la grève des PNC (Personnels Navigants Commerciaux) à Air France, voici ce que ça donne sur France Inter, radio de service public : « Aujourd’hui, encore un jour de GALERE pour les voyageurs d’Air France. » (entendu ce matin, lundi 29 octobre).

Inutile de demander de quel côté penche la gent (j’ai bien écrit la « gent » et non la « gente », ceci pour les ignares) journalistique. En un autre siècle, on appelait les gens qui faisaient ce sale métier des « jaunes », des briseurs de grève. Que devient l’objectivité sous la pression de l’événement brut ? A quelle logique obéit le système qui recueille, organise, sélectionne, cadre et produit l’information ? Ô gracieux journaliste, dans quelle fange innommable as-tu laissé dégringoler un métier qui, autrefois, figurait parmi les plus nobles, les plus indépendants, les plus dignes d’envie, comme le raconte Guy de Maupassant dans Bel-Ami ? Et toi, délicieux public, jadis si raffiné dans tes goûts, si sûr dans tes jugements, si élevé dans tes préoccupations, comment t’es-tu laissé aller à vouer ton « temps de cerveau disponible » (Patrick Le Lay, P.-D. G.) au J.T. de P.P.D.A. sur T.F.1. ? Et vous, remarquables entrepreneurs qui cornaquiez d’un œil si clairvoyant le char de la presse, qui saviez poser les mains dans les … traces glorieuses de vos glorieux devanciers pour avancer d’un pas ferme, comment est-ce arrivé ? Comment avez-vous pu ? Quoi, vous avez osé !

Par quelque bout qu’on aborde le tableau, on est saisi par la faillite morale où s’est englouti ce qui longtemps porta le nom d’ « information », du patron au lecteur, du pigiste au grand reporter (non, je pense à quelques exceptions remarquables), en passant par tous les couloirs techniques et industriels où elle s’élabore, se concocte, se mitonne. S’agit-il d’une décadence ? Etait-ce mieux avant ? J’ai commencé à lire Le Monde en 1968, à l’époque, il n’y avait ni dessin, ni photo, qui étaient jugés destinés aux paresseux et aux idiots. Mes amis brocardent ma persistance à acheter studieusement mon journal du matin, puis le journal du soir, vous savez : le « journal de référence ». Mettons cette persistance sur le compte d’une vieille habitude. Mon grand-père, abonné depuis toujours et jusqu’à sa mort aux Cahiers cathares, m’avait parlé de cette revue comme d’une « vieille maîtresse » (ce sont ses mots). Si quelqu’un parle à ce propos d’activité masturbatoire, je lui laisserai, je vous en avertis, la responsabilité de son affirmation. La profession journalistique existe-t-elle encore ? A-t-elle un avenir ?

Il faut lire ALAIN ACCARDO (acardo ?) aux éditions du Mascaret : Journalistes au quotidien, 1995, et Journalistes précaires, 1998 ; SERGE HALIMI, Les Nouveaux chiens de garde, Liber, 1997 ; JACQUES BOUVERESSE, Schmock ou le triomphe du journalisme, Liber, 2001 ; FRANCOIS RUFFIN, Les Petits soldats du journalisme, Les Arènes, 2003.

29.10.2007

1 - "FOULE DES ANONYMES"

MES EPOUVANTAILS - 1 - FOULE DES ANONYMES

Cathédrale Saint Jean à Lyon, énormément de gens, partout, dedans, dehors, jusqu’en haut de la rue de la Brèche. Quelques limousines noires, d’autres grises, vitres fumées, stationnent le long des Lazaristes, prêtes à repartir (en sens interdit). De l’autre côté, sont garés en épi une demi-douzaine de véhicules sur lesquels flambent les logos d’autant de chaînes de télévision. Que se passe-t-il ? Qu’arrive-t-il ? Pas grand-chose : on enterre un vieux clown médiatique, mais lui, on ne le verra pas, il est dans la boîte. Les enterrements ne sont pas faits pour les morts, mais pour les vivants. Oui, mais les caméras de télévision ne sont pas faites pour n’importe quels vivants : il y a ceux qui les méritent, et puis les autres. Ce sont les journalistes qui le disent. Les noms de Cécilia Sarkozy, de Danièle Evenou, le club des « ex », et quelques autres, seront cités. Eux, ils existent. Leur arrivée en limousine, leur sortie de la limousine, les pas que ces noms cités vont faire pour gagner, dans la cathédrale, la place à laquelle leur rang leur donne droit, leur visage grave, pendant la cérémonie émouvante des obsèques, rien n’échappera aux CAMERAS et aux COMMENTAIRES. L’envoyé spécial, imitant le grand ancêtre en cette matière, Léon Zitrone, posera ses lèvres sur le micro pour chuchoter à l’oreille de tous les auditeurs et leur faire partager l’émotion.

