09.01.2008

GALLINA LA GRANDE

GALLINASKAÏA DERSCHMITZKAÏA

 

La salle aux profs est morne, et l’on fête un suicide,

Ça fait huit cette année, ça commence à fair’ vide.

« Ces huit ont eu raison », c’est Gontran qui proclame

Un avis péremptoire, à choquer les madames.

En perdant Gallina, la reine des cocottes,

La salle aux profs a perdu bien plus qu’une crotte :

Une vigie, un périscope, un vertigo.

Oui, notre basse-cour a perdu des kilos

De caquetage en gros, de sacrée pipelette :

Elle est partie au loin, la grande blondinette.

Nous n’apercevrons plus le fond de ses narines,

Qu’elle aimait promener au-dessus des clarines

Du troupeau, pour montrer que l’air qu’elle inspirait

Etait plus pur que le commun, beaucoup plus frais.

Je peux donc déclarer, sans craindre un contredit,

Que, Gallinaskaïa en retraite partie

- Ne le ni-ez donc pas, vous crûtes un instant

Qu'elle avait disparu définitivement,

Dans l'héroïque sursaut de lucidité

Que tout être connaît aux jours d'adversité -,

Le lycée a beaucoup perdu, oui, je m’explique :

L’occasi-on de rire, en ces lieux didactiques,

N’est pas si récurrente, surtout depuis qu’on a

Chassé tous les fumeurs, comme un vieux choléra.

Nous attendons impatiemment qu’une autre poule

Dans notre basse-cour, un de ces jours, déboule,

Pour, de patte et de bec, gratter, gratter le sol,

Trouver un motif à discours sur la moquette,

Un mégot de pensée, un copeau, une miette,

Qu’on dissèque à loisir, selon la scolastique.

Galliliana nous manquera, c’est statistique.

Son rostre commandait, son croupion quémandait

Le refus du regard masculin, le secret

Sur des charmes passés, vu l’âge canonique.

La jeune fille est sclérosée, la vieille bique

Est là, sous nos yeux horrifiés, comme une ver-

Mine, comme une chenille blanche en hiver.

On processionne, on se contorse et l’on sourit,

Et l'on se fout éperdument de la véri-

Té. L’argent n’est pas un problème, il est un droit,

Et le mari, grâce à son poste de bras droit

D’un PDG quelconque, assure un maximum,

Evitant à la dinde un choc sur le sternum.

Peau de soss’ sur les yeux, peau de vieux sur l’anus,

Gallinaskaïa marche vers son terminus.

La philo continue, avec, qu’on me comprenne,

Et Super Génitor, et l’autre phénomène,

Platona Bergsona, et je ne sais plus qui,

Et le grand allumé qui est le plus exquis

De tous les allumés de la Patagonie.

De la poule attendant la superbe agonie,

La basse-cour caquette, envi-ant la retraite

D’une galline altière ... à faire en vinaigrette.

27.12.2007

HATCHEPSOUT

HATCHEPSOUT

 

 

La salle aux professeurs est toute dans son lustre,

 

Pleine d’un peuple affable et courtois, pas des rustres,

 

Mais des gens distingués, raffinés, cultivés,

 

Des individus chics, pleins de noblesse nés,

 

Dont la conversation, les propos spirituels,

 

Rappellent les salons de ce siècle immortel

 

Où les plus grands esprits du temps, tous les artistes

 

(Peintres, poètes, dramaturges, violonistes)

 

Rivalisaient de grâce et d’esprit esthétique.

 

Les enseignants de notre temps, c’est très logique,

 

En peuple fier, en héritiers de la Culture,

 

Perpétuent sans faillir cette littérature

 

Dont le monde civilisé, avec aisance,

 

S’est imbibé comme d’un lait plein d’élégance.

 

– Roland, que me dis-tu, que je fais fausse route ?

 

Ce peuple serait mort, sa culture en déroute ?

 

Je ne veux pas le croire. Mon siècle des Lumières

 

Flamboie de tous ses feux dans mon cœur qui vénère

 

L’universel rayonnement du Philosophe.

 

D’après ton dire, ils ne seraient que des sous-offs ?

 

Des ventres mous ? Des ignorants ? De basses brutes ?

 

La barbarie assiégerait nos belles huttes ?

 

Ce n’est donc pas la Science qui les ferait vivre,

 

Mais la routine vide et l’effort de survivre ?

