23.01.2008

LA NOUVELLE MESSALINE

LA NOUVELLE MESSALINE

Des auteurs injustement oubliés aujourd’hui ont nourri le répertoire théâtral dès le 18ème siècle d’œuvres pourtant dignes d’intérêt. Nous avons déjà vu des pièces de GRANDVAL PERE et de COLLE. En voici une de GRANDVAL FILS, non datée, hélas. Il introduit (si l’usage de ce verbe est autorisé dans un tel con-texte) cette admirable saynète dans le genre classique, dans un court texte intitulé  « L’auteur au lecteur » :

On ne pourra pas ici me reprocher d’avoir infecté ma pièce de mots sales et équivoques. J’ai rendu, autant que j’ai pu, le style clair et net, et puis assurer que le lecteur, si borné qu’il puisse être, ne trouvera rien au-dessus de la portée de son intelligence,

Car de ce grand Boileau contrefaisant le ton,

J’appelle un vit un vit, je nomme un con un con.

Les personnages sont affublés des délicieux noms suivants : Couillanus, roi de Foutange, Messaline, fille de Couillanus, quelques princes (et amants de ladite) : Vitus, Pinez de Villeprune, Matricius, Nombrilis. Viennent ensuite Conine, suivante de Messaline, ainsi que plusieurs gardes. L’histoire ? Vous allez me dire : encore une histoire de femme insatisfaite ! Il se trouve que Vitus a du mal à faire face dignement à la neuvième reprise :

Il n’est pas étonnant, j’en fais ici l’aveu,

Qu’après neuf coups de suite un vit débande un peu.

Réaction immédiate de Conine :

Mais, vengez-vous, seigneur, et faites choix d’une autre ;

Elle change de vit et méprise le vôtre :

Changez aussi de con, et méprisez le sien.

On remarquera en passant la facture noble de ces alexandrins classiques, qui donnent à la situation dramaturgique toute la hauteur de vue requise en pareil cas (il y aurait d’ailleurs à dire sur ce dernier petit mot, mais je m’en voudrais d’alourdir). Conine poursuit, audacieusement :

Si vous y consentez, je vous offre le mien.

Peut-être il s’en faut bien qu’il ait autant de charmes,

Un guerrier tel que vous veut de plus nobles armes,

 Mais songez, en voyant s’il est grand ou petit,

Que de changer de con augmente l’appétit.

Vitus dédaigne l’offre pourtant toute simple et directe de Conine, qui décide in petto de se faire fouetter (euh, non ! ce n’est pas ce mot-là) par le « chat à neuf queues » de Vitus qui, hélas, se rend compte qu’il est amoureux de Messaline.

Car j’aime Messaline, et je vais m’efforcer,

En la rassasiant, de la décourroucer.

Celle-ci, pendant ce temps, pour « combler » le « vide » laissé par l’absence de Vitus, met en compétition trois « prétendants » : Matricius, Nombrilis et Pinez, se faisant cueillir quelques poils bien placés pour définir « un ordre de passage ». Mais, peine perdue, on pourrait même dire : pénis perdu : les trois défaillent devant l’épreuve, et Messaline :

Ah ! c’est trop en un jour essuyer de refus.

Bande-à-l’aise fuyez, ôtez-vous de ma vue !

Vos vits ne bandent pas quand je suis toute nue ?

Et c’est alors un morceau de bravoure qui plaira à un certain de mes lecteurs que je ne veux pas nommer, par pure discrétion déontologique :

O rage ! ô désespoir ! ô Vénus ennemie !

Etais-je réservée à cette ignominie ?

N’ai-je donc encensé ton temple et tes autels

Que pour être l’objet du faible des mortels ?

Tu peux voir aujourd’hui rater ces quatre infâmes

Et n’entreprendre pas la vengeance des femmes ?

N’est-ce donc pas pour toi le plus sanglant affront

Qu’on m’ait enfin réduite à me branler le con ?

Venge-toi, venge-moi ! saisis-toi de la foudre,

Et que leurs vits mollets soient tous réduits en poudre !

(…)

Que de sales morpions leur corps soit tout couvert,

Qu’ils déchargent toujours un foutre jaune et vert,

Et qu’un chancre brûlant, en tourmentant leur âme,

Leur apprenne sans cesse à rater une femme !

Je sais, la parodie de Corneille est moins aboutie et constante que dans La Comtesse d’Olonne (voir la note qui lui est consacrée), mais il y a dans les images, dans les rythmes, dans le choix des euphémismes et périphrases délicats, je ne sais quelle poésie retenue et allusive, une sorte de subtilité majestueuse. Mais ce n’est pas tout ça : après une brève apparition de Couillanus, le père de Messaline, Conine, la rusée, transmet à Vitus une fausse déclaration de flamme de Messaline, et Vitus se laisse aussitôt allumer :

O bonté sans exemple ! Adorable princesse !

Quoi ! pour mon vit encor votre con s’intéresse !

Et toi, mon vit, et toi !...

Conine

Juste ciel ! qu’il est beau !

O con trois fois heureux qui tiendra ce moineau !

Le stratagème de Conine pour s’emparer du moineau échoue piteusement. En attendant, Messaline, perdant tout sens de la pudeur, va faire un tour dans le corps de garde pour que tous les gardes s’occupent de son corps, c’en est au point qu’elle reste collée sur la couche :

Le foutre, qui s’était répandu sur la planche

S’était si fort collé, tant aux reins qu’à la hanche,

Qu’elle ne pouvait plus tourner d’aucun côté.

Après avoir été décollée, après avoir fait quelques ablutions, Messaline décide de s’enfermer chez les Carmes, à cause de leur réputation d’infatigabilité.

