04.04.2008
BANDE ET CINE = BD
B.D. DERNIERES EMPLETTES
CHINAMAN, XIII, BLAKE & MORTIMER, TONY CORSO, MISTER BLUEBERRY, JEREMIAH, BUCK DANNY, KOGARATSU
Chinaman, c’est le neuvième tome des aventures de ce Chinois débarqué, me semble-t-il, à San Francisco comme garde du corps de son maître, auquel il est censé être dévoué jusqu’à la mort. Mais ce qui s’inscrivait dans la grande histoire collective (immigration massive d’une main d’œuvre très bon marché utilisée à fond dans les mines ou à la construction du chemin de fer, sur fond de trafics divers avec les « Triades », est devenu l’histoire individuelle des tribulations d’un Chinois en Amérique. En gros, maintenant, c’est du western. Moins d’acrobaties viriles, moins de kung-fu, on ne s’en plaindra pas. C’est toujours très bien fait (scénario et dessin : TA DUC et LE TENDRE), c’est toujours de l’excellente narration, mais c’est moins intéressant. J’aimais beaucoup l’originalité du point de vue. Mais l’immigré s’est trop vite intégré, et même assimilé. Il en avait marre d’être chinois. Quel idiot ! qui peut avoir envie de devenir américain ?
Tony Corso, le personnage de BERLION (voyez la série Sales mioches, mais aussi les trois bons volumes d’Histoires d’en ville), est un détective intelligent. Mal vu par les flics, copain d’un « parrain » du milieu, il se sort impeccablement de toutes ces affaires plus ou moins moches et tordues. Dans L’Affaire Kowaleski, il y a un complot, de la traîtrise, des micros espions, des tueurs, mais il comprend tout avant tout le monde, parce qu’il observe les moindres détails (ici, la pliure spéciale d’une feuille, page 31, je vous préviens pour que rien ne vous échappe). Pas un chef d’œuvre, mais on passe un moment agréable, grâce à un scénario rusé.
Apaches, c’est le maître de la Bande Dessinée : MOËBIUS, alias GIR, alias GIRAUD. Attention, c’est du lourd. Voilà la photo de Major fatal. Dommage qu’il ait bâclé le troisième tome de Marshall Blueberry. Heureusement, il s’est rattrapé largement avec les cinq épisodes de « Mister Blueberry » : si vous voulez admirer un récit pour sa construction, voilà cinq volumes incontournables et irremplaçables. Blueberry n’est plus le héros brave et vainqueur (et invincible), mais un blessé qui parvient à rester vivant jusqu’au bout. Il y a je ne sais plus combien d’étages de narration, combien de fils du récit, des retours en arrière, un tueur totalement cinglé : c’est diabolique et jouissif. Mais c’est aussi très compliqué. Alors, qu’est-ce qu’il a fait, Giraud ? Il extrait de cet ouvrage monumental l’étage des Indiens, et cela donne Apaches. Les blancs conquérants sont les méchants, il y a un curé (pasteur) sadique, bref, je vous raconte pas, mais c’est à lire.
L’amnésique XIII en finit avec sa quête. Je dirai que ce n’est pas trop tôt. Deux tomes à la fois : le premier dans la chronologie de l’histoire, où se construit le personnage principal, est dessiné par l’immense GIRAUD. Le dernier, c’est toujours WILLIAM VANCE, le responsable des volumes précédents. Au total, ça fait quand même 19 volumes. Je le dis tout de suite : c’est trop. Ras le bol des sagas interminables qui accrochent, retiennent, captivent le lecteur, l’enferment dans leur toile d’araignée (je pense aux séries « Vlad » ou « Le Chant des Stryges », excellentes au demeurant), et qui sont une incitation malhonnête à la collection auprès des drogués. Et puis, franchement, si tu examines le scénario de XIII, tu te rends compte que la grande préoccupation de JEAN VAN HAMME, le scénariste multicarte, est de surmonter a posteriori les invraisemblances et les problèmes d’incohérence qui peuplent plusieurs épisodes.
« JEREMIAH » n° 28. HERMANN, on ne discute pas, on prend. Esra va très bien, c’est le titre. Bonne histoire sur fond de pourriture sociale et post-atomique. L’histoire finit bien. Ici la photo de Un Hiver de clown.
