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30.11.2007
EPOUVANTAIL 12 - TERRORISME DE LA MOYENNE
PHILIPPE VAL, vendredi 23 novembre, sur France-Inter, a repris sa démonstration par l’absurde de l’absurdité de toute MOYENNE : vous avez les pieds dans le congélateur et la tête dans le four, vous faites la moyenne des deux températures : c’est la température IDEALE, sauf que vous êtes mort. C’est aussi bête que ça.
J’ai déjà parlé de la moyenne, dans « Mes épouvantails 8 – Eloge du Grand Statistiqueur », article paru sur le blog le 7 novembre. Mais plus ça va, plus j’ai l’impression que, sous des dehors neutres, objectifs, bienveillants et finalement invisibles, indifférents ou pas intéressants, il y a là une grosse illusion, une énorme imposture contre laquelle il faut encore s’élever. C’est pour ça que j’y reviens. Je me rappelle avoir lu, il y a assez longtemps, dans le journal Le Monde, un article intitulé « Le Trou noir des statistiques ». Ce titre énonce une grande vérité.
Les habits de la statistique sont rutilants, ils ont l’évidence de ce qui est naturel, ils sont une figure du VRAI, de l’incontestable, car il s’agit de données. Ah tu comprends, ce sont des données, donc on ne peut pas les remettre en question. La statistique est une figure actuelle incontournable de la MYTHOLOGIE DU VRAI, voire de la Religion du Vrai, autrement dit de l’Illusion du vrai. Un petit coup de pied de DOUTE dans cette fourmilière de la prétention serait le bienvenu.
Je redonne le mot de Churchill : « JE NE CROIS QU’AUX STATISTIQUES QUE J’AI MOI-MÊME FALSIFIEES ». L’intérêt de cette citation, c’est de faire apparaître la statistique comme un OBJET DE CROYANCE, un peu comme une religion, si vous voulez, comme une idole à honorer, à prier. Rappelez-vous Sarkozy : « Je veux 3 % de croissance » : avec ce « 3 % de croissance », il est alors en plein dans la croyance au pouvoir magique des chiffres de la statistique. « Mon dieu, donnez-moi 3 % de croissance et je serai sauvé ». Pauvre homme finalement, Nicolas Sarkozy, avec ses efforts désespérés pour s’assurer une emprise sur le réel, ou pour faire croire qu’il en est capable. Et d’abord, pourquoi seulement 3%, pourquoi pas 3,1416 ? Je pose la question.
Une moyenne est le résultat de calculs, et ces calculs, il faut bien qu’ils soient faits par quelqu’un. Par qui ? On ne sait pas, c’est anonyme, c’est quelqu’un qui est dans la chaîne qui établit un pouvoir, mais dont le nom doit rester inconnu, ou plutôt non : dont le nom est sans aucune importance. Ensuite, à partir de quoi ? On est bien obligé de collecter les chiffres (du chômage, de l’espérance de vie, du nombre de lecteurs MP3 vendus dans l’année ou d’appels surtaxés passés depuis un téléphone portable, enfin bon, aucun domaine de la vie humaine n’échappe aux griffes de la statistique). Qui va collecter les chiffres ? Dans quelle brouette sont-ils versés et par qui ? Qui les a livrés ?
Le dernier mensonge de l’INSEE : dormez en paix, Françaises-Français, votre pouvoir d’achat, eh bien, vous voulez savoir ce qu’il a fait ? Voilà : VOTRE POUVOIR D’ACHAT A AUGMENTE. Et grâce à NICOLAS SARKOZY, vous allez voir ce que vous allez voir ! Quelques journalistes tentent bien de donner la parole à des pousseurs de caddie qui affirment que la même somme qu’auparavant ne suffit plus à le remplir autant ? Vos fins de mois se situent au 22 du mois alors que jusque-là, vous pouviez aller jusqu’au 25 ? Ce sont des IMPRESSIONS, on vous dit, et bien sûr, des impressions FAUSSES. Le passage à l’euro ? Tranquille, Mimile. La vie quotidienne ? A l’aise, Blaise. Manger beaucoup de fruits et légumes ? Cool, Raoul. L’INSEE, avec l’établissement « scientifique » de toute sorte de MOYENNES, donne des outils parfaits à tous ceux dont le fonds de commerce est le mensonge politique, autrement dit, le discours politique.
Il reste que le nombre des PAUVRES a explosé : on parle de 7.000.000. Voilà la vérité. Quand à la radio, le journaliste annonce, tout neutre, les bons chiffres de l'INSEE puis, juste après, toujours très neutre, le nombre des pauvres, pourquoi serait-il moins neutre de commenter la CONTRADICTION ?
A Suivre ...
10:00 Publié dans J'ai la rage | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Moyenne, Politique, Sarkozy, UMP, Littérature, Humeur
29.11.2007
BD 1 - CORTO MALTESE
C’est mon jeune frangin Pierre qui était abonné à Pif Gadget, mais il ne s’est pas rendu compte de la chance qu’il avait. En effet, c’est dans Pif Gadget qu’a été publié le premier épisode en français de CORTO MALTESE, dessiné par HUGO PRATT. C’est là que j’ai découvert avec passion les grandes aventures de mer de ce personnage hors du commun, très longtemps avant qu’il soit devenu un vulgaire « produit dérivé » inondant le marché de ses panneaux muraux, de ses figurines et autres babioles et bricoles. J’aurais bien dû lui piquer les numéros intéressants, avant qu’il ne finisse par jeter à la poubelle toute la collection, quand il s’est cru devenu adulte, alors qu’il était seulement devenu sérieux, ce qui est encore plus grave.
