25.01.2008
DE L'IDENTITE DES CONTRAIRES
IV – DE L’IDENTITE DES CONTRAIRES
« Phallus déraciné, NE FAIS PAS DE PAREILS BONDS ! » C’est Dieu en personne qui parle. Si, si ! Après être sorti du bordel, il se rend compte qu’il a perdu un cheveu dans ce lieu peu recommandable. Et le cheveu n’est pas content, on le comprend, et il menace son divin propriétaire de le dénoncer à la face des hommes. C’est du chantage, quoi. Dieu n’en mène pas large et essaie de le calmer : « (…) je te replacerai parmi les autres cheveux (…) mais, laisse d’abord le soleil se coucher à l’horizon (…) je ne t’ai pas oublié ; mais on t’aurait vu sortir et j’aurais été compromis ». C’est dur pour Dieu.
Allez, je vous dis d’où ça sort : Les Chants de Maldoror. C’est LAUTREAMONT qui les a écrits. Je vous les recommande : c’est vivifiant et rafraîchissant quoique pas à mettre entre les mains des petits n’enfants. Enfin, c’est du Lautréamont retouché par ALFRED JARRY. Ça, c’est dans César-Antéchrist, et même dans « L’Acte héraldique », pour être précis. Le « phallus » dont il est question, c’est le « bâton-à-physique », tout le monde l’a reconnu (voir Ubu roi, acte IV, scène III). Ce bâton – attention, suivez bien, parce que ça devient compliqué – est tour à tour et en même temps en position horizontale et verticale (en langage héraldique, cela donne « fasce » et « pal », deux petits mots qui produisent des jeux de mots, mais ne nous égarons pas), et permet à Alfred Jarry d’inventer l’IDENTITE DES CONTRAIRES, par la fusion du signe + et du signe –. Le signe – est le phallus en position de fasce, et le signe + est le phallus en position simultanée de fasce et de pal. Je ne sais pas si vous me suivez. Je vous passe le délire sur « moins-en-plus » et « moins-qui-est-plus », pour en arriver à l’essentiel : « Axiome et principe des contraires identiques, le pataphysicien, cramponné à tes oreilles et à tes ailes rétractiles, poisson volant, est le nain cimier du géant, par-delà les métaphysiques ». Voilà, vous avez tous les éléments en main. C’est clair, non ? Et même lumineux, voire aveuglant, non ?
Je prie le lecteur de m’excuser : ce n’est pas Alfred Jarry qui a inventé « l’identité des contraires », ce sont les philosophes « présocratiques », mais je ne vais pas vous embêter avec ça. Sachez seulement que « ceux qui professent l’existence simultanée de l’Etre et du non-Etre sont cependant conduits à admettre que toutes choses sont plutôt en repos qu’en mouvement : il n’y a rien en effet en quoi elles puissent se transformer, puisque tout est dans tout » (Aristote, Métaphysique). Pour être sûr que tout le monde a bien suivi, interro écrite dès demain. C’est que c’est un blog de haute tenue, ici, qu’on se le dise ! Notons en passant que le célèbre « tout est dans tout », les facétieux ajoutent « et réciproquement », a été enfanté par l’un des deux princes de la philosophie, et que ceux qui le considèrent comme une boutade ne sont que des ignorants.
Revenons à notre identité, à ses contraires et tout le bataclan. Si les contraires sont identiques, pourquoi se combattraient-ils ? « Le signe Plus ne combattra point contre le signe Moins. » Vous avez compris pourquoi le pataphysicien arbore ce fin sourire débonnaire, à peine dessiné, dont je parlais dans une note précédente ? En lui, viens reconnaître, en lui, viens reconnaître (air connu) la Vérité dont a besoin le monde pour être sauvé. C’est parce que la ‘Pataphysique apporte au monde la SERENITE ABSOLUE, la PAIX ETERNELLE, la BEATITUDE INFINIE, la CONCORDE INTEGRALE, l’HARMONIE UNIVERSELLE. Et cela dès l’ici-bas. Même pas besoin d’attendre l’hypothétique.