 

Autant de citoyens en béret, charentaise,

 

Baguette sous le bras, bouteille beaujolaise,

 

Autant d’êtres frileux, protégés du dehors,

 

Faibles d’humanité, et contents de leur sort ?

 

Ainsi donc tout s’explique, c’est donc cette mâchoire,

 

Que dedans cette étable, j’entends, masticatoire,

 

Remâcher, ruminer, devant son râtelier ?

 

Ce regard asinien, ce torse timoré,

 

Ce pas prudent, presque inqui-et, cette réserve,

 

C’est donc le corps professoral, cette âme serve ?

 

Il est donc naturel que, dans tout ce bétail,

 

HATCHEPSOUT ait sa place, en bon épouvantail.

 

Hatchepsout est épaisse, qu’on se le redise.

 

Ses contours sont taillés à la hache, et sa mise,

 

Jamais trop recherchée, inaperçue, se tient

 

– on n’est jamais si bien trahi que par les siens –

 

Dans l’abri d’une réfléchie banalité.

 

Son beau regard d’une exquise bovinité

 

Surmonte un menton double, un nez de sommelier,

 

Aux narines profuses, au port bien singulier.

 

Sa taille ayant rejoint le diamètre des hanches,

 

Elle accompagnerait Quichotte en digne Sanche.

 

Pourtant, pour le prix d’un, elle s’en offre deux :

 

Si Attila domine, Ajax est moins fougueux :

 

Dans l’attelage, il suit, en soufflant, les deux bœufs.

 

Hatchepsout, c’est aussi une voix de stentor,

 

Un peu grave et râpée, qui s’élance au-dehors,

 

La belle voix des harengères, des mégères,

 

Avant qu’elles ne cessent, las, à la légère,

 

De jurer tout leur soûl, tressant des mots fleuris

 

En guirlandes populacières. Hatchepsout,

 

Avant l’attelage Attila, traçait sa route,

 

Oh ! Peu de temps, en compagnie de cégétistes

 

Légers, velléitaires, puis changea de piste,

 

Subjuguée par l’aura de ses deux Espagnols.

 

Au charisme de l’un, moderne Rivarol,

 

Vrai Percheron de l’écurie professorale,

 

Elle attela sa bête, pour laisser son féal

 

Serviteur frotter contre son cuir aguerri

 

L’ardeur obéissante et le museau poli.

 

Ainsi va le cheptel, l’Eduquant National,

 

Figure du Régrès d’un brillant Idéal

 

Auquel certains ont cru, mais que, pour la plupart,

 

Les animaux de cette Ferme (l’Abattoir,

 

S’il faut être sincère) ont désormais noyé

 

Sous leurs sanies, leur fiente, putride diarrhée.

 

 

Idéal compissé, aspiration moisie,

 

Statue du Commandeur puante et refroidie,

 

Toi, bateau ivre-mort, perdu dans ce désert,

 

Reviendrez-vous un jour de la « longue misère » ?

 

26.12.2007

NEFERTITI

NEFERTITI

 

La Salle aux professeurs bruit de maints racontars :

C’est la récréation de dix heures moins quart.

On se retrouve, on se salue, et l’on s’évite,

On joue des coudes dans la foule, et l’on s’invite

A consommer quelque breuvage à la machine

A café, dont la fente avide emmagasine,

Obole après obole, un magot conséquent.

Quand « monsieur Zanussi » lui ouvre l’abdoman,

Chacun piaffe alentour, chacun râle, il est tard,

Presque temps de retourner causer aux braillards.

« Tu boiras ton potage une autre fois, Roland.

– Penses -tu ! S’il le faut, je le prendrai, mon temps.

Tu n’imagines pas que je vais me gêner ! »

Ainsi va l’existence au sein de ce clapier.

Lapinette d’anglais, Lapino d’italien,

Lapino mécanique, Lapinette espingouin,

Le peuple lapinesque ronge sa férule,

Enguirlande sa cage, adorne sa cellule,

Divorce et se marie, arrive en nulle part

Quand il est jeune, ou bien attend son grand départ.

Dans ce grand verre d’eau, y a bien quelques tempêtes,

Mais un pet de lapin ? Autant vaut la trompette.