Hugo Pratt fut d’abord un conteur, mais il fut également assez habile à entretenir le flou sur son existence et à en exploiter les aléas biographiques pour créer une sorte de parenté imaginaire entre lui-même et son invention principale : Corto Maltese. Lui-même, en quelque sorte, est devenu un personnage de roman. Je vous le dis tout de suite : la personne de Pratt ne m’a jamais intéressé. Ce qui compte, c’est ce qu’il a laissé. J’ai lu ensuite Fort Wheeling, Les Scorpions du désert, Sergent Kirk. J’ai même acheté en 1977, chez ADRIENNE, dans son obscur magasin de la rue du Petit David, la version en sérigraphie de Capitaine Cormorant, œuvre sublime qui ronronne encore dans mon souvenir. Elle vendait ça 150 francs, ce qui était une somme, à l’époque, mais c’était tellement beau. Le même jour, je lui avais aussi pris Una Ballata del mare salato, autrement dit La Ballade de la mer salée, mais en italien, avec des couleurs à la con. Heureusement, j’avais déjà l’édition originale en français.
L’art de Hugo Pratt, c’est l’art de l’ellipse. Ne pas tout dire. Laisser l’esprit du lecteur faire le lien entre deux vignettes, ou bien entre ce qu’il voit et ce qu’il sait (les ravitailleurs de charbon pendant la première guerre mondiale dans le Pacifique, par exemple). Laisser le lecteur ignorer des tas de choses des personnages principaux, tout en laissant supposer des tas de choses, à propos du Professeur Steiner, par exemple. J’aime aussi la façon dont il mélange le réel et l’imaginaire (Merlin l’enchanteur et le sous-marin allemand, par exemple). CORTO MALTESE sait aussi se lier d’amitié avec des êtres fidèles (révolutionnaires irlandais (« nous seuls »), Cush l’Africain, …) ; entretenir avec des femmes fascinantes des relations uniques (« Pourquoi les femmes qui m’intéressent sont-elles toujours de l’autre côté ? », se demande-t-il) : Venexiana Stevenson (« Connaissez-vous cet air de Benedetto Marcello ? ») et d’autres ; se rappeler au bon souvenir du « Commissaire aux nationalités » Joseph Vissarionovitch Djougachvili, plus connu sous le nom de STALINE ; entretenir l’éternelle brouille avec RASPOUTINE ; conduire avec TIR FIXE l’attaque contre un colonel esclavagiste ; utiliser l’influence du vieux bandit américain, Sundance Kid, réfugié en Argentine, pour honorer une promesse ; retrouver la « Clavicule de Salomon » dans la cachette vénitienne ou elle attendait depuis si longtemps ; côtoyer des sociétés secrètes comme les triades chinoises (Changaï Li) ; séduire une princesse russe (« Cortouchka » dit-elle en mourant dans ses bras) ; impressionner le baron Von Ungern Sternberg, et tout ça, et tout le reste. Je cite tout cela de mémoire et dans le désordre. C'est pour vous dire si ça m'a imprégné.
07:35 Publié dans BD plus haut que son QI | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : BD, Bande sessinée, Hugo Pratt, Corto Maltese, Littérature, Héros
28.11.2007
EROTIQUE 4 - LES RAGIONAMENTI
Non, je ne vous parlerai pas ici des Dirty comics, également aux éditions Allia, deux petits volumes de parodies très fortement salées et poivrées de héros de Bandes Dessinées (Comic Strips = comix) bien connus aux Etats Unis. Je vous conseille quand même de faire un petit détour. Ici, je vais vous parler de LITTERATURE.
PIETRO ARETINO, ça se dit en français PIERRE ARETIN (1492-1556). Voici comment il est présenté dans le catalogue des éditions Allia : « Cette œuvre de l’Arétin, courtisan et maître chanteur choyé par les princes de son temps, est un des plus grands et des plus célèbres classiques de l’érotisme. Transmis sous le manteau pendant des siècles, il est présenté ici en six volumes dans une traduction pleine de verve due à Alcide Bonneau ». Je raffole de l’expression « pleine de verve ». Arétin est également l’auteur de Sonnets luxurieux dont vous lirez en cliquant deux exemples édifiants.
Le succulent, chez notre auteur, c’est la façon fleurie dont il se plaît à nommer les choses, au moyen de force images, comparaisons, métaphores et autres périphrases : « Le viédaze, qui n’avait pas le nez fait à flairer le pistil des roses, ni des doigts à boucher les trous d’une flûte, se souciant peu de baiser ou de peloter, dégaina son pied de tabouret, à la tête fumante et toute en feu, ourlée comme une tête de poireau et, le flattant un brin, s’écria : « Il est tout au service de votre Seigneurie. » Elle le prit doucement dans la main et se mit à dire : « Mon petit oiseau, mon pigeon, mon pinson, entre dans ta volière, dans ton palais, dans tes Etats ! » et se le fourrant sous la panse, appuyée au mur, leva une jambe en l’air et voulut manger debout la saucisse : le vaurien lui donna une fière secouée ». Cela ne saurait être VULGAIRE, tant c’est devenu du STYLE, vous ne trouvez pas ? Dans la littérature érotique, la difficulté est de parler sans ambiguïté, mais sans bassesse, c’est-à-dire sans désigner directement les choses par leur nom. Il faut, plus qu’ailleurs, « suggérer au lieu de dire » (Alfred Jarry).