Ce laïus n’a rien à voir avec un sermon, je ne fais pas de « prosélytisme » : je me contente de décrire, j’espère que tous mes lecteurs en sont intimement convaincus. Allez, à bientôt, pour la prochaine « leçon de ‘pataphysique ».
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19.01.2008
L'AMOUR ABSOLU
Cinquante pages en « Poésie-Gallimard », quarante en Pléiade, tu te rends compte, et ALFRED JARRY ose appeler ça « roman ». Bon, c’est vrai, il devait constituer, à l’origine, un simple chapitre de L’Amour en Visites. On ne va pas chipoter. Car ce livre, c’est bien une aura de beauté qui émane de lui. Comme le disait le regretté NOËL ARNAUD, c’est vrai qu’il ne s’adresse pas au lecteur paresseux, consommateur d’histoires plus ou moins bien torchées, davantage habitué à la « production » qu’à la « création ». Si tu penses en être, cher lecteur, il vaudrait peut-être mieux que tu passes ton chemin. Ce territoire est celui de la littérature, la vraie, la pure et dure, peut-être même l’intégriste. La preuve ? Qui a lu L’Amour absolu ?
Emmanuel Dieu, ancien enfant trouvé, le jour de Noël, dans un « doué » (lavoir en Bretagne), a été condamné à mort, et il attend son exécution. Voilà tout ce que je dirai de « l’intrigue ». A-t-il tué, d’ailleurs ? Rien n’est moins sûr : « S’il n’a pas tué, pourtant, ou si l’on n’a pas compris qu’il tuait, il n’a d’autre prison que la boîte de son crâne, et n’est qu’un homme qui rêve assis près de sa lampe ».
J’ai naturellement découvert ALFRED JARRY par son côté face : le père Ubu. Je me rappelle même avoir laborieusement, avec des potes, enregistré quelques scènes d’Ubu roi sur un magnétophone à bande. Mais je ne sais pas pourquoi, je me suis mis à débusquer, à éplucher les autres œuvres, en particulier L’Amour absolu. Qu’est-ce qui attire ? Qu’est-ce qui fascine, ici ? Je réponds : la force poétique du texte, où se télescopent les histoires et les mythes les plus divers, dans une sarabande enfiévrée : Ahasvérus, le juif errant, qui devient le « Christ-errant », le dieu Odin et ses loups, la fée Mélusine, des souvenirs de Rabelais, de Cervantès (l'hermine) et des Mille et Une Nuits, Joseph et Marie, la Bretagne, l’enfance et l’adolescence, etc. Vous comprenez qu’on ne peut se hasarder à en dérouler l’intrigue.
Ce texte n’a pas pris une ride, contrairement à toute la littérature symbolarde, épouvantablement ligotée dans l’époque qui l’a vu produire. Je ne qualifierai pas sa modernité du trop galvaudé « stupéfiante ». Plus simplement, j’en donnerai un exemple convaincant. On sait que L’Interprétation des rêves, ouvrage fondateur s’il en est, paraît en 1895. Bon, je sais que le professeur de philo de Jarry, M. Bourdon, faisait, dès 1890, des cours sur Nietzsche, non encore traduit en français, mais je doute fort qu’Alfred ait pu avoir connaissance du livre de Freud, qui définit le rêve, comme chacun sait : « un accomplissement de désir ». Or, voilà-t-il pas qu’ALFRED JARRY écrit, en 1899 :
« La Vérité humaine, c’est ce que l’homme veut : un désir.
La Vérité de Dieu, ce qu’il crée.
Quand on n’est ni l’un ni l’autre – Emmanuel –, sa Vérité, c’est la création de son désir. »
Voyez la citation, en haut, et on dira ce qu’on voudra, mais … Vous voilà convaincus, n’est-ce pas ?
Ce qui me frappe, aussi, c’est l’intensité du récit, sa densité, ainsi que le mystère obstiné qui plane sur ce que certains appellent la « réalité ». Y a-t-il eu adultère ou inceste ? Meurtre ou naissance ? Est-ce la mort ou le sommeil ? Le rêve ou la réalité ? La femme s’appelle-t-elle Varia ou Miriam ?