Loin de moi l’idée de mépriser Jacques Martin : je me souviens, ça remonte aux années 60, ces séquences insolentes où, avec son compère Jean Yanne, les chaussures sur le bureau, il lisait ses vœux de bonne année, dans l’ordre hiérarchique, à « Monsieur le Président », « Monsieur le Vice-président », « Monsieur l’Adjoint au Vice-président », bref, la liste était interminable. Il fut un bon satiriste, avant de devenir une sorte de Monsieur Loyal destiné à meubler le désert du dimanche après-midi. Loin de moi donc l’idée de critiquer le mort. Les vivants, je veux parler de ceux qui ont un nom, chacun en pense après tout ce qu’il veut. Sur l’eau dormante de notre vie quotidienne, le nom de Cécilia Sarkozy ressemble au petit frémissement, vite englouti, qui agite la surface, lorsque la carpe vient gober l’insecte assoupi. Là encore, pas de quoi se relever la nuit pour tirer la corde du tocsin. Non, l’insupportable n’est pas là.

Il est dans la bouche de ce petit employé formaté, que l’irresponsable qui a posé un micro dans ses mains laisse blatérer ou cacarder (au choix) des formules scandaleuses. Parmi celles-ci, il en est une qui me semble particulièrement emblématique du triste temps que nous vivons : « LA FOULE DES ANONYMES ». Oui, cette formule est devenue banale, et pourtant elle est une preuve de l’horreur à laquelle nous conduit l’empire médiatique, qui s’est introduit dans nos foyers, puis dans nos cerveaux pour y régner sans partage et nous dicter sa « loi ». Comment ça se passe ? On énumère quelques noms à mettre sur les visages qui apparaissent à l’écran, distinctement : on voit bien les pommettes à la Jackie Kennedy, on voit bien qu’elle a les bras nus. Puis le cameraman appuie sur la commande « zoom arrière », et l’on a sous les yeux « LA FOULE DES ANONYMES ».

Chez moi, « anonyme » ça signifie « sans nom ». Il y a des « lettres anonymes », des ouvrages anonymes, datant de l’époque où les auteurs n’avaient pas pour principal souci de faire marcher la planche à renommée. Mais quand le policier me demande les papiers du véhicule, je ne suis pas anonyme du tout. Le premier acte légal accompli par mes parents quand je suis né a été de me donner un nom, qu’ils ont fait précéder d’un prénom, ce n’est pas pour qu’un petit employé de la machine médiatique me les enlève. Tout ça parce que je ne suis pas « connu » (entendez qu’on n’a pas vu ma binette dans les « étranges lucarnes »). Il raie d’un mot assassin mon existence de la liste des vivants qui existent.

C’est vrai, parfois, reporter et cameraman se plongent dans la jungle des « vrais gens » (ah ! ces formules qui me font grincer les dents) pour ce qu’ils appellent un « micro trottoir », qui est la négation même de la notion d’information. Mais il ne faut pas s’y tromper : ces « vrais gens »-là n’existent pendant quelques secondes que pour confirmer le stéréotype qu’on diffuse, pour entrer dans la case que le « journaliste » a prévue pour eux. Les accents sont les bienvenus : il vaut mieux faire un micro-trottoir à Marseille ou à Strasbourg, ça fait monter l’audience. Et après ces petits instants, les « vrais gens » retournent à leur anonymat. Germaine Barutin, qui en a passé, des dimanches après-midi, devant le petit écran, et qui vient de déclarer devant la caméra et le micro toute l’émotion qu’elle ressent à la disparition de ce grand animateur, consent à perdre son nom, confirmant ainsi son anonymat, mieux : l’estampillant du sceau de son adhésion. Je proteste : je ne suis pas « anonyme ». Reste la foule. Il faut relire Masse et puissance d’Elias Canetti.

15.10.2007

79 - EN COLONNE PAR UNE (OU PAR DEUX)

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Le DICTIONNAIRE DES SYMBOLES de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant (Robert Laffont, 1969) comporte, à l’article « Colonne », seize rubriques numérotées, c’est-à-dire seize significations, ou à peu près. Cela fait beaucoup. J’ai déjà apporté quelques éléments sur, autour, avec, dans et au sujet de ce thème (voir mes notes 24, 27, 45 et quelques autres). Je reproduis les mots en caractères gras de quelques-unes des notes des auteurs : la colonne est « support », « arbre de vie », « axe du monde », « support de la connaissance », « relation entre le ciel et la terre », « limite protectrice à ne pas franchir » « puissance de dieu », etc. je m’arrête là, n’en jetez plus. Certaines valeurs paraissent évidentes et naturelles, d’autres (« incorruptibilité et immortalité », par exemple) semblent au moins très indirectes et résulter d’une interprétation à plusieurs étages, je veux dire compliquée.