Le passage cité est extrait de La Vie des femmes mariées (p.41). L’œuvre dans son entier (six charmants petits volumes fabriqués avec grand soin par les éditions Allia) est divisée en deux parties de trois journées chacune, et met en scène successivement les nonnes, les femmes mariées, les « courtisanes » (comme on disait à l’époque), puis la Pippa (son « éducation »), les hommes et les ruffians. L’image qu’Arétin (beaucoup disent l’Arétin) donne de l’humanité, telle qu’en offre un exemplaire la Rome du 16ème siècle, n’est pas très reluisante, faite de corruption, de luxure et d’autres vices. Et c’est l’écrivain, autrement dit le spectateur, qui porta dans l’histoire la honte des choses montrées : c’est particulièrement injuste, tant on a à faire à de la belle littérature, rabelaisienne si l’on veut, mais ô combien vivante et bourrée de sève.
10:00 Publié dans Erotique | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Arétin, Pierre Arétin, Erotisme, Sexe, Editions Allia, Littérature, Style
27.11.2007
MES MUSIQUES 15 - EPERVIER DE TA FAIBLESSE, DOMINE
J’aime beaucoup ce disque (un vinyle 33 tours : Philips 836.991 DSY). Il a dû être publié en 1966. La pochette est spéciale, Philips faisait volontiers dans ce genre pour signaler qu’on était vraiment dans le contemporain. Le procédé s’appelle « Héliophore », et s’apparente à ce que faisaient déjà les Surréalistes dans les années 1920 pour la revue La Révolution surréaliste. Le procédé produit des effets de luminosité différents suivant l’inclinaison par rapport à la source de lumière. Deux autres, achetés à la même époque, ont une pochette fabriquée selon ce procédé : IVO MALEC (Sigma, Cantate pour elle, Dahovi), d’une part, et d’autre part MAURICE OHANA (4 Etudes chorégraphiques) et MILOSLAV KABELAC (8 Inventions). Je ne veux pas croire que c’est à cause du procédé visuel que leur a été décerné à tous trois le « Grand Prix international du disque, Académie Charles CROS ». Ils sont tous les trois dans la collection « Prospective du 21ème siècle ». Bon, le 21ème siècle, on y est. Est-ce que c’est ça, la modernité ?
Ce qui me botte, dans l’œuvre de MILAN STIBILJ (né à Ljubljana en 1929), c’est le poème de HENRI MICHAUX. MAURICE FLEURET est l’auteur de la notice : « Le texte du poète belge Henri Michaux, dans sa rudesse et sa violence corrosive, dans sa dureté de diamant, garde toute sa pureté sans que jamais la musique s’essaye à l’illustrer ou à le commenter. La partition est conçue comme une Passacaille sur un thème rythmique qui éclate et se désagrège dans la partie centrale de l’ouvrage ». C’est drôle comme je peux être indifférent à tout commentaire qui a la prétention de décrire une œuvre musicale. C’est pour ça que je vous passe le reste. Il faut entendre.
Les PERCUSSIONS DE STRASBOURG sont un sextuor de percussionnistes : JEAN-PAUL BATIGNE, GABRIEL BOUCHET, JEAN-PAUL FINKBEINER, DETLEV HENRI KIEFFER, CLAUDE RICOU, GEORGES VAN GUCHT. Le baptême sous ce nom date de 1966, la rencontre de 1961. Ce qui me plaisait à l’époque, dans cette musique de percussions, c’était, d’une part, que ce n’était pas du VIVALDI, d’autre part, que ça déplaisait souverainement à mon entourage. On voit comme j’étais motivé par la musique elle-même. Non, j’exagère. Le texte de Michaux, d’une puissance implacable, est tiré du recueil Epreuves, exorcismes, 1940-1944. Les deux années font partie du titre. Le poème est proféré, plutôt que récité, par CLAUDE PETITPIERRE. Comme le souligne Maurice Fleuret, la musique de Stibilj n’est jamais redondante : au milieu des percussions projetées dans l’espace, la voix de Claude Petitpierre fait éclater le texte de Michaux. Ce sera tout pour cette fois. Non, voici le texte :
"L’être qui inspire m’a dit : Je suis celui qui tremble. Je suis celui qui rompt, Qui glisse, qui rampe. Je suis celui qui rend. L’être qui transporte m’a dit : Je suis celui qui cesse, Celui qui ôte, celui qui lâche. Eh bien ! et toi ? Et toi pareil, pourquoi te méconnais-tu ? Je m’assieds en juge, Je m’accroupis en vache, Je pénètre en père, J’enfante en mère. Et toi, qu’attends-tu ? Ton égout traverse la Royale Demeure. Six mille lames de mots tu as en ta bouche. Faible, dis-tu. Qui est faible, traversant les quatre mondes ? Je suis l’oiseau, tu es l’oiseau. Je suis la flèche empennée des plumes de l’oiseau. Je vole. Tu voles. Je vogue. Tu vogues. Nous voguons entre les mâchoires du ciel et de la Terre. Je romps Je plie Je coule Je m’appuie sur les coups que l’on me porte Je gratte J’obstrue J’obnubile Je fais rétrograder la marche des vivants Et toi, qui en misère as abondance Et toi, Par ta soif, du moins, tu es soleil, Epervier de ta faiblesse, domine ! Regarde : Je fais tournoyer la femme Je lynche le vieillard J’enivre la racine Je galope dans le troupeau de girafes Je suis le guerrier parachuté Je suis l’oreille quand il y a du bruit Je trompe, je traverse Je n’ai pas de nom Mon nom est de gaspiller le noms Je suis le vent dans le vent. Je suis celui qui enfanta les dieux Dans mon bassin ils ont été créés De mon bassin ils ont été chassés. Je ruine Je démets Je disloque M’écoutant, le fils arrache les testicules du Père Je dégrade Je renverse Je renverse La tête dans ses tarots mes chiens dévorent la cartomancienne."