Je remplis un dessein digne de mon courage :

J’ai tâté jusqu’ici du marquis et du page,

Du suisse, du soldat et du grand amiral,

Pour eux enfin mon con s’était rendu banal ;

Il faut faire une fin : je veux tâter du moine ;

Je laisse là le foin pour courir à l’avoine.

Autrement dit, Messaline en a soupé des merles, elle veut tâter de la grive. Du coup, Vitus se rabat (enfin ! est-on tenté de dire avec elle) sur Conine :

Vitus : Je vous offre mon vit ; si vous le voulez prendre,

Madame, il est à vous.

Conine : Je ne puis le haïr,

Et lorsque vous parlez, c’est à moi d’obéir.

Vitus : Oublions Messaline, et sans aller plus outre,

Que l’on nous laisse ici… Venez.

Conine : Où, seigneur ?

 Vitus : Foutre !

07.01.2008

IN ILLO TEMPORE

IN ILLO TEMPORE In illo tempore Sanctus Ludovicus, qui habebat voluminatam biroutam bifidam, dixit suo populi et suis monasteribus : « Tempus est tonus faciere feminas baisare, pucellas engrossare, monasterios enculare et Nicolas Faveros contractare ; illico exhibivit suam voluminatam biroutam bifidam et suis populis testavit culotum exclamavit : « Enculo ergo sum ». Hunc etiam arrivavit ad urbem Haroun Al Rachid. Habebat ridiculam biroutam, sed habebat grossas roustonnas et super eas avacavit kif kif automobile. Frenavit querabitque « Ubi est bordello Regis ? – Fermata contagionis causa » clamaverunt matrones deseperates chialantesque. Tantum ergo bando et volo ad topo totoprexi meam dolorosam crampam tirare. Sanctus Ludovicus qui sortabit ex hospitale ejusdem nominis, braguetta tensa vidit importunatum Regem Sarrasinorum et dixit : « Ecce meus sanctus trouducutus, ecce caritas benevolentiaque regis ». Harou Al Rachid enculavit, jubilavit, sed non potuit dechargeare, because suam ridiculam biroutam. Sanctus Ludovicus serravit suas fessas super quequetum regis Sarrasinorum et liquum oleaginum coulavit ad terram et populus clamavit Miracula ! Miracula ! Oleum arachidum lesieuri inventa est ! On trouve cette histoire p. 353 d’un charmant petit ouvrage.

03.01.2008

EROS 13 - "NE DITES PAS..."

L’EUPHEMISME EROTIQUE

J’appelle ça « euphémisme », mais j’englobe dans le terme toutes les façons qu’ont trouvées les hommes pour désigner la « chose » par un autre mot que celui par lequel le dictionnaire la nomme. Je m’en tiens à cette maxime empruntée au « Linteau » des Minutes de Sable Mémorial d’Alfred Jarry : « Suggérer au lieu de dire. Faire dans la route des phrases un carrefour de tous les mots », sans pour autant applaudir à tous les canons de l’esthétique symboliste, symbolarde, voire symbolâtre. Quasi-contemporain d’Alfred Jarry, il se trouve que PIERRE LOUYS a étudié la question, appliquant la règle du contournement dans les gentilles Aventures du Roi Pausole, sûrement plus que dans Trois Filles de leur mère, où un chat s’appelle un chat.

Contourner le mot de la « chose », en matière de sexe, c’est garder ou retrouver une sorte de fraîcheur enfantine, et pourquoi pas ? de virginité, ne trouvez-vous pas ? C’est introduire, si j’ose dire, dans des lieux de sérieux débridé et de déchaînement réfléchi des instincts, la légèreté de l’univers des jeux d’esprit. Comment ne pas nommer les choses par leur nom ? Voilà la question que se posait, trois siècles auparavant, MADEMOISELLE DE SCUDERY, qu’un malotru tenta en vain de ridiculiser dans une pièce où il s’en prenait aux Précieuses (De qui est cette pièce Les Précieuses ridicules, déjà ?). Oui, je crois qu’il y a une certaine préciosité dans ces voies de contournement que sont la métaphore, l’euphémisme ou la périphrase. Mais cette préciosité ne doit jamais chercher à rechercher autre chose que la simple élégance, de même qu’il ne faut jamais dire la solution d’une contrepèterie.

Dans Le Surmâle, d’Alfred Jarry, André Marcueil, le héros de l’histoire, profère, en déclaration liminaire : « L’amour est un acte sans importance, puisqu’on peut le faire indéfiniment ». Je passe sur le pari qui va s’engager, pour m’attarder sur la « pas jeune » Pusice-Euprépie de Saint-Jurieu qui, choquée, hasarde : « Je croyais que l’amour était un sentiment ». A quoi André Marcueil rétorque cette forte parole : « Assurément non, s’il succède toujours à l’acte accompli un autre acte qui garde ceci de … sentimental qu’il ne s’accomplira que tout à l’heure ». Retenez ceci : d’une part, le sentiment est dans le retardement, d’autre part, le contournement des mots de la « chose » consiste en la formule « ceci de … sentimental ».

C’est ce qu’a parfaitement compris PIERRE LOUYS, qui a décroché un diplôme de bac + 28 dans sa discipline de prédilection, je veux parler de l’EROTOMANIE PATENTEE. Dans les pages qui closent son Manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maisons d’éducation (c’est le titre complet), il a placé quelques conseils, sous le titre « Ne dites pas … dites … ».

Ne dites pas : « Mon con ». Dites : « Mon cœur ».

Ne dites pas : « J’ai envie de baiser ». Dites : « Je suis nerveuse ».

Ne dites pas : « Je vais me branler ». Dites : « Je vais revenir ».