« Absolu – ment.
C’est une charade.
Ce que ne qualifie pas le premier est le sujet du second.
Tout dans l’univers se définit par ce verbe ou cet adjectif. »
Inépuisable.
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11.01.2008
MESSALINE
MESSALINE
La Messaline de l’histoire il faut se la figurer très jeune : elle a vingt-trois ans (23) quand l’empereur Claude, son époux (celui des « Tables Claudiennes » des pentes de la Croix-Rousse), la fait assassiner. L’existence de l’impératrice, enfin : de la femme de l’empereur, d’après la carte postale léguée par la tradition, est consacrée au sexe, au vice, aux perversions. Messaline ne sait plus où donner de la débauche, elle s’y perd, au point qu’elle a oublié un détail : si elle a le droit (oui, enfin, … quand je dis le droit …) d’avoir toute sorte d’amants, l’idée d’en épouser un, Caius Silius, est très mauvaise, elle est même si mauvaise que c’est un crime.
ALFRED JARRY, avant d’arriver à sa mort, part de quelques vers pas piqués des hannetons, des vers tirés, non pas du nez, mais des Satires du poète latin JUVENAL. Attention, c’est parti :
Tamen ultima cellam Clausit,
adhuc ardens rigidae tentigine vulvae,
Et lassata viris nec dum satiata recessit.
T’en fais pas, la traduction arrive, c’est gratiné : « Cependant, elle clôt sa cellule la dernière, brûlant encore de la tension de sa vulve rigide, et fatiguée du mâle, mais non pas rassasiée ». Tu te dis qu’elle a passé toute la nuit à baiser, et c’est la vérité, mais de quelle « cellule » peut-elle bien sortir ? Eh bien, la femme de l’empereur, comme n’importe quelle putain de base, est allée, la veille au soir, « faire le métier », soyons clair : faire la pute, et la cellule est celle d’un bordel du quartier de Suburre, mauvais quartier de la Rome antique. Toute la nuit, elle a reçu des hommes. « C’était un soldat vêtu de cuir, et Messaline eut l’impression que s’épanchait en elle une outre en peau de bouc vivant. » « Et s’ils se fermèrent dans le plaisir, quand ses cuisses dures firent une ceinture au lutteur accroupi sur elle, plus éternels que les vrais yeux de la courtisane, les bouts dorés des seins veillèrent à leur tour de leur feu infatigable. » « Et il vint des hommes, des hommes et des hommes. »
Jarry écrit : « La dernière, après même sa suivante, elle ferma sa cellule, mais le désir la consumait encore » (voir citation latine). La « suivante » en question est une prostituée professionnelle. Messaline aime la compétition, mais la professionnelle, dans la joute sexuelle, a été la plus forte : en vingt-quatre heures, elle a accueilli vingt-cinq mâles, un de plus que l’impératrice.
Le gris commentateur de bibliothèque est perplexe : « la tension de sa vulve rigide », mais ça ne veut rien dire, voyons ! Il ne sait plus : une vulve, enfin, d’après ce qu’on lui a raconté, c’est différent d’une verge. Seule cette dernière (enfin, c’est du ouï-dire) se dresse bien droite quand une femme appétissante passe dans le paysage. C’est bien tout l’intérêt du personnage. Et ce n’est pas pour rien qu’ALFRED JARRY, à Messaline, fait correspondre le Surmâle (voir une note précédente) : elle est, en quelque sorte, une « super-femelle ». Ce sont deux êtres d’exception, la preuve, c’est que les deux meurent à la fin. Messaline, elle, c’est, dans une sorte d’hallucination, en s’introduisant dans le corps le glaive de l’homme envoyé pour la tuer, glaive dans lequel elle voit le phallus tant aimé. Quand le soldat commence à sortir la lame de son fourreau : « O comme tu as froid ! dit-elle. Ne touche pas tout de suite le cœur de Messaline, il y fait si doux que tu t’y brûlerais au sortir d’un tel froid. », au grand dam de l’exécuteur.