10:00 Publié dans Musique pour Mémoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Henri Michaux, Musique, Littérature, Musique contemporaine, Stibilj
26.11.2007
EROTIQUE 3 - 1929
Attention : les auteurs se nomment : BENJAMIN PERET, LOUIS ARAGON et MAN RAY. Man Ray, évidemment, c’est pour les photos. La femme qu’on aperçoit, enfin, dont on aperçoit quelques parties du corps, c’est KIKI DE MONTPARNASSE. Imprimée en Belgique en 1929, la plaquette ne put jamais passer la frontière française. Les textes, je vous le dis tout de suite, ne sont pas d’une valeur littéraire extrême. Ils ont été écrits sur des mélodies de cantiques d’église, de comptines, etc. Celui-ci est à chanter sur l’air de « Il est né le divin enfant » : « Depuis plus de quatre mille ans / Mes fesses l’attendaient / Depuis plus de quatre mille ans / je ne cessais de me branler. » Le reste à l’avenant. Quatre photos, donc, en noir et blanc, s’il vous plaît, agrémentent ces textes d’un goût charmant de leurs aperçus de la célèbre Kiki, en pleine action. Quatre, ce n’est pas grand-chose, vous me direz, mais l’essentiel est fait, comme le dit un alexandrin osé du renommé PIERRE LOUYS, que je n’ose pas reproduire ici. Ce petit livre ne devrait sans doute pas être remboursé par la Sécurité Sociale, mais il a quand même été publié en 1993 par les éditions Allia, qu’il faut saluer pour leur action éditoriale dans le domaine, entre autres, des livres dits du « second rayon ». Je vous conseille de mettre le nez dans leur catalogue, un des plus originaux que je connaisse. Littérairement original, s'il faut ici le préciser.
Allez, pour la route, sur l'air de "Je suis chrétien, voilà ma gloire" : "Je suis fouteur, voilà ma gloire, Mon espérance est dans ma main".
10:00 Publié dans Erotique | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Aragon, Benjamin Péret, Man Ray, Erotisme, Sexe, Littérature
25.11.2007
MES MUSIQUES 10 "A JACKSON INYOUR HOUSE"
Ils s’appellent LESTER BOWIE, ROSCOE MITCHELL, JOSEPH JARMAN, MALACHI FAVORS. Ils sont quatre, et ils secouent le cocotier, croyez-moi ! Je mettais le volume au maximum, pour secouer les oreilles de papa-maman. Bravo les gars. Et bravo à JEAN GEORGAKARAKOS ! On est en 1969. Le dernier nommé fonde la maison BYG, et en particulier la collection « Actuel » (n° 1 : DON CHERRY). Si vous ne savez pas ce qu’est un événement, en voilà un.
Bon, c’est vrai, le free jazz, c’est fini, ou à peu près, c’est même devenu difficile à écouter, franchement. Le livre de PHILIPPE CARLES et JEAN-LOUIS COMOLLI Free Jazz Black Power (éditions Champ Libre) paraît en 1971. C’est une musique politique, dans une large mesure, je ne crois pas apprendre quoi que ce soit à quiconque. C’est l’époque où notre bande descend dans la cave du « Hot Club » pour écouter SUNNY MURRAY, qui n’arrête pas de grimacer en martyrisant ses caisses, ALAN SILVA qui, quand il ne scie pas, de son archet, son violon dressé sur ses genoux, secoue une longue chaîne métallique, et d’autres. C’est après coup qu’on sait que le Dadaïsme n’a rien détruit, au point d’être maintenant considéré comme un « courant artistique » (si ! si !) à part entière, ce qui doit faire retourner dans leur tombe HUGO BALL, FRANCIS PICABIA, TRISTAN TZARA, les frères JANCO, HUELSENBECK et compagnie.
Selon moi, le FREE JAZZ, c’est DADA en musique : envie de détruire, mais avec les outils mêmes qu’on voudrait détruire. On ne peut pas tuer une musique en musique. On ne peut venir à bout d’un mode d’expression en s’exprimant. Il faut faire comme RIMBAUD : partir, faire du commerce, se taire. Le destin de l’avant-garde, c’est de s’embourgeoiser ou de disparaître. C’est ce qu’ont fait les Situationnistes en un autre temps. ANDRE BRETON n’était pas fou : « Transformer le monde, a dit Karl Marx, changer la vie, a dit Rimbaud : ces deux mots d’ordre, pour nous, ne font qu’un » (je cite de mémoire). Dada fut une impasse, même si des épigones et autres héritiers tentent encore de faire croire le contraire. PIERRE PINONCELLI peut bien casser la Fontaine de MARCEL DUCHAMP, ça finit devant un juge avec dommages-intérêts à la clé. Banal.
Le FREE JAZZ fut une impasse. Mais pour le savoir, il a fallu le faire. Je possède encore cinq volumes de la collection « Actuel », dont deux de l’ ART ENSEMBLE OF CHICAGO (a.a.c.m. great black music), cité au tout début de cette note. Dans la notice qu’il rédige pour son disque Hommage to Africa (enregistré le 15 août 1969), SUNNY MURRAY déclare : « L’homme noir de la mère patrie a goûté à nouveau à la douce saveur de l’art noir et de la dignité retrouvées. Il me semble qu’il faut le savoir pour comprendre cette musique que nous jouons, elle exprime la technologie, les idées créatrices engendrées par une énergie pure et libre, en mouvement ». Toute une époque. Yasmina, a black woman est un disque cornaqué par ARCHIE SHEPP, et le titre d’un morceau commenté par un Philippe Carles descriptif et précis. Enfin, GRACHAN MONCUR III donne son nom à New Africa, où jouent ses copains déjà cités (Mitchell, Shepp), auxquels s’ajoutent DAVE BURRELL au piano et ANDREW CYRILLE à la batterie. Pour ne rien vous cacher, il y a longtemps que je ne les ai pas écoutés. Mais merci à Georgakarakos.