 

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Restons simples : la colonne est d’abord un support : les étais dont les mineurs renforcent les galeries ne sont rien d’autre, en primitif, que des colonnes. Quand il a fallu installer un toit en dur au-dessus de l’espace de vie ou de l’espace de culte, la forme s’est imposée naturellement, nécessairement. Le modelé, les cannelures, les chapiteaux sculptés, ce sera pour plus tard. Les Romains utilisent la forme de la colonne sans chapiteau (ou de la colonne tronquée) pour leurs bornes ou, déjà, comme monuments funéraires (on dit un cippe). Les monuments aux morts qui se présentent ainsi sont donc de simples imitations de l’antiquité. J’en ai trouvé quarante pour le moment. Qu’est-ce qu’elle supporte, cette colonne ? Elle se contente d’un toit virtuel, elle est là pour suggérer, tout autour, un espace dédié aux Français morts, les murs du temple, un vrai plafond. Il faut dire que certaines localités en ont rajouté dans l’antique : CAMPS-LA-SOURCE (VAR), par exemple, qui fait porter par deux colonnes à chapiteau ionique un linteau (voir ma note 31) où sont gravés les noms.

 

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La colonne se présente seule ou par paire, plus rarement en nombre (MONTAUBAN, quelques autres). SENS élève un majestueux quasi-temple aux morts de la « Grande Guerre », où l’on entre escorté de quatre colonnes à chapiteau dorique. Quelques-unes sont brisées (voir ma note 46), d’autres n’ont pas de chapiteau, mais la plupart sont surmontées ici d’un coq, là d’une urne, ailleurs d’une couronne, bref : d’un motif ordinaire. Quelques monuments font des colonnes le cadre ou le décor d’une figure : poilu, victoire, etc… ONCY-SUR-ECOLE (ESSONNE) a placé au sommet de ses deux colonnes un sarcophage (voir ma note 44 : cénotaphe). PONT-DE-LA-MAYE (GIRONDE) propose une « colonne ruinée » où s’appuie un poilu.

 

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Je signale aux visiteurs que je suspends pour quelque temps la publication de mes notes dans ce blog, qui me demande un travail soutenu, donc un temps non négligeable. Celle-ci est la dernière d’une série quotidienne (avec quelques très rares interruptions) inaugurée le 20 juillet, c’est-à-dire presque trois mois). Merci de votre attention. Je n’abandonne pas le thème pour autant et vous dis "à bientôt ".

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14.10.2007

78 - DIT-ON CLORE OU CLÔTURER ?

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Quand nous étions petits, beaucoup d’entre nous, avant de savoir marcher mais sachant déjà crapahuter sur les poignets et les genoux, ont été placés dans un PARC. On s’agrippe aux barreaux, on gueule, on joue sans s’occuper du reste : les parents sont tranquilles, on n’ira pas tirer le manche de la casserole d’eau bouillante ou mettre les doigts dans la prise. Jusqu’au jour où on se rend compte qu’on peut avancer en poussant le parc lui-même. Plus tard, combien de fois n’avons-nous  pas entendu ma grand-mère nous enjoindre de ne pas « sortir du clos ».

 

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Il est bien sûr abusif de comparer cette façon de garder l’enfant en sécurité et les parents en paix, avec la clôture que beaucoup de municipalités ont disposée autour de leur monument aux morts, car celui-ci ne risque pas de s’échapper ou de faire une bêtise. Mais je pense, en passant, à cette chanson de CHARLES TRENET : « Y a d’la joie, la Tour Eiffel part en balade comme une folle, elle saute la Seine à pieds joints ». Non, le rôle du monument est d’être là, et il est bien d’accord, ou du moins il ne dit pas non : le monument aux morts, pardonnez le jeu de mots, c’est CELUI QUI DIT NOMS.

 

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Qu’est-ce qui fait qu’ici, le monument est ceinturé d’obus, là, il est ceint d’une balustrade à l’italienne, ailleurs il reste en plein vent ? C’est un détail (attention, en ce moment, à l’usage de ce mot), mais il a son importance : quelle était l’intention, s’il y en avait une ? Quel est l’effet ? En dehors de son seul aspect esthétique, qui est certainement l’un des buts poursuivis, une clôture signale la fin d’un espace et le début d’un autre, et définit un dedans et un dehors. La clôture, ici, est paradoxale : elle protège le dedans, mais elle attire l’attention sur lui. Et puis, il faudrait dire un mot du portillon, celui qui à date régulière, permet à Monsieur le Maire de déposer la gerbe de fleurs.

