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24.03.2008
SUIVRE SES PENTES
LITTRÉ DE LA GRAND-CÔTE
Connaissez-vous l’expression « vieux comme un banc » ? On la trouve dans une phrase du genre : « Madame la baronne de Pouillevaisse a dû être fort belle. C’est dommage qu’elle soye vieille comme un banc ». Nizier du Puitspelu, celui du dictionnaire, vous savez, Le Littré de la Grand’Côte, dit n’avoir jamais compris cette métaphore. Ah mais, vous ne connaissez pas non plus la Grand’Côte. Il fut un temps où ma fenêtre donnait juste au-dessus. Les soirs d’été, tous les Arabes du coin, et il y en avait pas mal à l’époque, se donnaient rendez-vous là jusqu’à des heures pas possibles. J’étais au deuxième. Au 24, rue des Pierres-Plantées. Au premier, c’était la brave Madame Tupinon, qui ne se déplaçait déjà plus guère, sauf pour allez prendre le frais dans son petit jardin, protégé de la rue Jean-Baptiste Say par un haut mur. Deux trois arbres. Un banc. Une table en fer. L’été faisait bon en ce temps-là.
La montée de la Grand’Côte, c’étaient des maisons pas très hautes, construites sur la pente raide. HENRI BÉRAUD, dans Qu’as-tu fait de ta jeunesse ?, la raconte comme un mur qu’il fallait grimper pour rejoindre le galetas de Lintier ou d’Albert Londres, je ne me rappelle plus. Dis-moi, Solko. Un mur : il exagère. Mais c’est vrai que c’était raide. Et mal famé, surtout dans le haut, rapport aux Arabes, attirés par les loyers bas. Il faut dire que, dans les maisons, les normes d’hygiène et de sécurité, ce n’était pas encore le règne de la Commission Européenne. Il y avait quelques étudiants (ou étudiantes), à qui je rendais visite en serpentant entre les volets roses ou vert cru, entre les fenêtres ouvertes. Cette chienlit était insupportable aux « édiles ». C’était la fin du règne de « Zizi » Pradel, le bétonneur. C’était l’époque de la revue Les Equevilles, fabriquée par un certain Jacques Glénat-Guttin qui en laissait quelques exemplaires sous le péristyle de l’Opéra, où je l’achetais dans cette librairie qui a disparu, tout comme le magasin d’articles de danse, la piperie Nicolas, et de l’autre côté (rue Joseph-Serlin) le marchand de timbres.
C’était bien, ces échoppes. JEAN NOUVEL n’en a fait qu’une bouchée, sous prétexte de « rénover ». Ce pauvre niais snobinard, Raymond Barre l’a laissé vider les murs de leurs tripes à l’italienne pour en faire un lieu lisse et mort, tout noir et tout mort. L’acoustique est excellente, ça sauve un peu. Mais je m’égare, je me laisse aller, je me bambane, je me lanticane, je me lantibardane : je me promène, quoi, je flâne sans but. Qu’est-ce que je voulais dire, déjà ? Ah oui ! Pradel le bétonneur ne supportait pas la Grand’Côte, le haut, surtout. Il a fini par avoir gain de cause : la Grand’Côte est morte, « et mon luth constellé porte le soleil noir de la mélancolie » (Nerval). Rasée, la Grand’Côte. L’autorité aime les choses simples, pas les vieilles histoires ou les vieilles pierres. Ah ça ! Pour la vue dégagée, les touristes sont ravis ! Et il y en a des touristes ! Depuis le classement UNESCO. Patrimoine mondial. Attendez, je n’ai pas fini sur Jacques Glénat-Guttin (c’était son nom à l’époque). Maintenant, la maison d’éditions GLENAT, sise à Grenoble, a acquis une renommée grande et justifiée dans le domaine de la BANDE DESSINEE. Il publiait une merveilleuse revue intitulée Circus.