J’aime bien Buck Danny, mais seulement depuis que c’est BERGESE qui le fait (scénario, dessin, couleurs). J’en avais soupé, de l’éternel JEAN-MICHEL CHARLIER, de ses tics de récit, dans toutes les séries qu’il pilotait, y compris Blueberry, de sa manie du rebondissement, mais aussi de Lady X, que Bergèse a eu le tort de maintenir en vie. Pour Bergèse, c’est moins les héros qui comptent que le monde comme il va, avec sa perte des repères et sa complexité. Ici, tout se passe en Afghanistan.
Blake et Mortimer, du grand EDGAR PIERRE JACOBS. C’est de la continuation post-mortem. J’avais bien aimé La Machination Voronov, avec YVES SENTE et ANDRE JUILLARD aux manettes, moins les deux volumes des Sarcophages du 6° continent. Le Sanctuaire du Gondwana, c’est à se les mordre : rends-toi compte, le Bezendjas (le « maudit mouchard beloutche ») ressuscite, et Mortimer et Olrik, à la faveur de l’épisode précédent, ont échangé leurs apparences physiques. Ah zut ! Je vous donne la clé de l’énigme ! Mais c’est trop tard. Jusqu’où iront-ils ? Bon, c’est vrai, JEAN VAN HAMME et TED BENOIT, dans L’Etrange rendez-vous, avaient bien ressuscité Basam Damdu ! Mais je vais éviter d’être trop sévère : j’ai constaté qu’il y a des amateurs dans la jeune génération.
Pour finir cette revue de détail, Kogaratsu, le samouraï intrépide devenu un « rônin ». C’est le onzième épisode. Toujours impeccable dessin de MICHETZ, toujours bon scénario de BOSSE. Choix de couleurs ternes, on est dans le sombre et le crépusculaire. Je me demande si l’inspiration ne commence pas à finir quand l’auteur (ou les auteurs) va puiser dans le passé des personnages de quoi alimenter la narration. Ici, on remonte au n° 5 : Par-delà les cendres, on retrouve le clan des Katsumi, la « mère », Oyabun, le « keisho » à la cloche fêlée. C’est crépusculaire, effectivement, sur le fond et dans la forme.
Eh bien voilà, j’allais dire : voilà tout. Vous ne trouverez pas ici de space opéra, d’héroïc fantasy, ni aucune des séries inventées récemment, sur des thèmes fantastiques, mafieux ou aventuriers. Toute cette BD me tombe des mains. Je reste, quant à moi, fidèle à quelques artistes du dessin (Hermann, Moëbius, Michetz) ou du scénario (Hermann, Moëbius toujours, Bergèse).
09:20 Publié dans BD plus haut que son QI | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : bd, littérature, bande dessinée, blake et mortimer, moebius, hermann, jacobs
05.01.2008
RUBRIQUE-A-BRAC
LA RUBRIQUE-A-BRAC
Qui ne connaît pas MARCEL GOTLIB se prive de mainte jouissance de l’esprit, et même sans le savoir, se morfond. Selon moi, la Rubrique-à-Brac restera son maître-livre. Gai-Luron, certes ne manque pas d’atouts, de même que Rhââ Lovely et autres Rhâ Gnagna, l’immortel Pervers Pépère, Hamster Jovial, le grand Superdupont, et même les Dingodossiers de ses débuts dans la compagnie féconde de RENE GOSCINNY. Bref, sa contribution à la promotion de la Bande Dessinée au rang des arts (le 9ème) n’est pas négligeable.
Tiens, je tombe sur la double page « Désamorçage », qui montre que tonton Marcel a très tôt tout compris à ce tonneau des Danaïdes que sont les médias, où une tragédie mondiale chasse l’autre. Là, c’est le Biaffrogalistan qui appelle la sollicitude de la télévision, qui donne la parole à l’auteur d’un livre qui, ô stupeur du hasard, vient de paraître précisément sur ce drame insoutenable. Les LARMES coulent, puis il y a l’appel à la CHARITE PUBLIQUE. Puis un chanteur connu fait DANSER les foules sur sa musique, puis les COMIQUES s’y mettent (« C’est un petit Biaffrogalistanais qui repeint son plafond »), puis l’auteur du début revient à la télé, avec un nouveau bouquin, sur le Pérou cette fois. L’affiche « chaque jour des centaines d’enfants meurent de faim » devient de plus en plus petite et illisible. L’enfant décharné, lui, entre la première et la dernière image est strictement identique : la réalité résiste au CIRQUE MEDIATIQUE. Aujourd’hui, prenez le DARFOUR, qu’est-ce qui a changé ?