« Nec dum satiata recessit » (elle se retira sans être rassasiée) est beaucoup plus simple, et perpétue cette vision masculine : le plaisir féminin est un puits sans fond, la jouissance féminine est potentiellement infinie, et la femme serait, quoi qu’il arrive, par nature, sexuellement insatisfaite. C’est une tradition qui remonte au mythe de Tirésias, que tout le monde connaît, mais que je peux rappeler ici. Tirésias est un jeune homme. Un jour, se promenant, il assiste à l’accouplement de deux serpents, et paf, comme de juste en pareil cas, il est illico transformé en femme, et il passe sept ans sous cette forme avant, pour la même raison, de redevenir un homme. Cette histoire a transpiré jusqu’à l’Olympe où, une fois de plus, Zeus et Héra se chamaillent sur un point crucial : de l’homme ou de la femme, lequel éprouve le plus de plaisir dans l’amour ? Tirésias, qui a joué sur les deux tableaux, et mangé aux deux râteliers (sur ce mot, voir ci-dessous) répond : si l’on divisait le plaisir amoureux en dix parties, la femme en aurait neuf et l’homme une seule. Shazam ! Héra, en un éclair, rend le pauvre homme aveugle, elle est furieuse, faut la comprendre, un important secret qu’elle avait tant de mal à garder secret ! Zeus, pour le remercier, lui accorde en revanche le don de double vue : tu verras, non pas double, mais l’invisible. Alors, le féminin a-t-il un potentiel de jouissance à ce point supérieur au masculin qu'il faille empêcher coûte que coûte ce secret de transpirer ? Aux dernières nouvelles, on n'en sait pas plus. N'est-ce pas SIGMUND FREUD qui, parlant de la femme, utilisait l'expression "continent noir" ?
Après cette « minute culturelle », revenons : nous n’en avons pas fini avec Messaline. Car ALFRED JARRY, quelques années avant le livre, a eu affaire à LA VIEILLE DAME, épisode célèbre parmi les jarrystes, relaté dans L’Amour en Visites (chapitre III). BERTHE DE COURRIERE de son vrai nom, elle a « fait une fin » comme compagne (il fallait dire « cousine ») de REMY DE GOURMONT, après avoir été modèle du sculpteur CLESINGER et l’égérie du Général BOULANGER. Je vous passe les épisodes de l’histoire. Alfred la rencontre dans des circonstances croquignolettes : cette vieille dame s’est mis dans l’idée de se farcir ce jeune homme de 22 ans, et lui envoie un drôle de texte intitulé « Tua res agitur » (les latinistes comprendront : tua res, c’est, mot à mot « ta chose », on devine à quoi elle pense). Après un rentre-dedans pas possible, il se rend chez la Vieille Dame, où elle s’efforce de le provoquer à l’acte.
Allez, quelques bribes de ce dialogue, dont aucune raison ne permet de penser qu’il n’est pas rigoureusement authentique : « Ah ! si les jeunes gens ne connaissaient que moi, ils s’épargneraient bien des occasions de dépenses et des risques de maladies honteuses ! Je calmerai vos excitations sans ces dangers abominables. – Je ne suis pas excité du tout. Vieux dromadaire ! » Et puis : « Ah çà ! Me prenez-vous pour Madame Putiphar ? Si j’avais vraiment envie de ces choses, je pourrais descendre dans la rue, vers le boucher du coin. Mais je ne suis pas une Messaline. » Nous y voilà. « J’ai eu l’univers à mes pieds, en la personne du Général MITRON. Si j’avais voulu, il aurait été dictateur et moi reine de France ». Elle se fait entreprenante : « Elle frotte son menton hérissé sur les genoux de Lucien ». Oui, le héros du livre s’appelle Lucien. Et puis le bouquet, j’espère que ça ne vous coupera pas l’appétit : « Voulez-vous que je dépose dans un verre d’eau mon râtelier, pour prolonger dans tout mon palais la douceur de mes lèvres ? ». Retenez bien cette formule extraordinaire. Le chapitre finit sur cette notation : « … la Vieille Dame range divers ustensiles qu’on ne peut pas dire et qui n’ont pas servi ».