Ne dites pas : « Je l’ai vue baiser par les deux trous ». Dites : « C’est une éclectique ».

Ne dites pas : « J’ai douze godmichés dans mon tiroir ». Dites : « Je ne m’ennuie jamais toute seule ».

Ne dites pas : « C’est une gougnotte enragée ». Dites : « Elle n’est pas flirteuse du tout ».

Ne dites pas : « Il tire trois coups sans déconner ». Dites : « Il a le caractère très ferme ».

J’arrête là la citation : je ne voudrais pas « déflorer ». On a compris que l’exigence de « ceci de … sentimental » consiste avant tout à enrober la « chose » précise d’un sucre d’impression général et abstrait. Le bonbon reste fort sous l’expression suave. Et l’imagination stylistique peut se donner un total libre cours. Allez, encore quelques-uns pour la route.

 Ne dites pas : "Il bande conne un cheval". Dites : "C'est un jeune homme accompli".

Ne dites pas : "Sa pine est trop grosse pour ma bouche". Dites : "Je me sens bien petite fille quand je cause avec lui".

Ne dites pas : "J'aime mieux la langue que la queue". Dites : "Je n'aime que les plaisirs délicats".

NOTE : Qu’est-ce que la civilité ? Je cueille quelques synonymes dans mon BERTAUD DU CHAZAUD : « Bonnes manières, convenances, correction, éducation, raffinement, savoir-vivre, sociabilité, urbanité, usage ». Comment définir autrement la CIVILISATION ? Michel Bounan, dans sa préface, cite la Vie de Méléagre, que Pierre Louÿs a écrite à vingt ans : " Méléagre naquit dans une cité blanche et verte, parmi les palmiers, les eaux vives, à Atthis, nous dit-il. Or il ne s'appelait pas Méléagre, et Atthis n'a jamais existé". Dans toute civilisation, existe quelque chose qui a nom LITTERATURE.

Ce jeu n'a évidemment rien à voir avec la POLICE DE LA LANGUE ET DE LA PENSEE qu'on appelle le "POLITIQUEMENT CORRECT".

02.01.2008

EROS 12 - PORTUGAL

ALPHONSE L’IMPUISSANT (1738)

Cette note est dédiée, explicitement, expressément, et chaleureusement, à CARMEN KERMESSE, qui se reconnaîtra. Alphonse, personnage principal de la pièce éponyme, est ROI DE PORTUGAL. Alcimadure est son premier ministre. Mais il y a aussi la reine du Portugal (Léonore) et le prince Alvarès, dont on apprend très vite qu’il est le « perfide » beau-frère d’Alphonse.

 

 

Je vous brosse le tableau : le roi étant impuissant, donc incapable de donner un héritier à la couronne de Portugal, charge Alcimadure, son ministre, de remplir auprès de la reine le rôle qu’il n’a jamais pu jouer. La reine, de son côté, se fait une idée fanatique de sa vertu et de son honneur, ne saurait envisager sous aucun prétexte de commettre un adultère qui sauverait le trône. Alcimadure, quant à lui, est bien embêté : ce n’est pas qu’il n’aurait pas envie d’entrer nuitamment dans le lit de la reine, comme le lui demande Alphonse, mais il a été élevé chez les Turcs :

Dès mes plus tendres ans amené dans Byzance,

Des monstres prenant soin d’élever mon enfance,

Aux plus affreux excès portant leur cruauté,

M’enlevèrent le sceau de la virilité.

Non content d’avoir un roi impuissant, le Portugal s’offre donc un eunuque comme premier ministre. Qui reste-t-il ? Le perfide Alvarès, bien sûr, qui guigne la place du roi, vous avez deviné. Il se trouve que ça tombe bien : Alvarès et la reine ont ébauché, avant que le roi n’épouse celle-ci, une histoire d’amour trop brève, à laquelle elle a définitivement renoncé, c’est irrévocable, qu’on se le dise, même en usant de voies parfaitement légales (le divorce).

Qui, moi ? Que je subisse une épreuve indécente !

Va, ce discours affreux me remplit d’épouvante.

(…)

Et je rejette enfin ces usages coupables

Que suivent sans remords des femmes méprisables,

Qui remplissant de cris des tribunaux divers,

Vont découvrir leur honte aux yeux de l’univers.

Donc côté reine, rien à espérer. Heureusement, le fidèle Alcimadure, s’inspirant du projet d’Alphonse d’introduire un autre homme dans le lit de son épouse, suggère à Alvarès d’être cet autre homme, ce qu’il accepte sans barguigner, quoique conscient d’être promis à mourir, pour qu’un tel secret ne transpire pas au dehors. Valeureux, ardent, infatigable, Alvarès passe (sans proférer un mot, évidemment) la nuit avec la reine.

Le roi, au petit matin, attend celui qui a couché avec la reine pour le faire passer de vie à trépas, mais il n’aura pas le temps d’user de son poignard : le décidément fidèle Alcimadure a planté le sien dans le dos d’Alvarès. Le roi, après s’être brièvement excusé d’avoir envisagé sa mort, remercie son premier ministre.

Tous ces événements, mon cher Alcimadure,

M’annoncent un bonheur dont j’accepte l’augure.

Je brave les complots les plus séditieux :

Nous avons un enfant, rendons grâces aux Dieux !

« Tout est bien qui finit bien », comme on dit à la fin du Trésor de Rackham le Rouge : la reine sait désormais ce que sont les plaisirs de la chair, de plus, elle n’est plus vierge, c’est toujours ça de gagné, et l’on sait déjà qu’elle attend un héritier : bravo encore pour la rapidité du diagnostic prénatal. Ce sont des vers un peu sérieux, je sais, pas un mot cru, on est dans le style noble, mais que voulez-vous, je ne pouvais pas faire autrement, en l’honneur de Carmen Kermesse, que de parler d’une pièce qui se déroule au Portugal !