Pareil pour mes autres disques de free jazz. Je garde une tendresse particulière pour Music is the healing force of the universe, à cause de MARY MARIA (PARKS), dont la belle voix, dans le morceau qui porte ce titre, s’unit au saxophone du grand, du regretté ALBERT AYLER, retrouvé, en 1970, mort au pied d’une pile de pont, dans l’East River. Le disque Free jazz, où Ayler joue avec Bronsted, NHOP et Gardiner, n’est plus sorti de sa pochette depuis lurette, de même que Mama Too Tight, d’Archie Shepp, où son « Portrait of Robert Thompson » m’a laissé pourtant un souvenir de déménagement de taille XXL.
Comme DADA, le FREE JAZZ a été une impasse, et aujourd’hui, je suis heureux d’avoir aimé ça.
10:00 Publié dans Musique pour Mémoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Free Jazz, Carles, Comolli, Black Power, Art ensemble, Archie Shepp, Dada
24.11.2007
MES MUSIQUES 14 "SGT PEPPER'S"
Alors, vous étiez plutôt BEATLES ou plutôt ROLLING STONES ? Moi, mon adolescence fut franchement Beatles, je l’avoue. Normal, après avoir été SHADOWS jusqu’au bout des ongles. La bande à Jagger devait, comme disait ma grand-mère, « avoir les ongles en deuil ». Tandis que Shadows et Beatles, voilà deux groupes à l’image très propre et sage. Car, bien sûr, il s’agit d’image. Et puis, à l’époque, je n’étais pas encore tombé dans le blues, c’est venu après. Oui, c’est sans doute à cause de ça que j’ai un peu loupé BOB DYLAN. Oui, je sais, c’est grave. Mais ça ne m’empêchait pas d’aller danser sur le « Surfin’ bird » des TRASHMEN (les « racailles », mais eux aussi en costumes proprets et repassés). Enfin, des Rolling Stones, j’aimais quand même bien « 20 thousend light years from home », plus subtil, ou moins « roots », si on veut.
Ne comptez pas sur moi pour entrer dans les querelles : moi, je connais un groupe de quatre bonshommes qui s’appelle RINGO-JOHN-PAUL-GEORGE (dans l’ordre que vous voulez). Moi, je connais un groupe que, qu’on le veuille ou non, les musiciens actuels continuent à piller allègrement, quarante ans après. Moi, je n’ai jamais donné dans le culte ou dans l’hystérie « groupistique » : j’ai les albums et, pour les textes, j’ai la bible « BEATLES COMPLETE ». Quand le groupe a explosé, GOTLIB, autre génie dans son domaine, a écrit en leur honneur une double page de ce socle culturel du dernier quart du 20ème siècle que constitue la RUBRIQUE-A-BRAC (pages 266-267 de l’ « intégrale »). Comme il l’écrit : « il restera toujours les quelque 200 chansons dont ils nous ont fait cadeau ». Moi, j’appelle ça une ŒUVRE.
Le plus drôle, avec cette Rubrique-à-brac, c’est que je m’aperçois qu’il écrit, texto : « Les Beatles… Brassens… tout ça c’est kif-kif ». Or, mon dernier article était consacré à Georges Brassens, et celui-ci aux Beatles. Il n’y a d’ailleurs pas de hasard : l’imprégnation est du même genre, sur le long terme. Comme pour Brassens, ne me demandez pas la chanson que j’emporterais sur l’île déserte. Elles existent toutes. Comme pour Brassens, il en est de plus faibles, mais elles ont toutes accédé à l’existence au même titre que les autres. C’est un principe, ni plus ni moins. Maintenant, je peux reconnaître l’effet particulier que produisent sur moi quelques titres, je pense à « Hey Bulldog », « I’m only sleeping », « She came through the bathroom window », « Blue Jay way », « I Am the Walrus », « Get back », etc. On ne peut pas appeler ça des préférences, tout juste des images comme ça, qui traversent. Exactement comme les phrases de GEORGES BRASSENS : ça finit par former un tissu, une toile de fond, un fond d’écran, si vous voulez, ça fait partie des murs, l’édifice a été construit avec, entre autres, ces moëllons-là.
Alors bon, ce n’est que de la chanson, de la « variété internationale », voire de la « variétoche ». Je sais, je sais. ALAIN FINKIELKRAUT, dans La Défaite de la pensée, maître-livre qui a déjà maintenant 20 ans, reproche à notre époque son relativisme généralisé, où « Une paire de bottes vaut Shakespeare ». Donc, pour faire court, je n’écoute pas les Beatles comme j’écoute le quatuor opus 132 de BEETHOVEN (en la mineur). Ce dernier invente un nouveau monde pour l’humanité entière : la profondeur n’est pas la même. Ici, la fosse océanique dont un génie va ramener à la surface un trésor exigeant. Là, à la surface, mais une surface immense, un renouvellement des formes dans le cadre d’une consommation musicale de masse (mais il ne faut quand même pas oublier que, lorsque l’album « Sgt Pepper » est sorti, BRIAN WILSON, âme des BEACH BOYS, ne s’en est pas remis). D’un côté, la profondeur, de l’autre, la superficie ; d’un côté, l’individualité essentielle, de l’autre, la civilisation de masse. Invention et verticalité contre invention et horizontalité. Eurêka contre épidémie. Révolution artistique contre révolution marchande.