Pourtant, dans ce troupeau voué à s’avilir,

Quelque rongeur s’obstine à crier, à rugir,

A croire qu’on pourra changer le cours des choses,

Défendre un métier moribond, une cause

Sacrée, dévotement drapé dans son drapeau

Rouge bien sûr, l’étoffe, et rouge le propos :

Cette lapine a du muscle dans le discours,

Elle est « en lutte », ou presque, au moins deux fois par jour,

Quelques braves instants, quelques fortes minutes,

Elle retrouve alors le goût de la dispute,

Dominée par sa voix à l’accent du sud-ouest.

Y croit-elle ? Jamais elle n’a tourné veste,

Il faut lui reconnaître enfin sa cohérence

Et sa constance, même si quelques engeances,

Aux mobiles obscurs, font mine de pointer,

Au nez de la rongeuse, un peu d’absurdité :

« Comment peux-tu souffler le vent de la révolte,

Toi qui, pour domicile, a choisi, désinvolte,

De t’implanter au cœur de ce quartier bourgeois ? »

NEFERTITI, car c’est son nom, persiste, et croit

Que sont bonnes en soi, toujours, les intentions.

Peut lui chaut de passer, dans ses déclarations,

Donc, d’un avis certain à son exact contraire,

De la jubilation d’avoir terrassé, hier,

Le chef du syndicat, qui régnait en tyran,

A la supplication à deux genoux rampants,

Pour qu’il revienne, oh oui, à cette même place.

Mais ce qui, chez une autre, passerait pour putasse,

Prend chez elle des airs de sanctification,

Tant sa sincérité ne souffre pas soupçon,

Même si, dans son dos, Nostra Dama, parfois,

Laisse parfois comprendre, autant que Regina,

Ses « meilleurs amies », que sa tête brouillée

Donne parfois des signes d’instabilité.

Laissons donc aux méchants le soin de cancaner,

Et gardons, quant à nous, au nom des Pyrénées,

Notre estime sans faille, et sans charivari,

Notre reconnaissance à la NEFERTITI.

25.12.2007

CLEOPATRE

CLEOPATRE

 

Cléopâtre paraît, qu’on se le dise, ah mais !

Sonnez, fifres et cors : Cléopâtre paraît.

C’est madame artifice en personne, à nos yeux,

Qui débarque sur terre en message des dieux.

Louise Brooks a prêté sa coiffe dessinée,

La maigreur a fait don de sa chair efflanquée.

Tous les matins, devant le conseiller des grâces,

Elle répare à coups de crème les hélas

Que le temps réaliste a déposés la nuit

Sur son front jadis lisse et ses joues d’aujourd’hui,

Je veux parler du parchemin qui, avec l’âge,

A subi en silence un constant surmenage.

Sur ce qui reste de son corps, elle a posé

A la diable, mainte étoffe superposée,

Sortie de l’atelier « de style », où œuvre un frère

Dont la seule cliente est ici, lan-lanlaire.

L’ensemble est, à coup sûr, un brin original,

Un peu même excentrique, étroit, dans le banal.

Je sais, cela se contredit : il faut me croire,

Le paradoxe est là, urgent, opératoire.

 

L’important ne saurait être dans les regards

Portés sur Cléopâtre : il est bon de savoir

Que le sien seul importe au miroir du matin.

Son approbati-on dissipe tout chagrin,

Installant autour d’elle une bulle hermétique,

Où le bonheur d’être ainsi, comme une musique,

Nimbe tout son esprit d’une ouate confortable.

Pour toute la journée, son reflet agréable

La suit et la protège, fidèle et charmant.

Miroir a délivré, sans se faire arrogant,

Son bon de sortie, le monde peut s’agiter :

Un nuage la met vraiment hors de portée.

 

Et puis, un jour, ses souhaits se sont réalisés,

D’un seul coup elle fut au faîte d’Empyrée.

Tel chevalier Bayard fendant les ennemis,

IL parut, fier, montant ses paquets de copies,

LUI, l’Artaban, lui, le seul héros du Lycée.

Ce fut le coup de foudre, instant tant caressé.

Est-ce Antoine ou César ? Lusignan ou Biron ?

Dans notre bataille indécise, il a fait front,

Son intrépide stylo rouge a fait merveille,

Du vainqueur, elle fut le tribut nonpareil.

Rayant d’un trait rageur l’insolente ignorance,

Infatigable preux, sa force sans clémence

Jeta sur le sol nu mainte dissertation

Que le pubère analphabète à grand mal pond.