J'allais oublier : l'auteur de cette histoire de sexe et de sang est un certain Collé. Je dois à l'histoire authentique, et par respect pour notre Carmen, que le surnom d' "impuissant" ne fut pas donné à un roi de Portugal, mais à Henri IV de Castille. Alphonse l'impuissant est donc une pure invention de Collé.

01.01.2008

EROS 11 - METAPHORE EROTIQUE

EROS 11 – FIGURES DE RHETORIQUE

Pour passer du pornographique à l’érotique – je parle évidemment de littérature –, il est indispensable de maîtriser au moins la métaphore. J’ai parlé, à propos de Histoire d’O, du « ventre » et des « reins » : ce sont des métonymies, pour désigner les deux orifices de la femme, dans ce roman célèbre, mais qu’on peut aujourd’hui considérer comme excessivement compassé. La métaphore, étant plus facile à « manier », est infiniment plus fréquente.

D’un doigt, il entrouvrit les lèvres ; elle poussa alors un petit gémissement. Elle était inondée et son sexe lui donnait l’impression d’être un abricot gorgé de soleil.

Anne-Marie de Villefranche

L’abricot dont il est question ressortit plutôt de la comparaison. Voici une métaphore véritable :

Un soir, ma sœur me dit : si nous étions dans le même lit, tu pourrais faire entrer ta petite broquette qui est toujours raide dans la bouche de ma petite marmotte.

Restif de la Bretonne

Là, c’est même deux pour le prix d’une : une « broquette » est un clou de tapissier. Les énumérations sont fastidieuses, n’est-ce pas ? Aussi m’en garderai-je comme de la peste. Tenez, voici un petit poème du grand Voltaire.

Je cherche un petit bois touffu que vous portez, Aminthe,

Qui couvre, s’il n’est pas tondu, un gentil labyrinthe.

Tous les mois, on voit quelques fleurs couronner le rivage.

Laisse-moi verser quelques pleurs dans ce gentil bocage.

N’est-ce pas tendre et délicieux ? Aimablement dit ? Suavement tourné ?

En vérité, je vous le dis : tout est figure,

Quand il s’agit d’aimer Dame Littérature.

(ça, c’est moi)

A quoi pense Charles Baudelaire quand il écrit :

Guidé par ton odeur vers de charmants climats,

Je vois un port rempli de voiles et de mâts

Encor tout fatigués par la vague marine (...) ?

Faut-il faire un dessin ? Une explication de texte ? Je m’en voudrais. C’est pourtant, dans Les Fleurs du Mal, un poème figurant fort souvent à l’oral du bac: "Parfum exotique". Je ne suis pas sûr, si cela peut rassurer les parents, que le professeur aille, dans son cours, jusqu’à l’explicite. Eh bien, je dis que c’est tout à fait regrettable, car il n’est pas mauvais de dépuceler ainsi l’imaginaire pubère, et bien des contes des 17ème et 18ème siècles gagneraient à être lus pour ce qu’ils sont : des métaphores.

Voyez fille qui dans un songe

Se fait un mari d’un amant ;

En dormant, la main qu’elle allonge

Cherche du doigt le sacrement ;

Mais faute de mieux, la pauvrette

Glisse le sien dans le joyau.

Ce petit sizain est du sieur Béranger, et rappelle une anecdote que je tire de Rabelais, vous savez, celui qui raconte Grandgousier et Gargamelle, qui faisaient souvent la « bête à deux dos », bien que je ne sache pas si c’est maître François qui a inventé la formule. En tout cas, il raconte l’histoire de l’anneau de Hans Carvel, jeune marié qui, forcément, s’inquiète de se voir pousser du « cerf sur la tête » (Brassens), car sa jeune épouse est jolie et ardente. Dans son rêve, une bonne fée lui passe au doigt un anneau magique qui fera de sa femme la plus chaste des femmes. Evidemment, quand il se réveille, il a le doigt dans le « joyau ».

Ne pas nommer, « suggérer au lieu de dire. Faire dans la route des phrases un carrefour de tous les mots » (Alfred Jarry). Voilà le secret. Notre époque semble impropre aux secrets de cette sorte. Il lui faut la chose sous le nez, l’obscène, le réel. Notre époque est impropre au langage, au subtil, au déplacement, à la métaphore. Elle ne sait pas de quels plaisirs de haute lisse elle se prive ainsi. Signe des temps : vous ouvrez L’Equipe un lendemain de grand match : des métaphores comme s’il en pleuvait. La déchéance, je vous dis.

Note : Epoque paradoxale : impropre à la métaphore (et aux autres "figures de rhétorique"), mais très propice au "politiquement correct", instrument de la police de la pensée. Qui expliquera la chose à mon faible esprit ?

31.12.2007

EROS 10 - LECONS POUR BIEN FOUTRE

EROS 10 – LEÇONS POUR BIEN FOUTRE

Il semblera évident à bien des lecteurs, cet amer constat que je fais : le nom de ZORZI ALVISE BAFFO (1694-1768) ne dit rien à personne. L’une des raisons principales de l’ignorance profonde dans laquelle ce nom est plongé est peut-être le dialecte vénitien. L’auteur, dit GIORGIO BAFFO, s’exprimait ainsi, en effet, et je ne sais strictement rien du dialecte vénitien, obligé, comme tout un chacun, de me fier à un traducteur (Traduttore = traditore). Celui-ci se nomme A. Ribeaucourt. Ce nom ne me dit rien qui vaille, si je me fie au découpage « ribaud » et « court ». Ce jeu de mots est très mauvais, je sais, quoique inspiré par la lecture elle-même.