Je reviens, je reviens à la Grand’Côte. Fini, donc, la Grand’Côte : en haut, une esplanade où le soleil d’été reflété sur la pierre claire vous brûle les yeux et la gorge. Ça tombe bien, c’est là, la terrasse de café. Une rambarde en pierre, un escalier qui passe en dessous, et puis un jardin. Je n’ai rien contre les jardins, mais celui-là est laid, mais laid de chez la laideur, fait pour les mamans à poussettes, avec ses chemins en pente et en zigzag faits pour que les roues roulent. Bref, un certain monde est fini, et la ville se tire au cordeau. On accède même à la rue Pouteau par un large escalier, c’est vous dire. Moi, la rue Pouteau, c’est d’abord le 16. C’était là le local de réunion des scouts, la 44ème, Guy de Larigaudie. Le local est toujours là, mais terne et triste, comme un ventre ouvert, les tripes froides à ciel ouvert. Avant la destruction, c’était une cour bien fermée, donc vivante. On accédait par un escalier d’une quarantaine de marches. Il y avait le local des « jeunes des Terreaux », avec lesquels on n’aimait pas trop frayer, rapport au vulgaire, n’hésitant pas à peloter les filles qui s’aventuraient jusque-là, mais les filles gloussaient à qui mieux-mieux, alors...
Nous, on n’en était pas là : nous n’étions encore que des sales gosses qui allaient jeter des graviers aux vitres des concierges et poser des pétards dans les traboules. Il y avait « mémé-balai », place Croix-Paquet, il y avait « mémé-courante », rue des Capucins. Il fallait se méfier : malgré son âge, elle était leste et rapide. Ça doit être ça, le bon temps, les pentes de la Croix-Rousse, le cinéma Marly, à l’angle de la rue René Laynaud (du nom d’un poète héros de la Résistance). Place Croix-Paquet, au retour des réunions, j’apportais des clopes, piquées à droite et à gauche, à P’tit Jo, le clochard. Lui, il me montrait les « trésors » qu’il trouvait de temps en temps dans les poubelles, des montres de gousset, c’est vous dire. La rue Pouteau, c’est la rue en escaliers. Sorokine, il habitait un gourbi au rez-de-chaussée d’un immeuble, en dessous de l’escalier. Il avait une seule dent, en haut, et ça chuintait quand il disait « comprenez-vous ? ». Il survivait. Le cinéma Marly lui commandait des pancartes pour annoncer les films nouveaux. Ben oui : il était peintre. Un Lituanien qui avait quitté son pays à la rame (m’avait-il raconté) pour échapper aux Soviets en 44. Mais la rue Pouteau, je laisse mon ami Fonddetiroir la raconter, s'il lui plaît un jour, car il la connaît bien mieux que moi. Je devrais dire : l’a connue. Les « Pentes » ne sont plus ce qu’elles étaient, allez, mon bon monsieur. Du coup, j’ai délaissé mon sujet de départ. En quelque sorte, j’ai suivi mes « pentes ». Vous ne m’en voudrez pas, j’espère.
08:00 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : lyon, croix-rousse, pradel, littérature, poésie, littré grand'côte



Commentaires
Je crois que c'était le galetas de Charles Dullin. Mais, de la colline où je me trouve, n'ayant pas d'exemplaire à portée de mains, il se peut que je me trompe. Ma mémoire défaillante voudras donc excuser.
Ecrit par : solko | 25.03.2008
Dans la description de l'opéra Nouvel, cher maître, n'omettez point les lanternes rouges qui font penser aux bordels d'antan, les fauteuils noirs et les murs noirs qui donnent l'impression d'être déjà dans sa tombe et les passerelles métallique à trous qui sonnent le glas de tous les talons hauts ayant eu l'idée de s'aventurer dans ce lieu infâme. Et on n'y voit pas mieux qu'avant. Quant aux prix des places, ils donnent des crises cardiaques.
Finalement, c'est ce qu'on appelle "une réussite"...
Ecrit par : Porky | 29.03.2008
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