 

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J’ai choisi de montrer des grilles disposées en carré autour de la pierre tumulaire, et j’ai sélectionné celles qui reflètent le soin dont on a voulu l’entourer. En effet, certaines sont, disons-le, négligées, faites d’un simple tube métallique peint en bleu, parfois rouillé. D’autres, en revanche, sont ouvragées : il a fallu visiblement investir de façon particulière. Qu’a-t-on donc voulu signifier ? La forme, par ailleurs, varie, un vrai catalogue de ferronnier. J’ai retenu l’enclos carré pour cette note, mais il en existe des ronds (BIOZAT), il en existe aussi des baroques, je veux parler de grilles dont le plan est lui-même ouvragé, comme scénographié, avec des avancées, des reculées qui rythment l’ensemble et ne se contentent pas de leur fonction de clôtures (BLACY). Bien sûr, pour des besoins de visibilité, j’ai choisi des grilles dont la teinte fait contraste avec le reste du cliché. Sachez enfin qu’en m’arrêtant à la lettre C, j’en suis à 108 localités, ce qui dit assez que clôturer l’espace du monument aux morts est quasiment la norme.

 

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13.10.2007

77 - "THEATRE DES OPERATIONS"

Cette note reprend le fil de « Une scène pour les tués » (note 74) et prolonge le propos. En fait, j’ai laissé dériver celui-ci : l’économie, aujourd’hui, a vaincu la pensée. De tout l’effort de l’humanité pour s’élever au-dessus de l’animalité, il ne reste aujourd’hui que les décombres. L’homme se réduit à ses capacités de produire et d’échanger, il n’est plus qu’une fonction chiffrée, évaluée en permanence, en « temps réel », comme on dit. C’est marrant, cette formule, le « temps réel » : son inventeur mérite au moins une palme pour le pied droit, mais peut-on boiter dans une piscine ? Je plaisante.

 

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Pourtant, « économie », ça veut dire « règles pour bien gérer une maison » (c’est du grec, bon sang). Maintenant, l’économie, devenue la tyrannie moderne, qui a vaincu la politique, dicte sa loi à l’humanité : l’individu, réduit à sa fonction chiffrée, a disparu. Il est une fourmi, avec un défaut en plus : la traçabilité. Il faut voir Philippe Noiret, dans le film de Bertrand Tavernier La Vie et rien d’autre, ça se passe en 1920, à la recherche des traces des morts et disparus. Le « soldat inconnu », c’est celui sur le squelette duquel on n’a pas pu mettre un nom, dont, paraît-il, on n’a pas retrouvé la trace. Cela donne des scènes cocasses. Mais le problème n’est plus de « retrouver les traces » de, il est de retrouver la capacité de « ne pas laisser de traces ». Franz Kafka déclare quelque part que la plus grande liberté est celle de disparaître. Je suis profondément d’accord avec lui. Cher visiteur, fais le compte des traces que tu laisses dans une journée, ne serait-ce que ta signature IP quand tu vas mettre le nez dans un weblog : ordinateur, carte de paiement, GPS, téléphone portable, caméras de surveillance, carte de transports en commun, et j’en passe.

 

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Mais ces objets, on te les a vendus, on a su t’en faire miroiter les multiples « avantages », dont la sacro-sainte « utilité ». Tu veux communiquer avec le monde entier ? c’est possible. Que faut-il donner en échange ? Peu de choses : ton âme. Goethe a écrit Faust en état de grâce. Il n’a pas attendu Le Système technicien de Jacques ELLUL pour dénoncer le pouvoir diabolique que confère la technique à celui qui la manie : Faust, avec son ridicule désir de durer et de vaincre, se fait proprement empapaouter par Méphistophélès. La technique est la négation, d’une part, de la distance, d’autre part, du délai. « Papa, quand est-ce qu’on arrive ? » Il n’y a pas si longtemps, c’était le refrain des gamins à l’arrière. Bientôt, à peine parti, le papa pourra répondre : « On y est, les enfants ». Mais quelle est donc cette impatience qui nous fait trouver insupportables le trajet vers ailleurs et le temps qu’il faut pour que les autres clients du supermarché soient passés à la caisse ? C’est drôle, cette phrase de la sagesse populaire qui est devenue une vraie scie de la politique : «  Il faut laisser du temps au temps ». Non, nous sommes les impatients, c’est pourquoi nous élisons Sarkozy, le roi des impatients, celui qui dit : « Je veux 3% de croissance ». Le patient du médecin, c’est celui qui souffre, mais le sens du mot est plus général : est patient celui qui supporte (c’est l’étymologie de « patient ») le retard, qui accepte de n’être pas exaucé à l’instant même où il formule son désir. C’est une autre façon de dire qu’on est adulte : on n’obtient pas aussitôt l’objet de son désir, car il y a la distance et le délai, que ne supporte pas le caprice de l’enfant devant les bonbons disposés précisément à la caisse.