Après avoir rompu avec BERTHE DE COURRIERE, et en corollaire, avec REMY DE GOURMONT, ce qui est plus embêtant quand on a des livres à publier, ALFRED JARRY écrit un petit poème vengeur, où revient, à la fin de chaque strophe LA phrase : « Mais je ne suis pas une Messaline », et qui finit ainsi : « Envoi respectueux à Berthe de Courrière. – Vieux dromadaire, afin d’encourager / La Jeunesse à t’offrir sa javeline, / Sache allonger la phynance adjugée / A l’overrier, qui vient pour vidanger. / L’overrier n’est pas une Messaline ».
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06.01.2008
LE SURMALE
Pour commencer, j'explique la mention de la catégorie "Jarry côté pile". Pour tout le monde, côté face, donc, Alfred Jarry, est l'immortel auteur d'Ubu, de tous les Ubu : le roi, l'enchaîné, le cocu, le sur la butte, l'almanach, et tout ce qui tourne autour de la gidouille et de la sphère. On oublie ainsi le "côté pile". On oublie qu'Ubu est la forêt qui cache la forêt, si je peux me permettre cette formule audacieuse. Celle des autres oeuvres. C'est dans cette forêt-ci que cette rubrique se propose d'entrer, et de faire entrer les curieux qui se laisseront tenter.
Alfred Jarry, quand il a hérité de je ne sais plus qui, a tout claqué assez rapidement dans une revue illustrée, de luxe, pour l’impression de laquelle il a fait fondre des caractère spéciaux, enfin bref : un folie, un geste artistique, ou ce qu’on voudra. Pour le reste (de son existence), il a vécu sans un, raide comme un passe-lacet, comme on disait dans les anciens temps. Faut dire que ce n’étaient pas ses livres qui pouvaient lui rapporter beaucoup, vu le nombre des acheteurs potentiels auxquels ils étaient destinés : ça devait tourner autour de 37 ou de 42 exemplaires vendus. Alors il a l’idée d’écrire deux romans « populaires » qui vont lui rapporter le magot. Ce seront Messaline et Le Surmâle. Bon, inutile de vous dire que le magot, il l’attend encore. Enfin, là où il est, n’est-ce pas, mon bon monsieur, ça ne lui tire plus sur l’estomac. Mais, comme dirait Gontran, tout ça ne nous dit pas l’heure.
Or donc, Le Surmâle (roman moderne) raconte l’histoire des performances sexuelles d’André Marcueil, « homme ordinaire », d’apparence chétive, dont une mystérieuse transformation va faire un surhomme. Au début, scène mondaine et discussion mondaine autour de l’amour. Marcueil assène cette vérité : l’amour est un acte, et l’on peut le faire indéfiniment (sans aucun « dopage », cela va de soi). Dans le fond, l’homme « moderne » est une machine à ce qu’on voudra, ici une machine à baiser. C’est écrit en 1902, je vous signale. C’est même un homme qui en remontre à la machine, puisque, au cours de l’invraisemblable « Course des 10.000 milles », l’homme ordinaire, à vélo, vient chaque jour, à vélo, déposer des roses fraîchement coupées sur le wagon d’Ellen Elson, qui est à bord de ce train lancé à des vitesses « qu’on n’a jamais osé rêver », contre laquelle lutte la quintuplette emmenée par Bill Corporal Gilbey. Un petit mot sur cette course : vous avez cinq bonshommes sur un vélo à cinq places et, en plein milieu de la course avec le train, Jewey Jacobs meurt, et le chef, pour ne pas perdre la course, décrète : « Ah ! il est mort ? Je m’en f…, dit Corporal Gilbey. Attention : ENTRAÏNEZ JACOBS ! ». Les quatre autres forcent donc la rigidité cadavérique, et la suite : « En effet, non seulement il régularisa, mais il emballa, et le sprint de Jacobs mort fut un sprint dont n’ont point idée les vivants ». Et les quatre de s’exclamer : « Hip, hip, hip, hurrah pour Jewey Jacobs ». Ce genre d’idée, il fallait oser, non ?