Tous les connaisseurs attendent que j’évoque les enquêtes du Commissaire BOUGRET et de son fidèle Inspecteur CHAROLLES (portraits du regretté GEBE et de GOTLIB soi-même), la secrétaire, et les deux abonnés suspects, d’abord le coupable BLONDEAUX Georges Jacques Babylas, et puis l’abonné innocent ARISTIDES Othon Frédéric Wilfrid (le dessinateur FRED, immortel auteur de la série des Philémon et du Petit cirque).
Tous les connaisseurs attendent que j’évoque le professeur BLURP, ISAAC NEWTON, la coccinelle, et tout le bataclan. Les notices zoologiques du professeur Blurp sont destinées à entrer au Panthéon de la rigueur et de l’exactitude scientifiques, des phrases immortelles, à commencer, s’agissant, prenons au hasard, du COCHON, par l’hymne bien connu « GOD SAVE THE COUENNE », mais aussi « Je ne groin que ce que je voins », « Qui vivra verrat », « Si goret su goret pas venu ». A noter que, pour la première fois, c’est Isaac Newton qui, après avoir glissé sur une peau de banane (avouez que c’est moche), s’écrase sur le cochon.
Tous les connaisseurs attendent que je fasse mention de notre héros national, SUPERDUPONT qui, pour sauver la nouille française d’un complot international fomenté par la « nouille métèque », dépose fort adroitement sur le bureau du ministre un rapport secret qui prouve que les nouilles anglaises, allemandes, et même italiennes sont pleines de saloperies, n’hésitons pas devant les mots. L’anglaise est faite à 78 % de goudron, l’italienne à 54 % de mazout, l’allemande à plus de 40 % de gravats, alors vous comprenez que le jeu en valait la chandelle, car la composition de l’éternelle « NOUILLE FRANÇAISE » est, qu’on se le dise : "Rien que du bon : 98 %, Sel : 2 %". La nation est sauvée, merci SUPERDUPONT.
Je n’ai rien dit de l’élève CHAPROT, ni de WOLFGANG AMADEUS QUINCAMPOIX (euh, c’est peut-être ailleurs, maintenant que j’y pense). J’aime bien « La boule » (tome 4), ou Gotlib évoque la naissance de sa fille. Ailleurs, il analyse les degrés de l’humour (2ème et la suite), finissant au 5824ème degré où le gars, assis sur la branche qu’il est en train de scier, tombe sur la tête de, oui, quelqu’un au fond de la salle a gagné : ISAAC NEWTON. J’aime bien, quand les Halles de Paris déménagent à Rungis, le testament qu’écrit le DERNIER RAT. J’aime bien aussi l’éboueur : « Ecoute bien fiston, tout est dans la main souple ». Je salue la façon dont le professeur Blurp, encore lui, vient nous entretenir de la HYENE. C’est dans la rubrique-à-brac que se trouve la comptine « lblésmouti labiscouti ouilblésmou labiscou ». Vous ne croyez tout de même pas que je vais donner la solution à ceux qui l’ignorent ! J’aime bien, dans la revue qu’il passe des clichés au cinéma, l’hommage rendu au Samuel Fuller de Fourty Guns. J’aime énormément la double page que Gotlib consacre à la dissolution de groupe des BEATLES. Moi qui révère BEETHOVEN, je tolère « Inspiration ». J’apprécie la mutation, dans le titre de la chanson de BARBARA (je m’attends au retour de bâton ! Protégez-moi !) de l’éléphant rose en « aigle noir ». Je ne m’attarderai pas sur la balistique de la tarte à la crème (comment allez-vous-yau-de-poële ?). Je terminerai sur « Un peu de poésie que diable » : un mec récite un joli sonnet de MARCELINE DESBORDES-VALMORE : Les Roses de Saadi. Désolé, oncle Marcel. Cette double page prouve seulement que la dérision à tout va est une impasse. Il faut vraiment aimer.
