09.11.2007
MONUMORTS 81 - LE POILU MONDAIN
Félix de Vandenesse est de vieille aristocratie, sa famille est, comme on dit à l’époque, légitimiste (partisan des Bourbon), il présente bien, possède de rares qualités de cœur, espère une grosse fortune, mais reste mal-aimé dans sa famille. Quand je rencontre l’expression « mal-aimé », suit obligatoirement la plus belle strophe de toute la poésie phransaise : « Moi qui sais des lais pour les reines Les complaintes de mes années Des hymnes d’esclave aux murènes La romance du mal aimé Et des chansons pour les sirènes ». Je suis obligé de donner l’autre : « Voie lactée ô sœur lumineuse Des blancs ruisseaux de Chanaan Et des corps blancs des amoureuses Nageurs morts suivrons-nous d’ahan Ton cours vers d’autre nébuleuses ». De la musique des sphères. Mais je ne vais pas reproduire in-extenso la Chanson du Mal aimé d’Apollinaire, ni ne résumerai Le Lys dans la vallée d’Honoré de Balzac.


Félix de Vandenesse saccage dans une passion juvénile éminemment romantique une vie sentimentale prometteuse, mais finira pas trouver avec l’âge la sagesse et l’indulgence (envers les errements de sa jeune épouse). Personnage principal du Lys dans la vallée, il apparaît dans le décor mondain de plusieurs autres romans de Balzac : après les tribulations (on disait « jeter sa gourme ») de la jeunesse, Félix poursuit la carrière sociale qui lui était promise, et devient une « figure ». On le voit, je ne sais plus où, accoudé à la cheminée d’un salon luxueux, une coupe de champagne à la main, en conversation de haute volée avec je ne sais plus qui.

Voilà l’image. Vous ajoutez un ange gardien avec ses jolies ailes qui élève au-dessus de sa tête la couronne de lauriers des vainqueurs. Vous l’accoudez à une stèle gravée de noms. Vous avez à peu près le modèle d’un monument aux morts de 1914-1918 qui, dans mon inventaire, s’est vendu à 9 exemplaires, ce qui, après tout, n’est peut-être pas si mal. Honnêtement, je ne sais pas pourquoi, en voyant ce monument pour la première fois, j’ai pensé immédiatement à Vandenesse. Cela aurait pu être Robert de Montesquiou, un copain de Marcel Proust, un Vandenesse en plus évaporé, moins masculin. Vous serez d’accord : ce monument, on dirait une porcelaine de Meissen dans ses versions blanches. Il ne manque plus, de l’autre côté de l’ange, que la cavalière du monsieur en robe à crinoline. Quelle élégance ! Quel raffinement !


Monsieur pourrait être un chasseur qui revient d’Afrique et qui, lors d’une soirée organisée pour lui par son boy Nyanankoro, un Dogon, à cause de lui, narre par le menu son arrivée dans le village indigène, les négresses aux seins nus qui dansent pour célébrer l’arrivée de l’homme blanc, les guerriers armés de leur lance et de leur bouclier qui rythment la parade, vaguement menaçants, faisant un mur de la vigueur de leurs muscles. Le casque pourrait alors être colonial. Affichée devant lui, la liste de ses trophées et autres défenses d’ivoire.


NON, bien sûr ! Nous savons que la liste est celle des morts de la commune. Les inscriptions gravées sur la stèle peuvent varier. Le détestable mot « GLORIEUX » figure ou non. Telle commune place sur la surface plane deux fusils adossés, on se demande pourquoi. Et cet ange, quelle idée ! Franchement, je ne trouve pas que ce soit une si bonne idée d’avoir confié à un être si peu fiable le destin de tant d’âmes : combien de municipalités ont laissé polluer le souvenir des morts de 14-18 cette bizarre séquelle religieuse dans un souvenir qui se voulait laïc ? En effet, les monuments qui mettent en scène un ange sont légion. Celui-ci n’en est qu’un petit exemple exemplaire. J’avoue que je ne comprends pas la fréquence de l’ange dans les monuments aux morts de 14-18. Est-ce que c’est la patrie ? Marianne n’a pas d’ailes. S’ils sont là pour instaurer un culte patriotique, l’ange n’a rien à faire là. Cela vaut pour ce modèle, mais pour tous les autres.


Car il reste la liste des morts.
Vous remarquerez que six des neuf monuments sont situés à l’intérieur et, très probablement, à l’intérieur d’une église. C’est peut-être une partie de la réponse à mes interrogations.
08:00 Publié dans Monuments aux morts | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Guerre 14-18, Monuments aux morts, Humain, Commémoration, France, Histoire, Littérature



Commentaires
Et la référence au Comte, alors, dans vos célébrités mondaines ? Franchement, là, je déplore un tel oubli.
Ecrit par : Judas | 10.11.2007
Lire le blog en entier, pretty good
Ecrit par : Nina_Tool | 20.09.2009
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