N’attendez aucune description graveleuse, si l’on excepte quelques – oh ! très modestes – allusions lorsque les prostituées invitées pour subir la performance seront enfermées à clefs dans un local où, s’ennuyant ferme, elles trouveront quelques moyens de … se désennuyer entre elles. C’est Ellen Elson, fille unique et préférée du célèbre chimiste américain William Elson, père de la mythique Perpetual Motion Food : l’aliment du mouvement perpétuel, en français : la potion magique, c’est Ellen Elson, disais-je, qui a enfermé les hétaïres, car cette très jeune femme n’a froid nulle part, encore moins là où vous pensez, bande d’obsédés, et elle veut subir à elle toute seule les assauts de « l’Indien tant célébré par Théophraste ». Le professeur Bathybius est témoin de la scène et, au bout des vingt-quatre heures imparties, cet observateur objectif, rigoureux et parfaitement scientifique, peut inscrire le chiffre faramineux de quatre-vingt-deux (82) : le public n’en revient pas : « La dépopulation n’est plus qu’un mot ! », dit un sénateur, sans se rendre compte que le nombre des naissances dans une population ne dépend pas du nombre des hommes mais des femmes.
L’apothéose finale, je devrais dire la « Passion » d’André Marcueil, se déroule de la façon suivante : l’ingénieur Arthur Gough fabrique la « Machine-à-inspirer-l’amour ». « Si André Marcueil était une machine ou un organisme de fer se jouant des machines, eh bien, la coalition de l’ingénieur, du chimiste et du docteur opposerait machine à machine, pour la plus grande sauvegarde de la science, de la médecine et de l’humanité bourgeoises. Si cet homme devenait une mécanique, il fallait bien, par un retour nécessaire à l’équilibre du monde, qu’une autre mécanique fabriquât … de l’âme. » André Marcueil est donc ficelé sur un fauteuil, revêtu de diverses électrodes, finissant par ressembler à je ne sais quel Christ. Mais, au grand dam des trois savants qui suivent les événements, « c’est la machine qui devint amoureuse de l’homme », car c’est la machine dont le potentiel est le plus élevé qui charge l’autre. Elémentaire, mon cher Watson ! Dans une explosion de métal chauffé à blanc, de verre fondu et de débauche électrique, le surmâle finit donc par mourir. Ellen Elson trouvera un mari aux performances ordinaires.
Il n'empêche que ce roman d'anticipation anticipe vraiment, d'une façon terrible et authentique, le monde actuel, où une économie tyrannique et totalitaire, appuyée sur l'hégémonie d'une technique triomphante, exige de chaque individu des performances de surhomme. Et le public du roman, en extase devant celles d'André Marcueil, ne fait-il pas penser aux milliards de gogos (pardon, de consommateurs) qui se gavent, émerveillés ou ennuyés, d'un tas de réalités virtuelles devant leur écran ? L'un des livres les plus vendus dans le monde n'est-il pas le "Guinness" des records ? Et ça ne vous fait pas peur, à vous ?
08:00 Publié dans Jarry côté pile | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Erotisme, Sexe, Performance, Littérature, Alfred Jarry, Surmâle, Machine
03.01.2008
EROS 13 - "NE DITES PAS..."
J’appelle ça « euphémisme », mais j’englobe dans le terme toutes les façons qu’ont trouvées les hommes pour désigner la « chose » par un autre mot que celui par lequel le dictionnaire la nomme. Je m’en tiens à cette maxime empruntée au « Linteau » des Minutes de Sable Mémorial d’Alfred Jarry : « Suggérer au lieu de dire. Faire dans la route des phrases un carrefour de tous les mots », sans pour autant applaudir à tous les canons de l’esthétique symboliste, symbolarde, voire symbolâtre. Quasi-contemporain d’Alfred Jarry, il se trouve que PIERRE LOUYS a étudié la question, appliquant la règle du contournement dans les gentilles Aventures du Roi Pausole, sûrement plus que dans Trois Filles de leur mère, où un chat s’appelle un chat.