 

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Grâce à la technique, vous pouvez être partout, à l’instant même où vous l’avez décidé. Mais c’est faux, bien sûr, et tout le monde le sait : nous avons bonne mine avec nos 300 chaînes de télévision, nos 10.000 heures de musique enregistrables sur nos lecteurs MP3 et nos iPod. Pour tout voir et tout entendre, il faut zapper. Mais la zappette, elle ne casse pas le temps, elle ne fait que donner l’illusion d’être partout dans la durée ou dans l’espace. Nous avons ainsi l’illusion de notre présence au monde, alors que nous, êtres vivants, sommes de plus en plus virtuels.  La technique fait de l’homme un dieu. Qu’est-ce que Dieu, si l’on y croit ? Celui qui peut tout. L’homme, finalement, n’a pas cessé de construire la tour de Babel, qui n’est pas réduite aux langues : la tour de Babel est la technique, par laquelle l’homme croit pouvoir affirmer : « Je suis Dieu ». Lisez L’Amour absolu, d’Alfred Jarry : le personnage s’appelle Emmanuel Dieu. Quel architecte est en train de construire la « tour de l’infini » ? Tout ce qui est compétition et amélioration des performances appartient à cette tour de Babel où l’humanité renonce à sa nature : de limitée, elle prétend à l’illimité. Les Grecs de l’Antiquité appelaient ça l’ « ubris » (ύβρις) : la démesure. L’occident a donné au monde la civilisation technique, et nous arrivons à la fin de l’idée même de civilisation, nous nous approchons du butoir.

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Je reviens brutalement à la guerre de 14-18. Je ne sais pas s’il y eut des guerres « humaines », je veux dire : qui se soit déroulée à l’échelle humaine, mais cette guerre-là est la première qu’on peut considérer comme « inhumaine » et qui abolit l’individu en tant que personne humaine, le réduisant à l’état d’une matière de chair. Le projet de Falkenhayn, quand il décide d’attaquer sur Verdun, est bel et bien de « saigner l’armée française ». La chair humaine considérée comme une matière première, quoi. Je ne sais pas si j’ai raison de considérer cette guerre comme la première qui ait vu le triomphe de la technique et la disparition de l’homme. On peut, peut-être, voir dans la ligne de front une sorte de puits sans fond, de tonneau des Danaïdes, dans lequel se sont englouties la vie et la culture.

 

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Mes excuses à mes lecteurs pour la trajectoire divagante et zigzagante de cette note : comme dans ma note 74, je voulais parler de ces monuments qui se présentent comme des scènes de théâtre, avec le fond de scène en forme de demi cercle, qui est une façon d’attirer l’attention du spectateur sur le personnage principal, situé au centre d'un cercle virtuel : le support d’une liste de noms, les noms d’êtres vivants qui ont disparu, qui ne l’auraient pas dû. Et puis je me suis laissé embarquer. La prochaine fois, je promets de m’en tenir au sujet.

12.10.2007

76 - CONTRE L'EGLISE ?

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En 1918, j’ai du mal à me représenter où en est le conflit entre l’Etat et les Eglises, mais j’incline à penser que 1905 et le « petit père Combes » sont loin. Que peuvent signifier le cléricalisme et l’anticléricalisme après la grande boucherie ? Je vois bien Peppone et Don Camillo s’engueulant sur le paysage lunaire d’un champ de bataille labouré par l’artillerie, creusé d’entonnoirs à perte de vue, dressant sur le ciel gris des moignons de troncs d’arbres dans ce qui fut, en un autre temps, une belle forêt. Aujourd’hui, je suis laïc et républicain, mais qu’est-ce que ça peut vouloir dire, ces convictions, dans le paysage dévasté des idéaux fracassés, où des moignons d’individus poussent vers le ciel morne les moignons de leurs désirs de consommer ? Il fut un temps où agir donnait l’existence : « Tu es ce que tu fais ». Cela suffisait.