Se réveillant d’un trop long sommeil, Cléopâtre

Fondit entre les bras de son puissant bellâtre,

Conquérant et conquis, auréolé de gloire.

 

Mais qui met par avance une suite à l’histoire ?

24.12.2007

FIGURE 3 - GONTRAN (fin)

FIGURE 3 – GONTRAN (2)

On l’a compris : quand Gontran ne proteste pas,

Il râle, il se gendarme, il en veut aux goujats

De la Terre entière, en général, et aux ploucs

Qu’il côtoie au Lycée, dont le cerveau de bouc

N’est pas à la hauteur des promesses humaines.

Alors, pour respirer, il dira des neuvaines,

Il défendra Béraud, le pari-a lyonnais,

Auquel il voudrait bien édifier un palais,

A moins qu’un éditeur audacieux lui propose

De conduire à bon terme sa complète prose.

N’attaquez pas l’icône, injustement maudite,

Il vous en cuirait fort, c’est total explicite.

Ne vous en prenez pas non plus, je vous préviens,

A une dame brune, ou je réponds de rien.

La chanteuse est un astre, et sa lumière embrase

Encore et pour longtemps son esprit en extase.

Ce natif d’une ville où les « canuts » ont fait

Parler la poudre en des époques reculées,

Veut qu’un jour on leur rende justice et honneur,

Au sein d’un édifice où battrait ce vieux cœur,

Colline qui travaille, non colline qui prie,

Pardon, j’oppose les deux mots : ils s’associent.

Il faut du temps pour qu’une idée creuse son aire.

Avecques son ami Judas de Lavallière,

Attablé très visible aux tables d’un café,

Brasserie des Ecoles pour ne rien cacher,

A grands coups d’Affligem – et puis de gin tonic

Pour Judas : à chacun son enfer alcoolique –

Il pondit un chef d’œuvre, un robuste pamphlet

Qui stigmatise enfin, ridicule parfait,

L’univers carcéral des foules lycéennes,

Où grouille un peuple mou, un gibier de géhenne,

Aiguillonné par la figure épouvantable

D’Esseulesse, le dard au venin de grand diable.

Et en ces lieux, sous la gouverne d’Esseulesse,

Rôde, mystéri-euse, une Main vengeresse,

Justicier implacable qui, toujours, sait s’abattre

Sur la joue d’Isabeau Guignolat, Cléopâtre

Au petit pied, qui se regarde à tout moment

Dans le miroir ardent de ses yeux complaisants.

Ce livre fut écrit lors de scènes épiques.

Yves, l’un des serveurs, pourrait, c’est véridique,

Vous en raconter des vertes z’et des pas mûres.

Gontran ayant quitté la Brasserie impure,

Il a fait de la Crèche une base avancée,

Il a fait de la bière une ennemie jurée

Pour garder « tummy flat », et ma foi, il s’y tient.

Je le sais pour l’y avoir, quelquefois, rejoint.

22.12.2007

FIGURE 2 - GONTRAN

FIGURE 2 – GONTRAN (1)

La salle aux professeurs est morte et constellée

 De hâves silhouettes bientôt effacées.

Il est trop tôt pour être là, et cependant,

Les « Matinaux », ces preux, en chevaliers bouillants,

Font déjà, dans les lieux, leur métier ordinaire.

L’homme en bleu, tête basse, essaiera comme hier

D’ôter de la moquette un milliard de poussières.

Un scientifique éteint, le bouc en bandoulière,

Introduit sa monnaie pour extraire un café

De la machine. Un angliciste est occupé

A se photocopier quelque formule obscure.

Il a trouvé sa place, mais aussi sa posture :

Guichetier vigilant, il sait qui entre et sort,

Esseulesse saura qui soigne son confort :

Ses petits yeux ne perdent rien des mouvements,

Sauront les rapporter minuti-eusement.

Quelques âmes en peine errent de droite à gauche,

Et puis de gauche à droite, le regard en ébauche.

En un mot, le Lycée sort mal de son « ci-gît »,

Ebrouant un à un ses membres engourdis.

C’est alors que, de son pas lent, de son pas lourd,

Paraît Gontran, l’œil et la dent façon vautour.