Contourner le mot de la « chose », en matière de sexe, c’est garder ou retrouver une sorte de fraîcheur enfantine, et pourquoi pas ? de virginité, ne trouvez-vous pas ? C’est introduire, si j’ose dire, dans des lieux de sérieux débridé et de déchaînement réfléchi des instincts, la légèreté de l’univers des jeux d’esprit. Comment ne pas nommer les choses par leur nom ? Voilà la question que se posait, trois siècles auparavant, MADEMOISELLE DE SCUDERY, qu’un malotru tenta en vain de ridiculiser dans une pièce où il s’en prenait aux Précieuses (De qui est cette pièce Les Précieuses ridicules, déjà ?). Oui, je crois qu’il y a une certaine préciosité dans ces voies de contournement que sont la métaphore, l’euphémisme ou la périphrase. Mais cette préciosité ne doit jamais chercher à rechercher autre chose que la simple élégance, de même qu’il ne faut jamais dire la solution d’une contrepèterie.
Dans Le Surmâle, d’Alfred Jarry, André Marcueil, le héros de l’histoire, profère, en déclaration liminaire : « L’amour est un acte sans importance, puisqu’on peut le faire indéfiniment ». Je passe sur le pari qui va s’engager, pour m’attarder sur la « pas jeune » Pusice-Euprépie de Saint-Jurieu qui, choquée, hasarde : « Je croyais que l’amour était un sentiment ». A quoi André Marcueil rétorque cette forte parole : « Assurément non, s’il succède toujours à l’acte accompli un autre acte qui garde ceci de … sentimental qu’il ne s’accomplira que tout à l’heure ». Retenez ceci : d’une part, le sentiment est dans le retardement, d’autre part, le contournement des mots de la « chose » consiste en la formule « ceci de … sentimental ».
C’est ce qu’a parfaitement compris PIERRE LOUYS, qui a décroché un diplôme de bac + 28 dans sa discipline de prédilection, je veux parler de l’EROTOMANIE PATENTEE. Dans les pages qui closent son Manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maisons d’éducation (c’est le titre complet), il a placé quelques conseils, sous le titre « Ne dites pas … dites … ».
Ne dites pas : « Mon con ». Dites : « Mon cœur ».
Ne dites pas : « J’ai envie de baiser ». Dites : « Je suis nerveuse ».
Ne dites pas : « Je vais me branler ». Dites : « Je vais revenir ».
Ne dites pas : « Je l’ai vue baiser par les deux trous ». Dites : « C’est une éclectique ».
Ne dites pas : « J’ai douze godmichés dans mon tiroir ». Dites : « Je ne m’ennuie jamais toute seule ».
Ne dites pas : « C’est une gougnotte enragée ». Dites : « Elle n’est pas flirteuse du tout ».
Ne dites pas : « Il tire trois coups sans déconner ». Dites : « Il a le caractère très ferme ».
J’arrête là la citation : je ne voudrais pas « déflorer ». On a compris que l’exigence de « ceci de … sentimental » consiste avant tout à enrober la « chose » précise d’un sucre d’impression général et abstrait. Le bonbon reste fort sous l’expression suave. Et l’imagination stylistique peut se donner un total libre cours. Allez, encore quelques-uns pour la route.
Ne dites pas : "Il bande conne un cheval". Dites : "C'est un jeune homme accompli".
Ne dites pas : "Sa pine est trop grosse pour ma bouche". Dites : "Je me sens bien petite fille quand je cause avec lui".
Ne dites pas : "J'aime mieux la langue que la queue". Dites : "Je n'aime que les plaisirs délicats".
NOTE : Qu’est-ce que la civilité ? Je cueille quelques synonymes dans mon BERTAUD DU CHAZAUD : « Bonnes manières, convenances, correction, éducation, raffinement, savoir-vivre, sociabilité, urbanité, usage ». Comment définir autrement la CIVILISATION ? Michel Bounan, dans sa préface, cite la Vie de Méléagre, que Pierre Louÿs a écrite à vingt ans : " Méléagre naquit dans une cité blanche et verte, parmi les palmiers, les eaux vives, à Atthis, nous dit-il. Or il ne s'appelait pas Méléagre, et Atthis n'a jamais existé". Dans toute civilisation, existe quelque chose qui a nom LITTERATURE.