 

 

On foutra toujours

L’homme ayant un goupillon, et la femme un vase, il n’est pas étonnant que l’un le lui plonge jusqu’aux poils, et que l’autre le reçoive jusqu’où il peut aller, lorsqu’un même désir les anime tous deux.

Je ne suis étonné que d’une chose, c’est qu’il y ait encore des gens qui s’en étonnent ; car tant qu’existeront dans ce monde les instruments qui servent pour pisser, on s’en servira aussi pour foutre.

Ce jus délicieux qui jaillit d’un beau vit produit un excellent effet, et la matrice, dont il fait le bonheur, le nomme l’esprit consolateur.

C’est un baume, qui a toujours guéri les jeunes filles épuisées par les flueurs, blanches, jaunes, vertes, épaisses ou putrides ; et il guérirait les nonnes mieux que tout médecin, patriarche ou confesseur.

NB : je laisse le lecteur consulter le dictionnaire au sujet de « flueurs ».

 

 

Je ne sais pas dans quelle forme d’origine sont écrits les textes, mais j’imagine fort bien que ce sont des poèmes, sonnets ou madrigaux galants, parfois pornographiques. Derrière je ne sais plus quelle stèle exposée au Musée des Antiquités Gallo-Romaines de Lyon, est gravé un graffiti d’époque qu’on peut traduire : « Je ne baise pas, j’encule ». Les grottes peintes du paléolithique supérieur comportent elles-mêmes des dessins « osés ». Le pornographique a donc, selon moi, la légitimité du temps écoulé, écroulé, qui s’écoule à la façon d’humeurs diverses hors du corps humain, au cours d’activités qui, dirait ALEXANDRE VIALATTE, si sa pudeur l’osait, « remontent à la plus haute antiquité ».

 

 

Plaisir de décharger dans la bouche

J’ai essayé différentes manières pour bien jouir d’une femme : tantôt je l’ai fait monter sur mon ventre, tantôt je me suis mis sur le sien.

Parfois je le lui ai mis dans le cul, et j’ai trouvé que c’était un excellent ragoût ; puis, selon l’usage de certains peuples, je l’ai foutue en mettant ses jambes sur mes épaules.

Je l’ai placée habillée sur un lit, ou debout et toute nue ; je le lui ai mis dans le con pendant qu’elle marchait à petits pas, et j’ai déchargé entre ses tétons.

De tous ces plaisirs, celui auquel j’ai trouvé le plus de charme, c’est de lui faire prendre mon vit dans la bouche.

 

 

Je me rallie à la classique distinction entre l’érotisme, où le représenté voudrait éveiller au désir, et la pornographie, qui se contente de montrer l’acte, encore que le désir des uns puisse s’éveiller où commence l’acte des autres, et taratatsoin. Il y a du sexe depuis que l’homme a une conscience. L’animal oublie dans l’instant même de l’instinct sexuel l’intérêt que peut avoir la chose. L’homme ajoute à l’instinct la mémoire, ce qui le pousse à peindre et désirer encore, y compris et surtout dans l’absence de « chose » à désirer. L’écran rupestre du « sapiens » n’est guère différent du nôtre, le cinéma en moins (mais est-ce bien sûr ?).

 

 

Plaisirs nocturnes d’une femme

Cette nuit, j’ai eu un plaisir fou, et je ne me suis jamais tant amusée, ce que vous comprendrez quand vous saurez que je l’ai passée entre un prélat et un bardache.

Figurez-vous que nous avons fait tant de folies, et que nous les avons recommencées si souvent que cela a duré jusqu’au jour.

J’étais entre eux, comme je vous l’ai dit, et pendant que le bardache m’enfilait par devant, le prélat me le mettait par derrière.

Ensuite le bardache se mettait à ma place et, pendant qu’il me foutait, le prélat l’enculait ;

Et ainsi de suite ; mais j’ai remarqué que le prélat ne me l’a jamais mis dans le con.

NB : je laisse le lecteur consulter le dictionnaire au sujet de "bardache".

 

Il y a beaucoup à regretter à ne pas connaître le dialecte vénitien : impression d’un aplatissement, forcément. J’ai envie de croire qu’en langue originale, c’est plus spirituel, plus joli, plus drôle. Et puis autre chose : l’auteur ose appeler ça « leçons » ? Franchement, je ne sais pas vous, mais moi, je n’apprends pas grand-chose, on peut même dire : si peu que rien. Tout au plus peut-on y voir des incitations, des exhortations, ce qu’on ne saurait, au demeurant, reprocher à qui que ce soit, vous serez évidemment d’accord.

 

23.12.2007

EROS 9 - LA COMTESSE D'OLONNE

EROS 9 – LA COMTESSE D’OLONNE (1738)

Disons-le tout net : la littérature érotique comme genre a attendu le 18ème siècle pour s’épanouir comme une fleur aux parfums capiteux, aux grisantes fragrances. La petite comédie que voici, en un acte et en vers, narre une aventure d’Argénie, comtesse d’Olonne, qui se fait sévèrement gourmander par un ancien amant qui lui reproche son inconduite persistante, et la menace des pires châtiments du ciel : « Enfin, bougresse, enfin, pour avoir trop foutu, Un chancre confondra ton con avec ton cu ! »          

 

La servante Lise est affolée :

« Vous êtes dans l’amour aussi trop emportée,

Madame ; Gandelin peut bien vous gourmander :

Pour vous foutre, il ne faut que vous le demander. (…)

Je lis dans votre cœur, je connais votre goût,

Il n’est aucun plaisir pour vous, si l’on ne fout.