Descendu de son autobus, il récrimine,

Il regrette l’absence de la chevrotine,

Qui, si le monde était comme Bloy l’envisage,

Aurait tôt fait de supprimer tous ces visages

Inutiles, mal faits, malodorants, stupides,

Tous ces corps mal conçus, inconscients et livides,

Cette engeance repue qui ne sait que subir,

Résignée à sa vie minuscule, à blettir.

« Y aura bientôt cent ans d’malheur, ô vieux Léon,

Que t’as quitté ces lieux mités. On se morfond.

O grand Léon, toi, tu saurais, de ta diatribe,

Leur mettre le nez dans leurs étrons, dans leurs bribes. »

Ainsi pense Gontran quand il arrive là,

Plein d’un monde meilleur que celui-ci qu’il voit.

Mais il y a cette heure avecques les Seconde :

 Va bien falloir tenir, à grands coups de faconde.

En deux temps trois mouv’ments, voilà l’heure employée.

En Première, ce beau poème de Musset

Fera l’affaire : il y parle du « Misanthrope ».

Quant aux « post-bac », banals pithécanthropes,

Il dresse le portrait de leurs laids géniteurs

Pour bien faire sentir le poids de leur lourdeur.

Ce monde est trop mal fait, décidément, il faut

Le purger d’un seul coup de tous ces anormaux.

 

A suivre…

20.12.2007

FIGURE 1 - MONSIEUR DE LAVALLIERE

FIGURE 1 – JUDAS DE LA VALLIERE

La grande salle aux professeurs bruit de cent sons,

 Les voix d’elle et de lui qui se chamaillent font

A peine frémir la vieille moquette rouge.

« Salutation, bonjour », on s’affaire, on se bouge,

C’est, à n’en plus finir, de longs salamalecs.

A la photocopie, c’est pire, mais on fait avec.

Sur les quatre machines, oui, trois sont en panne,

Or : « Il n’est rien de plus urgent qu’Aristophane »,

Clame un vieil helléniste. « Mes triangles d’abord »,

Vocifère un matheux, les deux yeux en dehors.

« Ma carte est importante », hurle la proserpine,

Infernale mégère à la triste trombine.

Enfin, c’est anarchie, désordre, cafouillage,

Mêlée, salade russe et savant pataugeage,

Quand, soudain, tout se tait, et l’infâme cohorte,

Dans le cadre incertain que dessine la porte,

Voit alors apparaître, hautain, droit, surhumain,

Le Comte dans sa cape, la canne dans la main,

Le Stetson sur la tête. Avec sa lavallière,

Son gilet de soie grège et sa pupille altière,

Il domine un tumulte où il ne descend pas.

Il passe noblement, traversant de son pas

Imperturbable l’agitation populaire.

Daignant faire un salut à « la belle Isabelle »,

Saluant très courtois toute une ribambelle,

Mais ignorant, narquois, le veule Gélatine.

Philinte rayonnant, moderne Lamartine,

Il coordonne en maître une armada d’obscurs

Tâcherons malvoyants, insoucieux des futurs,

Professeurs de français à leurs heures perdues,

Leur procurant sans barguigner ses grandes vues.

De sa lippe inspirée, légèrement tombante,

Sort parfois un oracle en forme indifférente,

Car il se donne un air de tout prendre de loin,

Avec un ton léger, mais je sais que son groin,

Fameux pour débusquer la truffe éléphantine,

Est sensible aux fragrances venues des latrines.

Son maître-mot, son droit canon est : diplomate,

Sois toujours onctueux, mondain, aristocrate,

Fais toujours à autrui le don de tes bontés,

Même si, dans son for, on l’entend bien pester.

Il a, sur les humains, un avis pessimiste,

Il a, sur ses talents, un avis trop modeste.

Il aime, à l’occasion, s’imbiber de gin’to’,

Collectionner toutes les sortes de pourceaux,

Ecrire en vers mirlitonnants maintes tirades,

Qu’il prête à Cécilia d’avant son algarade.

Il aime à corriger, dans son enthousiasme,

L’ineptie lycéenne, en poussant des sarcasmes,

Avec son grand sérieux de penseur concentré,

Sourd aux divagations, dans un complet retrait.

Enfin, c’est le seigneur des hôtes du lycée,

Ramage de stentor usé par la fumée,

Plumage d’héritier de la vieille noblesse,

Il trône fièrement au sein des petitesses,

Qui ne sauraient l’atteindre, lui qui s’est juré,

Jusqu’au bout du chemin, c’est sûr, de ricaner.