Cela me chagrine un peu, mais la masse, j’en fais partie, présence infinitésimale dans une masse de statistiques chiffrées et d’autres individus eux aussi persuadés d’être, chacun, le centre du monde. Je vous fais remarquer que ça fait, mine de rien, 6 milliards de centres du monde, au bas mot et approximativement. Tant pis. Pour revenir aux Beatles, je n’aime pas trop la continuation « Wings » de PAUL MAC CARTNEY, même s’il y a des choses estimables. En revanche, le premier disque solo de JOHN LENNON me fait encore grande impression, en particulier « Working class hero » et « God », chanson qui commence, il faut le faire, par « God is a concept ». J’ai tendance à conclure de ça que le premier, c’est la mélodie, et que le second, c’est la pensée. Humainement, Paul est plus transparent que John. D'ailleurs, la preuve, il est encore en vie. Enfin, c’est un avis personnel.
Le seul truc que je n’aime pas, chez John Lennon, c’est Yoko Ono, maintenant reconvertie dans l’art contemporain à se pisser dessus.
10:00 Publié dans Musique pour Mémoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Musique, Littérature, Beatles, Rolling Stones, Yoko Ono, Brian Wilson, Beach boys
23.11.2007
EROTIQUE 2 - SOEUR MONIKA
EROS 2 – SŒUR MONIKA (1815)
Quand on parle de ERNST THEODOR HOFFMANN, en général, ce n’est pas pour évoquer ce titre. Il avait pour troisième prénom Wilhelm, qu’il remplaça par AMADEUS, en manière de révérence à son idole, qui avait lui-même changé son GOTTLIEB germanique en AMADEUS latinisant et de même signification. Pour tout un chacun, Hoffmann est l’auteur des Contes fantastiques. Le compositeur est beaucoup moins connu. Il est l’auteur d’un opéra (Undine, « Ondine), d’un grand Miserere et de bien d’autres œuvres, que les plus grands connaisseurs de l’époque respectaient. Les éditions « L’Age d’homme », par ailleurs, ont rassemblé en 1985 ses Ecrits sur la musique. Enfin, bref, un homme fait pour la musique et la littérature et qui, après ses études de droit, a occupé d’obscurs postes de fonctionnaire de l’Empire, plus ou moins ballotté par les guerres napoléoniennes, quand il n’avait pas la joie et le souci de diriger un théâtre, voire un opéra, sa véritable vocation.
JEAN-PIERRE SICRE, qui a droit au titre d’éditeur le plus endetté de l’histoire, a fondé les éditions « Phébus », dont il a été viré assez récemment, une maison pourtant formidable, ne serait-ce que pour avoir publié les quatorze volumes des Œuvres Complètes de Hoffmann, effort éditorial incroyable, grâces lui soient rendues.
Impossible de résumer Sœur Monika : le récit, entrecoupé de citations littéraires, mélange les générations et les épisodes, les personnages sous leur nom vrai ou faux, actuel ou ancien, etc. etc. On retiendra l’humour constant de l’écrivain, cette espèce de distance narquoise qu’il entretient avec les créatures qu’il met en scène, le lardage de références historiques, mythologiques, et surtout, la fréquence proprement stupéfiante des occasions qui sont données ou imposées aux filles et femmes de relever leurs jupes au-dessus du nombril, pour se livrer à une lubricité parsemée d’un sadisme modéré ou aux coups d’une punition infligée pour je ne sais plus quelles fautes.
ANDRE PIEYRE DE MANDIARGUES, dans sa préface, écrit : « Que de Philosophie, que de Théologie, que d’Histoire ou de Mythe chaque fois que se roidit un cas ou qu’une motte ou une croupe s’offre et cède au doigt ou au martial engin donné par la nature à l’homme, et pour cet engin, pour tous les points doux du corps féminin, que de métaphores tirées de tous les arts (musique comprise, bien entendu) autant que des sciences naturelles et de la nature même ! ». Il est injuste que la musique de Hoffmann soit oubliée, mais il est injuste également que ce livre soit inconnu du Dictionnaire de œuvres érotiques de Pascal Pia (Bouquins, 2001) et, dans la même collection, du Dictionnaire des œuvres. Et que penser de son absence, en général, des commentaires sur l’œuvre, dont on ne veut décidément retenir que les contes ? Sœur Monika, pourtant, est un sacré conte, à sa manière, joyeuse, coquine et même plus, et littérairement jouissive.
14:00 Publié dans Erotique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Erotisme, Littérature, Hoffmann
MES MUSIQUES 13 "LES AMIS DE GEORGES"
C’est une chanson de MOUSTAKI GEORGES, mais en l’honneur de BRASSENS GEORGES.
Mon histoire avec Georges Brassens est très ancienne. Chez mes grands-parents, ceux de « la campagne », pas ceux de « la ville », il y avait un « tourne-disque » (le mot est sorti d’usage), et dans le placard de la chambre à trois lits (pour les enfants), il y avait deux disques 25 cm, 33 tours : le premier de YVES MONTAND, avec, entre autres, « Les Grands boulevards », chanson que je sais encore par cœur, et « Battling Joe », le second de GEORGES BRASSENS, avec, entre autres, « Les Amoureux des bancs publics ». J’avais huit ans. Cette chanson m’est spécialement restée à cause de mon oreille : vous ne savez sans doute pas ce qu’est un « toizard des rues ». Rassurez-vous : moi non plus. Mais j’ai mis longtemps avant de comprendre. J’entendais : « ces « toizards » des rues, sur un de ces fameux bancs ». J’ai su plus tard qu’il fallait entendre : « Que c’es (t au hasard) des rues, sur un de ces fameux bancs, qu’ils ont vécu le meilleur morceau de leur amour ». L’histoire du soldat Séféro est plus connue : « Entendez-vous, dans les campagnes, mugir Séféro, ce soldat ? ». On ne se méfie pas des cerveaux d’enfants disponibles.