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02.12.2007
BD2 - HERMANN EN PERSONNE
Il y eut, dans le temps, la série des « Bernard Prince ». Cela veut dire : « Premières armes ». Le héros pacifique, propre et blond finit par être obligé, à cause des méchants, d’utiliser la force – ce que, curieusement, il sait faire à merveille, comme s’il s’était entraîné. Le héros est pacifique, propre et blond, mais en plus, donc, il est fort, et surtout, il bourlingue, je ne vous dis pas dans quels endroits invraisemblables : ça peut être l’endroit où il y a le plus de milliards de moustiques au centimètre carré (La Frontière de l’enfer), une vallée maudite où il se retrouve prisonnier en plein cagnard sur une plaque de pierre précieuse plus lumineuse qu’un soleil, bref : des villégiatures maudites, qu’il n’y a que lui pour aller y passer ses vacances. Doté d’un fils accidentel à la peau foncée (« Djinn », comme par hasard) et d’un ami encombrant (« Barney », dans sa vie, a exterminé plus de bouteilles de whisky qu’il n’est possible à un poisson de grimper à la corde, il le prouve dans Tonnerre sur Coronado, d’accord, ma comparaison n’a strictement aucune signification). Bref, le héros genre « chevalier Bayard » flanqué de ses faire-valoir. C’est distrayant (Boby Lapointe aurait dit « distraisant-traisant et demi, après je prends ma retraite »), un peu vieillot dans la conception, avec des dialogues toujours un peu agaçants à force d’être emphatiques.
Il y a ensuite la série des « Comanche ». Encore un héros, un cow-boy, ce coup-ci : un garçon vacher. Il s’appelle Red Dust, parce que Poussière Rouge, ça fait moins héroïque. Le cliché et le stéréotype sont encore bien présents, mais on sent que l’auteur cherche à donner un peu de complexité et de profondeur au monolithe granitique de l’icône : Dust et Comanche forment un couple à problème, Dust fait un séjour au bagne (il a tué de sang froid un horrible méchant, dans Le Ciel est rouge sur Laramie). Pour compléter, il y a un noir (Toby-face-sombre) et un vieux (Ten Gallons), dont le nom laisse supposer, là encore, un long compagnonnage avec les boissons fortes. Bref, il y a des péripéties, quelques clichés et de l’emphase.
HERMANN attaque ensuite sa grande série, j’ai nommé « JEREMIAH ». L’un des deux héros s’appelle sans doute ainsi par antiphrase, car il ne se plaint jamais (cf. jérémiades), peut-être parce qu’il a des poings dévastateurs. Il pourrait, grâce à sa belle gueule, s’envoyer toutes les femmes qui croisent son chemin, mais monsieur Jérémiah a de la MORALE, contrairement à KURDY MALLOY, l’autre membre du tandem, depuis le volume 1 (La Nuit des rapaces). Kurdy, c’est celui qui porte, sauf exception, un casque nanti d’une petite plume, et qui n’est pas trop regardant sur les moyens de trouver des moyens de subsistance. Parce qu’ils sont toujours fauchés, cela va sans dire. Alors ils traversent toute sorte de paysages plus ou moins dévastés (on est dans une époque après la bombe). Chacun des volumes raconte une seule histoire, pas comme ces séries interminables où l’on a l’impression que l’action ne s’arrêtera jamais. Des personnages peuvent revenir d’un épisode à l’autre, ça fait comme un fil conducteur.
Le thème général de toutes ces aventures est : « Qu’est-ce qui se passera sur Terre après le déchaînement atomique qui aura tout détruit ? ». C’est la même question que dans la série « Simon du fleuve » d’AUCLAIR, en plus cynique et le souci écologique en moins (encore que…). On en est au numéro 27 des aventures de Kurdy et Jérémiah. Le 26, Un Port dans l’ombre, racontait leur arrivée dans un port qui ne sort jamais du brouillard, où une société vivant en autarcie s’est groupée sous l’autorité charismatique de la Bible et d’un « maître », Jason. Une méchanceté secrète organise cependant l’existence de tous ces gens, qui s’ingénient sans le dire à torturer certains jeunes, et se livrent à de mystérieuses turpitudes (personnage de Milova). Mais ce que ces salauds d’adultes n’attendent pas, c’est que les « salauds de jeunes » entrent en révolte et vont leur faire payer tout ça. Grand nettoyage assuré. Société déliquescente, règne de la force brute, corruption des mœurs et des relations, je ne suis finalement pas si sûr que tout se passe dans un si lointain futur.