Abandonnez-vous donc à votre humeur lubrique,

Et mêlant l’étranger avec le domestique,

Le prince, le bourgeois, et les premiers venus,

Foutez, foutez, madame, à couillons rabattus. »

Dans sa chanson « Le Bulletin de santé », GEORGES BRASSENS varie un peu la dernière formule, écrivant : « Et, dans les positions les plus pornographiques, / Je leur rends les honneurs à fesses rabattues ». Face à un amant noble mais inconnu, Argénie demande conseil à sa copine Gélonide, qui fait sa chochotte :

« Comment nommez-vous donc un vit, en mots décents ?

– Si je nommais cela, je dirais une pine. »

La réputation sexuelle de Bigdore, le comte de Guiche, n’est pas favorable :

« Mon cœur, sur ce fouteur, ne me dit rien de bon,

Et mille gens m’ont dit qu’il n’aimait pas le con.

Au contraire, on m’a dit qu’il est de la manchette,

Et que, faisant semblant de le mettre en levrette,

Le drôle, en vous parlant toujours de grand chemin,

Comme s’il se trompait, enfilait le voisin :

Par inclination, c’est un branleur de pique. »

La scène suivante, qui met en présence Argénie et Bigdore, est DROLE :

« A moi, comte, deux mots. – Parle. – Ote-moi d’un doute ;

Connais-tu bien le con ? – Oui. – Parlons  bas, écoute.

Sais-tu bien qu’il vaut mieux mille fois que le cu ;

Qu’en tous lieux on t’appelle un bougre, le sais-tu ?

– Tels discours sont tenus par dames méprisées.

– Non, non ; nous savons bien tes histoires passées.

– A quatre pas d’ici je t’en éclaircirai.

– Jeune  présomptueux ! – Je suis jeune il est vrai,

A peine ai-je vingt ans, mais aux couilles bien nées,

La valeur n’attend pas le nombre des années.

– De t’attaquer à moi qui t’a rendu si vain,

Toi qu’on ne vit jamais le vit raide à la main ?

– Je n’ai, jusqu’à présent, jamais trompé de belles,

et ton con, si tu veux, en saura des nouvelles.

– Sais-tu bien qui je suis ? – Oui, tout autre que moi

Au seul bruit de ton nom pourrait trembler d’effroi.

Mille et mille fouteurs, crevés à ton service,

Semblent me présager un semblable supplice.

J’attaque en téméraire un con toujours vainqueur,

Mais j’aurai trop de force, ayant assez de cœur ;

A qui fout Argénie il n’est rien d’impossible :

Ton con est invaincu, mais non pas invincible ! »

J’arrête là cette parodie facétieuse du Cid de CORNEILLE, que tout le monde aura reconnu. Qu’on sache que le comte, effectivement peu habitué à l’orifice « exclusivement féminin » (qui chante cette chanson, déjà ?), manque dans un premier temps à honorer la dame. Ayant médité, au cours de « stances », sur la conduite à tenir, il renonce à « se couper le vit », repart à l’attaque, avec succès, cette fois. Et tout est bien qui finit bien :

« Je fais des cons aux culs beaucoup de différence,

Et si jusqu’à présent j’ai mieux aimé les cus,

Reine, c’est que les cons ne m’étaient pas connus.

Si faut-il convenir qu’on n'en peut voir un autre,

Plus beau, ni plus brûlant, plus charmant que le vôtre.

N’est-il pas vrai, mon cœur ? – Je crois, sans vanité,

Qu’il n’en est pas beaucoup de cette qualité.

Les enfants n’en ont pas fort ouvert le passage,

Et tout le monde y trouve un air de pucelage. »

 

Ne trouvez-vous pas le dernier vers fort spirituel ? Ah, j’allais oublier : l’auteur (supposé ?) de cette œuvre mémorable se nomme GRANDVAL PERE.

20.12.2007

EROS 8 - CATECHISME LIBERTIN

EROS 8 – CATECHISME LIBERTIN      

 

ANNE-JOSEPHE TERWAGNE, plus connue sous le nom de THEROIGNE DE MERICOURT, n’est probablement pas l’auteur de ce Catéchisme libertin qu’on lui prête. Ce petit ouvrage sympathique et distrayant est publié en 1791 ou 1792 suivant les sources. Il expose sans trop de pudeur mais avec esprit, en quelque sorte, le « cahier des charges » du métier de putain à Paris.

Voici le texte de la « prière » dédicatoire placée au début :

« Oraison à Sainte Magdeleine, à lire avant le catéchisme. Grande Sainte, Patronne des Putains, fortifiez mon esprit, et donnez-moi la force de l’entendement, pour bien comprendre et retenir tout le raffinement des préceptes contenus dans ce Catéchisme : faites qu’à votre exemple, je devienne, dans peu, par la pratique, une Garce aussi célèbre dans Paris que vous l’étiez dans toute la Judée, et je vous promets, comme à ma divine Patronne et Protectrice, de donner mes premiers coups de cul en votre honneur et gloire. Ainsi soi-il. »

Voici un mot de « l’abbé Couillardin » dans sa préface dédiée à Madame l’Abbesse de Montmartre :

« Agréez, Madame, comme une offrande légitimement due, le sacrifice que je vous fais de deux pollutions complètes, et que je jure de réitérer chaque jour en votre honneur et intention ; c’est un tribut qu’on ne peut refuser au souvenir de vos charmes, dont j’ai tant de fois éprouvé l’empire, surtout dans ces moments d’ivresse et d’abandon général où vous vous plaisiez à les exhiber dans l’état de pure nature. Quelle motte ! Quel con ! Quel fessier plus attrayant que le vôtre ! Vous voir, vous trousser, vous foutre et décharger n’était que l’instant de l’éclair au coup de tonnerre. »