Autre anecdote : ça se passe dans les années 1960, à Möckmühl, petit village situé à une trentaine ( ?) de kilomètres de Stuttgart. C’est mon premier séjour en Allemagne, dans la famille d’une comtesse (Gräfin von Moltke) descendante (par alliance ?) d’un grand chef allemand de la première guerre mondiale. Famille entièrement francophile : collection quasi-complète du « Livre de Poche », et discothèque comportant, entre autres, cet autre 25 cm de GEORGES BRASSENS où figure « Grand-Père », vous savez : « Grand-Père suivait en chantant, la route qui mène à cent ans, La mort lui fit au coin d’un bois Le coup du Père François. L’avait donné de son vivant tant de bonheur à ses enfants Qu’on fit pour lui en savoir gré tout pour l’enterrer ». Sur la terrasse déserte, pendant que le disque passait, en alternance avec ELVIS PRESLEY, Clara et moi, on s’embrassait à bouche que veux-tu.
Je suis resté Brassens.
C'est vrai, JEAN FERRAT m’a ému à l’occasion : « Ton nom chante en sourdine, Potemkine », « Vous étiez des milliers », « Il n’y a rien de plus normal que de vouloir vivre sa vie, Leur vie ils seront flics ou fonctionnaires, le temps d’attendre sans s’en faire que l’heure de la retraite sonne », etc. C'est vrai que j’ai aussi enregistré le grand JACQUES BREL, que j’ai cependant toujours trouvé trop présent, envahissant, limite pénible, car il ne te laisse pas la liberté d’appréciation. « Et ils frottent leur ventre sur le ventre des femmes », c’est dans « Amsterdam ». LEO FERRE m’a toujours paru grandiloquent et faux. GUY BEART m’a laissé quelques agréables ritournelles (« Allo tu m’entends », ce n’est pas mal fait du tout, mais avec le téléphone d’aujourd’hui, incompréhensible). Je suis passé à côté de BARBARA (pardon, Roland, mon ami, j’ai péché !). CHARLES TRENET, plus ancien, mais plus vivant, me semblait suspect à cause de vilaines rumeurs, mais j’ai vu quelques films atroces où il « joue », mais aussi où il chante « Et ma main dans ta main, qui joue avec tes doigts, (…) et partout l’on ne voit que tes yeux dans le ciel, que le ciel dans tes yeux… ». Beaucoup plus tard, j’ai découvert que CABU connaissait par cœur « Mam’zelle Clio », et ça m’a fait plaisir.
J’ai beaucoup écouté quelques 78 tours qui avaient atterri je ne sais comment à la maison. Je me souviens de « Qu’il fait bon chez vous Maître Pierre, qu’il fait bon dans votre moulin, qu’il fait bon chez vous maître Pierre, et chez vous, ça sent bon le grain. J’avais dix ans et j’étais haut comme trois pommes etc. … Hardi, hardi petit gars, Bonnet sur l’œil, sourire aux lèvres, hardi, quand il a deux bras, un bon meunier ne s’arrête pas ». Il y avait aussi Luis Mariano : « La Belle de Cadix a des yeux de velours…La Belle de Cadix ne veut pas d’un amant, titatitati aïe aïe aïe ». Je ne me suis pas remis du vol de mon « Brassens » dans la collection « Poètes d’aujourd’hui » de Seghers : sur les pages de garde, ma petite, ma belle Laurence m’avait écrit, m’avait destiné des mots, rien que pour moi, dont j’ai gardé quelques-uns dans la mémoire.
Mais je suis resté Brassens.
Alors lequel, de Brassens, allez-vous me demander ? Tous, évidemment. Mettons-nous d’accord : certaines chansons m’apparaissent un peu faibles aujourd’hui (« Corne d’Aurochs », par exemple), mais Brassens, on ne mégote pas, ce n’est pas un compartiment, c’est un continent. Je fais partie de la tribu, celle dont le sang charrie du Brassens, à force d’en avoir avalé. Même ma sœur, dans la chambre à côté, a participé au gavage, quand elle se repassait « Trompettes de la renommée ». D’accord, quelques incohérences affleurent ici ou là, comme dans « Les Quatre bacheliers », où il commence en disant « nous », et où la première personne se perd en route. De même, dans « Quatre-vingt-quinze pour cent », « C’est à seule fin que son partenaire se croie un amant extraordinaire » : vous avez remarqué le subjonctif présent « croie », eh bien, Georges, il fait la liaison en t, écoutez bien. Cela ne m’empêche pas d’avoir dans la tête dès le matin « un père de ce tonneau-là » ou « la femme s’emmerde en baisant ». Il m’arrive de transpirer du Brassens sans m’en rendre compte. On pourrait dire que ça tient du conditionnement, du bourrage de crâne, de l’endoctrinement, sauf que personne n’a jamais brandi de drapeau. Et puis, il faut se méfier : « Le pluriel ne vaut rien à l’homme et sitôt qu’on est plus de quatre on est une bande de cons ». Même une manif est impensable.
Je fais aussi partie des innombrables (mais individuels) qui sont persuadés d’avoir un jour aperçu les seins de « Brave Margot », quand elle « dégrafait son corsage pour donner la gougoutte à son chat ». A Brive-la-Gaillarde, moi aussi, de ma fenêtre, « en voyant ces braves pandores être à deux doigts de succomber, moi je bichais car je les adore sous la forme de macchabées ». Combien de fois ai-je regretté de ne pas avoir « le plus bel amandier du quartier ». « Mourir pour des idées » me fait penser à CIORAN, à ce que ce philosophe dit de la croyance, de toute croyance : « Or, s’il est une chose amère, désolante, en rendant l’âme à Dieu, c’est bien de constater qu’on a fait fausse route, qu’on s’est trompé d’idée ».