HERMANN est, primo, un narrateur hors-pair, secundo, un artiste. Total respect. Pour la narration, je vous conseille Qui est Renard bleu ?, glauque à souhait. Pour le dessin, ce n’est plus du dessin, c’est de la peinture. Total respect, je vous dis. Ce n’est pas pour rien, quand je vois ça, que certains appellent la Bande Dessinée le « Neuvième Art ».
Il faut mentionner une autre série, où Hermann redonne vie à un Moyen-Age version « croisades », et où les personnages parlent un français moderne (faut bien) parsemé de « moyen-âgismes » bidons. Le seigneur de Bois-Maury a été lâchement dépossédé de son fief et n’a de cesse de l’avoir reconquis par la force, ce qu’il parviendra à réaliser, malheureusement, il meurt au cours de la bataille, mais l’histoire continuera de génération d’héritier en génération d’héritier (Assunta, Rodrigo, Dulle Griet). On en est au treizième volume. La série s’appelle « Les Tours de Bois-Maury ». Et je n’ai pas parlé de Nic.
HERMANN, en plus de tout ça, travaille beaucoup, tout seul, ou alors avec, aux commandes du scénario, Yves H. ou l’éternel Van Hamme, ou Kirstein.
Tout seul : après l’hommage de Corto Maltese-Hugo Pratt aux CANGACEIROS, voici celui d’HERMANN. En moins romantique, cela donne Caatinga, petit chef d’œuvre dans la conduite du récit comme dans la réalisation artistique. On a tué Wild Bill est un autre petit chef d’œuvre, qui se passe dans un Far West qui commence à se civiliser. Si vous voulez un aperçu pas du tout « langue de bois » sur le siège de Sarajevo, alors pour vous, ce sera Sarajevo Tango, ainsi intitulé parce que le secrétaire général de l’ONU de l’époque en danse un avec le principal négociateur. Vous apprécierez en passant les casques de schtroumpfs des « Casques bleus », et les « gros doigts grondeurs » qui survolent la ville martyrisée. Si vous voulez un aperçu sur les compromissions africaines, les manipulations mystérieuses et les complicités entre puissants de là-bas et d’ici, alors vous n’hésiterez pas : Missié Vandisandi est fait pour vous. Hermann vient de retrouver l’Afrique (toujours la même), mais avec un « missié Vandisandi » qui serait devenu vindicatif, et un peu fauve. C’est Dario Ferrer, dans l’excellent volume Afrika, qui vient de paraître. Enfin, Abominable contient, entre autres, La Cage.
Avec un scénariste : Lune de guerre (Jean Van Hamme), comme le dit Lino Ventura dans Les Tontons flingueurs : « C’est du brutal ». Et même, je dirai : « Trop, c’est trop, n’en jetez plus ». La haine entre deux hommes, dont l’un, dans son restaurant, régale la famille de l’autre à l’occasion d’un mariage, quelques touristes égarés par là ce jour-là, et c’est la guerre des tranchées, ou peu s’en faut. La Vie exagérée de l’homme de nylon (Kirstein) est une fantaisie légère, où la couleur elle-même s’allège et se simplifie (mais il faut pouvoir suivre l’histoire, et d’abord y entrer). Le reste, c’est avec Yves H. (H. pour Hermann, je suppose). Zhong Guo se passe en Chine, dans le futur, sur fond de sombres machinations économico-politiques et d’espionnage : on se sert de tueurs clonés, et l’histoire réclame un lecteur très attentif (dans un journal, un critique le trouvait trop compliqué, parce qu’il n’avait rien compris : certains journaux confient parfois la critique à n’importe qui). Manhattan Beach 1957 est lui aussi un récit diablement habile, où se mêlent le réel et l’imaginaire, le passé et le présent, etc. Encore un scénario diabolique dans Liens de sang : qui est Joe Beaumont ? Qui tire les ficelles ? Dans The Girl from Ipanema, l’effort du lecteur est moins sollicité, mais c’est plus crade, sur fond de flics pourris, de pègre : c’est plus classique. Sur les Traces de Dracula : Vlad l’empaleur reprend de manière « réaliste » le mythe de Dracula. Si vous ne le saviez pas, vous saurez à la fin ce que c’est que le supplice du pal.