L’abbé Couillardin, si on l’en croit, était donc un éjaculateur précoce. L’auteur procède par « Demandes » et « Réponses ». En voici un exemple, qui en dira long à la fois sur la subtilité du propos et sur l’attitude théâtrale que certains prêtent aux femmes – à tort ou à raison, je m’empresse de le préciser :

« DEMANDE. La putain qui procure de la jouissance à l’homme, peut-elle s’y livrer avec tous, sans s’exposer à altérer son propre tempérament ? REPONSE. Il est un milieu à tout : il serait très imprudent à une putain de se livrer avec excès au plaisir de la fouterie : une chair flasque et molle serait bientôt le fruit de ce désordre ; mais il est un raffinement de volupté qui tient à la volupté même, et dont une adroite putain doit faire usage. Une parole, un geste, un attouchement fait à propos, offre à l’homme l’illusion du plaisir ; il prend alors l’ombre de la volupté pour la volupté même ; et comme le cœur est un abîme impénétrable, la putain consommée dans son art remplit souvent, par une jouissance factice, les vues luxurieuses de l’homme, qui se contente de l’apparence. Les femmes étant plus susceptibles et plus propres que tout autre à ce genre d’escrime, il dépend d’elles de donner le change à l’homme. »

Loin de moi l’idée de généraliser le fait à toutes les femmes, qui ne sont pas toutes, aux dernières nouvelles, de la profession, mais les mânes de GEORGES BRASSENS ne m’en voudront pas de citer « Quatre-vingt-quinze pour cent » : « Les « encore », les « c’est bon », les « continue » qu’elle crie pour simuler qu’elle monte aux nues, c’est pure charité (…) C’est à seule fin que son partenaire se croie un amant extraordinaire. » (C’est dommage qu’il fasse la liaison en « t » avec le subjonctif présent, mais bon, je m’éloigne de mon sujet.) Je cite cette chanson simplement pour montrer que le problème est éternel : que doit-on croire ?  

 

Une putain doit-elle procurer autant de plaisir à un fouteur de vingt-quatre sous, qu’à celui qui la paie généreusement ? Quels sont les attributs et les ustensiles qui doivent orner la chambre d’une putain ? Une putain qui a la chaude-pisse ou la vérole doit-elle et peut-elle sans remords baiser avec un homme sain ? Voilà quelques-unes des questions auxquelles veut répondre ce livre. Allez, en voici une dernière, pour la route :

« Jusqu’à quel âge une putain peut-elle exercer cet emploi avec honneur et profit ? REPONSE. Cela peut dépendre de plus ou moins de tempérament ; les blondes doivent quitter le commerce avant les brunes, leur chair étant plus sujette à l’affaissement (…) ». 

                                                                                                                                          

 

16.12.2007

EROS 7 - HISTOIRE D'O

EROS 7 – HISTOIRE D’O

Ces aventures du personnage que son auteur PAULINE REAGE a appelé O sont un autre classique de l’érotisme du 20ème siècle. Cela doit dater des années 1950. La préface de JEAN PAULHAN est une preuve qu’on n’est pas dans le « second rayon », mais dans la chose littéraire, dans le salon chic où l’on vient s’encanailler artistement en poussant des petits « oh » horrifiés qui humidifient certaines régions des dames bien élevées. Cette préface intitulée « Le Bonheur dans l’esclavage » n’est pas bête, et pourrait constituer une ébauche d’une « anti-servitude volontaire » façon ETIENNE DE LA BOETIE, se rapprochant du Grand Inquisiteur dont parle DOSTOIEVSKI : rien n’est plus difficile que d’être libre, pour ne pas dire angoissant, voire insupportable. Je ne parle pas de cette liberté veule que tout le monde a à la bouche aujourd’hui, et seulement à la bouche : la liberté de choix, qui n’est finalement qu’une LIBERTE DE SUPERMARCHE, qui consiste à décider de la façon dont on va consommer, c’est-à-dire à choisir comment on va être consommé par la machine. Je parle de cette liberté fondamentale qui décide de rester en vie ou de mourir, ou de disparaître aux yeux des vivants. Le genre de liberté revendiqué par FRANCOIS AUGIERAS, et qui fait dans son cas mourir jeune.

 

 

On ne sait pas pourquoi O accepte de son amant René d’être, sans prévenir, « la fille que je fournis ». On ne saura pas grand-chose des individus qui gravitent autour de l’héroïne, sinon qu’ils sont amateurs de rituels compliqués, de cérémoniaux quasi-religieux, bien qu’ouvertement consacrés au sexe. Je me rappelle m’être assez ennuyé à ce film inspiré d’une œuvre de FERNANDO ARRABAL Le Grand cérémonial, qui raconte la délivrance de Cavanosa (il faut oser un nom pareil) de l’emprise de la mère incarnée par Ginette Leclerc, « la plus freudienne des mères.  Attention au langage : je me souviens d’un professeur de gym obsédé de parties fines et qui partageait volontiers sa femme pourvu que lui-même puisse s’épanouir avec des jeunesses. Il n’avait tout simplement pas compris ce que signifient deux mots qui reviennent avec constance, fréquence et récurrence tout au long du livre.