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Aujourd’hui, pour être, il faut acheter. J’ai confisqué un téléphone portable, il y a trois ans, parce qu’il avait sonné pendant le cours : cela a mis la jeune femme (vingt ans) dans un état indescriptible, quasiment une crise de nerf. Sa phrase ultime, jetée en cris entre deux sanglots, était : « Monsieur, mon portable, c’est ma vie ». Voilà l’état actuel d’un certain nombre d’individus. Elle ne buvait pas, elle ne fumait pas, elle ne se droguait pas : simplement, elle avait un téléphone portable, une dépendance, une addiction authentiques. Alors la querelle ecclésiastique d’il y a un siècle, vous pensez !

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Elle remonte en fait à 1901, la fameuse année de la fameuse « loi sur les associations ». 1905 vit quand même s’affronter des fidèles et des policiers. Inimaginable, n’est-ce pas ? En 1918, que reste-t-il de cette tempête ? Par comparaison, je dirais que 1905 a produit dans un verre d’eau ce qui fut pendant quatre années le tsunami qui emporta et noya l’être même de notre société. Mais fallait-il que celle-ci se soit déjà perdue pour ainsi laisser perdre, dans les oubliettes inverses que sont les pierres tumulaires, ses propres forces vives ! Je n’ai que peu d’indications sur les discussions qui ont forcément précédé l’érection des monuments aux morts, en particulier sur celles qui décidèrent de son emplacement dans les communes. Evidemment, aucune statistique n’existe sur le nombre de celles qui l’ont placé dans le cimetière, sur la place centrale ou ailleurs. J’ai montré, dans ma note 16 (datée du 7 août), quelques exemples de monuments dressés devant la mairie. Il y en a vraiment beaucoup (encore faut-il que la photo rende justice à celle-ci en faisant figurer la mention dans le cadre même du cliché). Y a-t-il eu des disputes entre Peppone et Don Camillo lorsque le curé a proposé à la commune un carré de son terrain pour y élever la pierre où seraient gravés les noms des morts ? Ce sont les archives seules de chaque municipalité qui peuvent éventuellement répondre à cette question. Il va de soi que je ne montre que les cas indiscutables : le mur auquel est adossé le monument est toujours celui de l’église. J’invite les visiteurs à lire le titre de cette note des mêmes deux façons dont SACHA GUITRY était « contre » : « Je suis contre les femmes, tout contre ».

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11.10.2007

75 - PACIFISTE ? ANTIMILITARISTE ?

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En me référant à mes notes 2, 62 et 72, je reviens sur ce qui devrait faire débat. A-t-on, après la grande boucherie de 1914-1918, élevé des monuments pacifistes ? Si oui, à quoi les reconnaît-on ? La première idée qui me vient est que même les militaires sont pacifistes, tout simplement parce que personne ne souhaite faire la guerre, spontanément : ou bien il est dérangé, ou bien il est payé (voir la société américaine BLACKWATER actuellement en affaire avec le Pentagone sur le territoire irakien). Le militaire aussi a une famille et, quand il est obligé, ce qu’il souhaite le plus, c’est rentrer chez lui (du moins j’imagine, peut-être à tort après tout). Autrement dit, tout le monde souhaite la paix et aime la paix. Tout le monde, ça veut dire personne en particulier, ça veut dire que, dans le fond, c’est humain, c’est naturel, c’est le premier mouvement. C’est-à-dire que ça ne veut rien dire, tout simplement parce qu’on en reste au stade des intentions qui, comme chacun sait, sont forcément bonnes vu que l’enfer en est pavé. Ce qui compte, ce sont les actes. Même au tribunal, l’accusé est jugé pour des actes. Je ne crois pas que ce soit un hasard, si l’énorme majorité des monuments aux morts des années 1920 comporte un symbole guerrier ou une figure guerrière (« héros », « champ d’honneur », « patrie », un poilu, une croix de guerre (si bien nommée), ou quoi que ce soit d’autre).

 