Je me rappelle un séminaire de je ne sais plus quoi, nous étions une vingtaine autour de la table, dont mon collègue Patrice, quelques autres, et puis une femme qui venait de je ne sais plus où, et qui exerça sur plusieurs participants un magnétisme immédiat, au point qu’à la pause, nous fûmes plusieurs, successivement, à nous empresser auprès d’elle, et pour lui dire quoi ? Je vous le donne Emile : pour lui parler de la chanson « Les Passantes », que Brassens a composée à partir du texte d’Antoine Pol, mort avant d’avoir pu l’entendre : « Chères images aperçues, espérances d’un jour déçues ». Vous dire que c’est partagé, quoi. CHARLES TRENET lui-même reconnaissait, je l’ai entendu, que la musique de Brassens est tout sauf facile et évidente. Et cette musique savante et subtile, il lui est arrivé à maintes reprises de la déposer sur des textes de poètes connus ou moins connus : Paul Fort, Gustave Nadaud, Victor Hugo, Alphonse de Lamartine (l’admirable chanson « Pensée des morts »), Jean Richepin, Francis Jammes, Paul Verlaine, enfin, l’éventail est très large. J’ai eu le rare bonheur, il y a quelques années, de découvrir une sublime chanson de Brassens que je ne connaissais pas (et que ma copine Nathalie ne connaissait pas non plus), parce qu’elle n’a jamais figuré sur les disques en vinyle, mais que le compact disc a ajoutée : le très beau texte est d’Alfred de Musset, et s’intitule « A mon Frère revenant d’Italie » (c’est le CD intitulé Mourir pour des idées).
« Jeanne », « La Cane de Jeanne », « La Marche nuptiale », quelques chansons entrouvrent un vasistas sur l’intimité du chanteur. Sans en avoir la certitude, je me demande si une autre chanson ne raconte pas tout bonnement un épisode de sa jeunesse. Dans « La Princesse et le croque-notes », il évoque « la zone et tout ce qui s’ensuit », où une jeune adolescente déclare tout uniment son amour à « un croque-note, un musicien », et qui s’offre à lui, sans succès. Il n’y aura pas d’infraction au code pénal : « Y a pas eu détournement de mineur », mais « passant par là quelque vingt ans plus tard, il a le sentiment qu’il le regrette ». Voilà le halo d’impressions qui flotte autour de cette chanson. J’ai d’ailleurs entendu Brassens déclarer un jour qu’il s’était toute sa vie fait un honneur de ne chercher à séduire que des femmes mariées, pour éviter de risquer de faire du mal aux autres. Bon, quelle importance ?
Dernière chose remarquable à noter : c’est très bien, que MAXIME LEFORESTIER ait publié son disque de chansons de Brassens inédites, mais ce n’est évidemment pas la même chose, on ne m’enlèvera pas ça de l’idée. Le nombre des interprètes qui ont repris des chansons déjà chantées est incalculable, et je suis frappé, dans l’ensemble, par l’aptitude des musiques de Brassens à swinguer, et pas seulement « Les Copains d’abord », devenu un classique pour fanfares jazz.
10:00 Publié dans Musique pour Mémoire | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Georges Brassens, Brassens, Chanson, Trénet, Cioran, Moustaki, Littérature
22.11.2007
EROTIQUE 1 - GAMIANI
Gamiani est une comtesse qui sait recevoir le monde, et une tribade enragée. Pour la gouverne de ceux qui ignoreraient le mot, formé sur un verbe grec signifiant « frotter », « tribade » désigne les femmes qui, en amour, préfèrent les femmes. Pourquoi « frotter », me demanderez-vous ? J’imagine que c’est parce que, sans ustensiles divers, deux femmes ensemble en sont « réduites » à cela. Gamiani séduit Fanny, puis Alcide mêlera sa mâlitude au duo féminin. Gamiani est folle, folle de la rage du désir, de la rage du plaisir, acharnée à la surenchère amoureuse, toujours à chercher à augmenter la jouissance, à repousser toujours plus loin les limites, ce qui l’amènera d’ailleurs, par curiosité frénétique, pour savoir ce qu’on éprouverait si on mourait au moment de l’orgasme, à absorber, en même temps que son amie, une boisson aphrodisiaque empoisonnée. Il faut le faire. Wikipedia, qui fait de Gamiani une princesse, soit dit entre parenthèses, signale que le bouquin a eu l’honneur de 40 éditions au cours du 19ème siècle, preuve de son indéniable succès. Il me semble que Pascal Pia, dans son dictionnaire, a raison de récuser l’attribution généralement faite de ce livre à Alfred de Musset, tout simplement à cause d’un style relâché, voire d’une syntaxe négligente. Dans les Cahiers d’Anne Archet, on n’est pas d’accord. Toujours est-il que Gamiani ou deux nuits d’excès, régulièrement publié sous ce nom d’auteur, fait partie des classiques des CURIOSA, de ces Livres qu’on ne lit que d’une main (éditions Alinéa, 1991), titre d’un petit mais fort savant ouvrage de JEAN-MARIE GOULEMOT, professeur d’université, qui lui a donné le sous-titre « Lectures et lecteurs de livres pornographiques au XVIIIème siècle ». Une charmante gravure, évocatrice et suggestive, orne la couverture : une jeune femme étendue sur le sol a abandonné son ombrelle d’un côté, a laissé tomber son livre de l’autre et, la main glissée dans la fente de sa robe, se pâme. Ce qui sauve la littérature libertine, au XVIIIème siècle, c’est d’une part que c’est cette époque, grosso modo, qui l’a inventée, et d’autre part, qu’elle est écrite avec beaucoup d’esprit, que Pierre Louÿs a réussi à imiter dans Les Aventures du Roi Pausole.
10:30 Publié dans Erotique | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Erotisme, Littérature, Gamiani, Musset