 

 

En fait, ce sont deux métonymies, vous savez, c’est quand on désigne un objet par un autre qui lui est immédiatement contigu (après tout, c’est peut-être la synecdoque, mais que les cuistres m’emportent !). Il s’agit du « ventre » et des « reins ». Ce con était passé complètement à côté, prouvant qu’il n’avait strictement rien compris au livre : « ventre » désigne l’orifice antérieur de la femme, disons tout ce qui concerne la vulve, et « reins » renvoie à son orifice postérieur, dont il sera fait grand usage, voire abusage au cours du récit : pour faciliter l’introduction de toute sorte de « membres », on va jusqu’à lui introduire durablement des appareils destinés à « l’élargir ». Au fait, de quand date la chanson de SERGE GAINSBOURG Je t’aime, moi non plus ? C’est pourtant bien là qu’il marmonne plutôt qu’il ne chante : « Je vais et je viens entre tes reins », non ? La formule est pourtant assez explicite pour avoir excité en son temps l’extrême ire de l’Eglise catholique à l’encontre de ces deux incitateurs au stupre et à la fornication qui se livrent impunément au vice né, paraît-il, dans la ville de Sodome.

 

 

Le mystère règne sur les motivations d’O, qui devient cependant volontairement, peut-être par amour,  une esclave sexuelle, un « instrument » dont se servent son amant et d’autres. Rien ne sert de raconter par le menu. Je peux simplement dire qu’à la page 95 apparaît Sir Stephen H., dont la première parole qu’il lui adresse concerne ses mains, qui « ressemblaient aux mains d’un jeune garçon », et qui semblent « faites pour porter des fers, tant le fer lui allait bien ». Sir Stephen déclare aussi sans ambages : « And besides, I am fond of habits and rites » (en outre, j’aime particulièrement les habitudes et les rites). O va à l’esclavage avec la dignité d’une femme libre et avec la pudeur aristocratique d’une femme du monde. Il faut aussi savoir qu'en 1975, le dessinateur italien GUIDO CREPAX a réalisé une adaptation tout à fait à la hauteur du livre, et qu'il existe un film du même titre, que je n'ai malheureusement pas vu, sinon, ne doutez pas que j'aurais ici dit ce que j'en pense, mais comme il est de JUST JAECKIN, le même qui, sauf erreur, a pondu Emmanuelle, il y a du mouron à se faire.

 

06.12.2007

EROS 6 - 11.000 VERGES

EROS 6 – LES ONZE MILLE VERGES

Oui, je sais, tout le monde connaît ce livre célèbre de notre poète national, GUILLAUME APOLLINAIRE mort de la grippe espagnole, un certain 9 novembre 1918. Mais comment ne pas en dire au moins un mot ? Il fait partie, comme on dit, des « incontournables ». Je me demande si le nom de l’auteur n’est pas pour beaucoup dans la célébrité du livre. PASCAL PIA y voit d’indéniables qualités « qui n’apparaissent pas toujours dans les poèmes d’Apollinaire : une fantaisie débridée, une rêverie sadomasochiste illimitée, un humour macabre, violent, presque surréaliste, un manque d’esprit de sérieux qui donne une belle légèreté au récit, pourtant compliqué et rocambolesque ». Il faut oser : « des qualités qui n’apparaissent pas toujours dans les poèmes ». Et c’est Pascal Pia qui dit ça ! La culture incarnée ! Je le soupçonne de s’amuser, et de nous amuser. Ce livre est-il une parodie ? Ce n’est pas si évident. PHILIPPE DAGEN y voit un des grands romans politiques du vingtième siècle. Galèje-t-il ? Il rameute les Trois Essais sur la théorie de la sexualité de SIGMUND FREUD pour affirmer qu’Apollinaire « s’aventure plus avant ». C’est extraordinaire, non ? On trouve, comme année de première édition soit 1906, soit 1907 (et même 1908). Bref, la rigueur et le sérieux ne sont pas toujours au rendez-vous.

Le héros est un improbable hospodar roumain adepte de l’économie ultralibérale, le prince Mony Vibescu, qui fuit son pays pour ne plus être le jouet sexuel du vice-consul de Serbie, Bandi Fornoski, et emporte sa fortune et ses attributs à Paris, où il ne tarde pas à rencontrer d’accortes bougresses peu farouches, Alexine Mangetout et Culculine d’Ancône, trio auquel s’ajoute bientôt Cornaboeux, qui deviendra le valet de chambre du prince. Les deux compères, dans le train qui les emmène à Bucarest, rencontrent l’actrice Estelle Ronange et sa servante Mariette, commettent sur elles « le double assassinat de l’Orient-Express » après en avoir tiré toute sorte de plaisirs. Ils assistent ensuite à une drôle de cérémonie de conjurés « anti-dynastiques », puis partent pour la guerre. Mony s’occupe d’une femme dont l’amant possède trois testicules, mais elle lui pardonne. Arrivés à Port Arthur, ils assistent à un spectacle de cabaret un peu spécial, fréquentent Cornélie et Kilyému. Cette dernière raconte les mille « péripéties » qui constituent son existence. On capture bientôt son amant Egon, qui est condamné au pal, supplice accéléré par la gymnastique de la petite japonaise. Bon, j’arrête là le résumé.

Disons-le, malgré les nombreuses allusions littéraires – il y a même des « sonnets mythologiques » assez plaisants –, nous avons affaire à un roman pornographique, où toutes les perversions possibles ont droit de cité, avec une préférence pour diverses cruautés innommables. Par exemple, un fouetteur Tatar dessine artistement avec son instrument le mot « putain » dans le dos d’une femme punie. Même les deux héros sont parfois écoeurés, c’est vous dire. Bon, je sais bien qu’Eros n’est jamais bien loin de Thanatos, mais à la lecture, on se dit : qu’est-ce qu’il va bien pouvoir trouver de plus fort, autrement dit de pire ? Le pire, c’est qu’il trouve.

Toutes les notes