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J’ai dit que l’absence de ces signes-là est déjà le signe d’une attitude différente, où la municipalité insiste sur la douleur de ceux qui ont perdu un fils, un fiancé, un mari, un père. Et c’est vrai qu’un père ou une mère qui pleure la perte d’un fils (parfois de plusieurs), ce n’est pas du tout la même chose qu’un poilu qui lance une grenade (voir ma note 32). Mais on peut aussi voir dans ces personnages souvent dignes, parfois d’une force expressive percutante, un coup « à l’estomac », à l’émotion (cf. l’actuelle agitation autour de la « lettre de Guy Môquet ») : apitoyer, émouvoir le spectateur n’est rien d’autre qu’une façon démagogique de le mettre de son côté, voire de lui IMPOSER SILENCE, de le faire taire (raisonnement sous-entendu : si tu râles, c’est que tu n’as pas de cœur, que tu es un salaud. En bonne rhétorique : si tu entres dans le débat, tu es foutu, alors tu dois fermer ta gueule). Cette adhésion forcée a quelque chose à voir, je crois, avec la manipulation et le chantage : si l’on braque le projecteur sur la douleur des vivants, on verra peut-être moins d’autres sentiments se manifester, tels que la COLÈRE des survivants, ceux qui en SONT REVENUS. On imposera silence à ceux qui sont revenus, au nom même de ceux qui ne sont pas revenus, en utilisant ceux qui sont restés. C’est très fort, comme manipulation des foules. Très simple, après tout, mais très efficace. C’est une recette. Si ces monuments sont pacifistes, alors il faut parler de « petit pacifisme ».

 

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Le « grand pacifisme », ce n’est pas ça : il faut une opposition marquée, il faut un sursaut de la personne humaine, il faut que tout l’esprit, révolté par l’injustice, se mette en état de révolte. Et je vais vous dire : sur les bientôt 18.000 photos collectées (17.000 communes, à vue de nez et à la louche), j’ai trouvé exactement 18 monuments qui DECLARENT LA PAIX, soit en incorporant le mot, soit en incluant une déclaration de guerre à la guerre (ceux-ci sont les plus rares). Une mention spéciale à la ville d’AVION (Pas-de-Calais) qui a inscrit le commandement « TU NE TUERAS POINT » sous une Marianne effrayée par les conséquences de la guerre et qui laisse échapper son glaive de sa main droite (je n’arrive pas à déchiffrer le texte qui vient après « La ville d’Avion à ses enfants »). CREIL a choisi de représenter « La Paix se révélant à l’humanité ». J’indique LES BARTHES (Aveyron), où je crois comprendre, mais sans en être certain, faute d’avoir vu le monument en direct, que la femme brise entre ses mains un fusil, au-dessous de l’inscription « Pour la France et la Liberté, ils ont donné leur vie et leur jeunesse ». Je présente MONTASTRUC-LA –CONSEILLERE, qui évoque « les Français d’Outre-Mer morts pour la France ». Plusieurs monuments ont fait du mot PAX leur centre plus ou moins central. ANTIGNAC déclare : « Souvenez-vous : ils furent les défenseurs de la paix et le liberté ». On ne présente plus le monument de GENTIOUX, trop célèbre peut-être. On connaît aussi les mentions de SAINT-MARTIN-D’ESTREAUX et d’EQUEURDREVILLE (« Maudite soit la guerre » … « et ses auteurs »). CAZARIL-LASPENE porte la même. Deux femmes sortent de l’ordinaire : elles pointent, en direction de quel coupable ? le poing vengeur d’une colère viscérale : PERONNE et SEIGNOSSE.

 

 

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10.10.2007

74 - UNE SCENE POUR LES TUES

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On parle toujours du THEATRE des opérations. Cette expression très juste est terrible. D’abord parce que le mot théâtre désigne un « lieu où l’on regarde ». Et franchement, ce n’est pas beau à voir. C’est une tragédie sans rebondissements, une tragédie mécanique, moderne, façon rouleau compresseur. Ce n’est pas un hasard si la guerre de 1914-1918 a inventé le char d’assaut. La traction par ce qu’on a appelé des « chenilles ». La première guerre mécanique. La première guerre du triomphe de la technique, après une sorte de répétition générale en Crimée, puis sur le territoire français (1870-1871). Dans L’Iliade, les adversaires se regardent les yeux dans les yeux. Mais déjà, la flèche et la lance tentent d’annuler la distance entre l’être humain et la mort. Il y a la distance, parce que pour tuer un être vivant dont on voit le visage, il faut déjà beaucoup de haine. Et puis il y a la vitesse. L’arbalète. Puis la poudre à canon. Les Romains ont des balistes. Vient la couleuvrine. La guerre doit tuer en plus grand nombre et en un temps plus bref. C’est déjà la recherche de la performance, de l’efficience : arriver au résultat supérieur avec un effort moindre. Cela s’appelle « gains de productivité ». La guerre voit se mettre en œuvre la même logique que l’économie : il faut arriver à plus avec moins. Une lance, une flèche ne peut tuer qu’un individu. Rendement minable. Le carreau d’arbalète, le boulet plein : pareil.