Pour conclure, HERMANN est un grand homme de la BD moderne, pour qui l’art du scénario et l’art graphique veulent dire quelque chose. Pour le monde tel qu’il le voit et tel qu’il le peint, je dirai qu’il est un idéaliste déçu : on sent, derrière les horreurs, les lambeaux d’un rêve fracassé, et les germes résistants d’un espoir, d’une volonté, malgré tout. Merci, monsieur.
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29.11.2007
BD 1 - CORTO MALTESE
C’est mon jeune frangin Pierre qui était abonné à Pif Gadget, mais il ne s’est pas rendu compte de la chance qu’il avait. En effet, c’est dans Pif Gadget qu’a été publié le premier épisode en français de CORTO MALTESE, dessiné par HUGO PRATT. C’est là que j’ai découvert avec passion les grandes aventures de mer de ce personnage hors du commun, très longtemps avant qu’il soit devenu un vulgaire « produit dérivé » inondant le marché de ses panneaux muraux, de ses figurines et autres babioles et bricoles. J’aurais bien dû lui piquer les numéros intéressants, avant qu’il ne finisse par jeter à la poubelle toute la collection, quand il s’est cru devenu adulte, alors qu’il était seulement devenu sérieux, ce qui est encore plus grave.
Hugo Pratt fut d’abord un conteur, mais il fut également assez habile à entretenir le flou sur son existence et à en exploiter les aléas biographiques pour créer une sorte de parenté imaginaire entre lui-même et son invention principale : Corto Maltese. Lui-même, en quelque sorte, est devenu un personnage de roman. Je vous le dis tout de suite : la personne de Pratt ne m’a jamais intéressé. Ce qui compte, c’est ce qu’il a laissé. J’ai lu ensuite Fort Wheeling, Les Scorpions du désert, Sergent Kirk. J’ai même acheté en 1977, chez ADRIENNE, dans son obscur magasin de la rue du Petit David, la version en sérigraphie de Capitaine Cormorant, œuvre sublime qui ronronne encore dans mon souvenir. Elle vendait ça 150 francs, ce qui était une somme, à l’époque, mais c’était tellement beau. Le même jour, je lui avais aussi pris Una Ballata del mare salato, autrement dit La Ballade de la mer salée, mais en italien, avec des couleurs à la con. Heureusement, j’avais déjà l’édition originale en français.
L’art de Hugo Pratt, c’est l’art de l’ellipse. Ne pas tout dire. Laisser l’esprit du lecteur faire le lien entre deux vignettes, ou bien entre ce qu’il voit et ce qu’il sait (les ravitailleurs de charbon pendant la première guerre mondiale dans le Pacifique, par exemple). Laisser le lecteur ignorer des tas de choses des personnages principaux, tout en laissant supposer des tas de choses, à propos du Professeur Steiner, par exemple. J’aime aussi la façon dont il mélange le réel et l’imaginaire (Merlin l’enchanteur et le sous-marin allemand, par exemple). CORTO MALTESE sait aussi se lier d’amitié avec des êtres fidèles (révolutionnaires irlandais (« nous seuls »), Cush l’Africain, …) ; entretenir avec des femmes fascinantes des relations uniques (« Pourquoi les femmes qui m’intéressent sont-elles toujours de l’autre côté ? », se demande-t-il) : Venexiana Stevenson (« Connaissez-vous cet air de Benedetto Marcello ? ») et d’autres ; se rappeler au bon souvenir du « Commissaire aux nationalités » Joseph Vissarionovitch Djougachvili, plus connu sous le nom de STALINE ; entretenir l’éternelle brouille avec RASPOUTINE ; conduire avec TIR FIXE l’attaque contre un colonel esclavagiste ; utiliser l’influence du vieux bandit américain, Sundance Kid, réfugié en Argentine, pour honorer une promesse ; retrouver la « Clavicule de Salomon » dans la cachette vénitienne ou elle attendait depuis si longtemps ; côtoyer des sociétés secrètes comme les triades chinoises (Changaï Li) ; séduire une princesse russe (« Cortouchka » dit-elle en mourant dans ses bras) ; impressionner le baron Von Ungern Sternberg, et tout ça, et tout le reste. Je cite tout cela de mémoire et dans le désordre. C'est pour vous dire si ça m'a imprégné.
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