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1931527821a30fd2d47973736edea6af.jpgLe boulet creux, inventé par Choderlos de Laclos (vous savez, l’auteur des Liaisons dangereuses) vers la fin du XVIII° siècle, est déjà un progrès. Le XIX° siècle, le siècle de l’industrie, devait forcément aboutir à des progrès phénoménaux. La pensée industrielle, dans son principe même, cherche à aboutir au résultat maximum pour une mise de fond minimum. On cherche des procédés plus efficaces : le revolver, inventé par monsieur COLT, en est un bon exemple : il n’y a plus à recharger à chaque coup. L’arme à feu appelle la répétition. C’est dans sa nature. Le pistolet automatique n’a pas détrôné le revolver : son problème est d’éjecter les douilles, contrairement à son rival, et les douilles sont des traces, et les traces permettent l’identification. Et la complexité du mécanisme n’est pas la même : c’est tout un boulot de calculer les paramètres d’un ressort récupérateur. Cette imagination-là est sans borne. Le revolver, après tout, n’est qu’une extension de l’ancien pistolet. Il n’empêche que le Colt 1911, calibre 11,43, a longtemps régné, non pas sans partage, car il a été beaucoup imité, mais c’est très récemment (je ne me souviens plus de l’année) que l’armée américaine l’a délaissé au profit du Beretta 92 (était-ce en 1992 ?). Et la firme Colt a sorti il y a un ou deux ans un pistolet automatique de calibre 50, mieux que le Desert Eagle de même calibre. C’est que la mécanique est mise à rude épreuve, alors qu’avec un revolver, tout l’effort est pour le bras. Une affaire d’homme, quoi. Il faut cependant porter, et supporter, dans les deux cas. Tout ça pour dire qu’on n’arrête pas de chercher l’amélioration. L’aviation, au départ, je parle de la guerre de 14-18, c’est l’observation. L’avion ne devient une arme qu’en 1915. Pourquoi ? Je vais vous dire : c’est à cause de la CONCURRENCE. Si je veux être le seul à détenir ce qui rend mon arme supérieure à celle de mon adversaire, il faut à tout prix l’empêcher de savoir comment elle est faite. L’espionnage réduit cet espoir à néant.

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b7d43c4e0e985692d2af485cf9e61412.jpgLa guerre, à partir de 14-18, applique les mêmes règles que l’économie et que l’industrie : la concurrence dans la recherche de la performance. La guerre des tranchées incite à cela. Cette guerre statique en apparence (dans les positions sur le terrain) a poussé les chercheurs et les inventeurs dans leurs retranchements : il fallait faire mieux. L’imagination mécanique était sur les rails depuis déjà un moment, faisant naître, par exemple, la GROSSE BERTHA, invention vaine car trop pataude et vulnérable. Voyez cette affaire du supercanon acheté par Saddam Hussein à un ingénieur canadien (je crois) finalement assassiné. Résumons : la guerre de 14-18 a inauguré le règne de l’affrontement mécanique. L’homme est de plus en plus virtuel. La mort devient un « dommage collatéral ». Pire : l’homme ne sait plus pour quelle raison il veut tuer. C’est devenu tellement facile qu’il ne sait plus : c’est devenu un jeu. Un jeu d’enfant. L’homme a perdu sa réalité, je veux dire sa chair, celle qui souffre quand elle est frappée. J’ai vu dans Le Monde il y a quelque temps des photos d’Américains blessés en Irak : j’ai obligatoirement pensé aux GUEULES CASSEES. Cela du moins n’a pas changé : la jambe ou la mâchoire en moins. Continue à vivre avec ça. Il faut bien. Saloperie. Et les gens crient au scandale devant la photo d’Isabelle Caro nue, parce qu’elle est anorexique. J’ai oublié de parler de mon « théâtre des opérations ». Du coup, je vous livre les photos sans commentaire.

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09.10.2007

73 - LA VIE ET RIEN D'AUTRE

C’est un film de BERTRAND TAVERNIER qui est « sorti » en 1989. Le propos est simple : désigner les restes de celui qui sera désigné pour l’éternité et pour la gloire comme étant le « SOLDAT INCONNU ». Dans la lettre finale, lue en voix « off », le commandant Dellaplane (Philippe Noiret) écrit à Irène de Courtil (Sabine Azéma) qu’il a calculé que, si l’on faisait défiler sur les Champs-Elysée tous les Français morts pendant la guerre de 1914-1918 à la vitesse traditionnelle des défilés militaires, cela durerait ONZE JOURS ET ONZE NUITS, soit 264 heures. Je ne sais pas ce que vaut le calcul : je préfère me référer, s’il faut une statistique, à cette « moyenne » de 40 noms gravés sur chacun des 35.000 monuments qui ont été alors construits, moyenne qui me semble énorme, insupportable.

 

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On est en 19