Ce jeu n'a évidemment rien à voir avec la POLICE DE LA LANGUE ET DE LA PENSEE qu'on appelle le "POLITIQUEMENT CORRECT".
08:00 Publié dans Erotique | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Erotisme, Sexe, Littérature, Poésie, Pierre Louÿs, Alfred Jarry, Euphémisme
22.11.2007
MES MUSIQUES 12 "MONK'S DREAM"
C’est le titre d’une de ses compositions. Je veux bien sûr parler de MONK lui-même, THELONIOUS SPHERE MONK himself. C’est quoi, des parents qui donnent à leur fils le deuxième prénom de « sphère » ? Il faudrait en parler à ALFRED JARRY, qui a dit de la sphère de définitives et fortes choses. Si sa note vient juste après celle de Messiaen, c’est volontaire. Sans les mettre dans le même panier, je vois entre eux comme une manière de cousinage, en termes d’exactitude musicale. Tous deux écrivent par nécessité. Et puis, je me trompe peut-être, mais dans certains passages des Vingt regards sur l’enfant Jésus, j’ai l’impression d’entendre des réminiscences du « ton » Monk.
Son petit frère, c’est BUD POWELL, vous savez : « une épave, un junkie, un alcoolo, tellement fêlé la moitié du temps qu’il était comme une veste avec personne dedans » (GEOFF DYER, Jazz impro, Editions Joelle Losfeld, 1995). Mais pianiste fabuleux. Mort à 42 ans. Pour vous dire un peu le monde de Thelonious. Heureusement qu’il y a Nellie, à qui il dédiera Crepuscule with Nellie, puis la baronne Pannonica (Nica pour les intimes) de Koenigswarter, pour qui il composera Pannonica. Elles lui auront évité de tomber clodo. C’est chez cette dernière que, à partir de 1972, il passera les dix dernières années de son existence, debout, immobile et muet, pendant des heures, au milieu de sa chambre. L’épouse, et puis la mécène. Drôle de vie, non ?
Attention les yeux : « Avec seulement une soixantaine de compositions connues et enregistrées, Monk peut cependant être considéré comme l’un des plus grands compositeurs du siècle, toutes musiques confondue, … », s’il vous plaît. Ce n’est pas moi qui le dis, mais le « Carles-Clergeat-Comolli », édition 1994. Alors, c’est vrai, dans le fond : qu’est-ce qu’une composition ? Et spécialement en jazz ? Pas facile, fiston, ta question. Dans le « jazz à l’ancienne », c’est une mélodie développée sur seize mesures. Chez Monk, ça se complique, parce que, s’il garde la notion de mélodie, il triture l’harmonie. J’ai lu quelque part (est-ce dans le livre de Michel Perrin ? Mais était-ce bien ce nom, en livre de poche de couleur noire ?) que d’éminents auditeurs, musiciens émérites, avaient du mal à reconstituer les accords, ajoutant des notes dont Thelonious Monk se passait parfaitement. C’est peut-être dans ce même livre qu’on trouve cette apostrophe au pianiste : « Alors, tu vas la trouver, ta trouvaille ? ». Vous voyez le malentendu que révèle cet aveu de frustration ?
GEORGES BRASSENS (encore lui, diront certains) chante : « Sire, quelle erreur est la vôtre, je suis criblé de cors, voyez, si je marche plus droit qu’un autre, c’est que je boite des deux pieds » (Le Roi boiteux). La musique de THELONIOUS MONK, enfin, c’est mon impression, boite d’une main. Autant la main gauche assure la pulsation classique, souvent même « stride » (une basse / un accord / une basse / un accord), autant la main droite se veut, comment dire, « intempestive », à contretemps, voire à contre-courant. Thelonious Monk BOITE D’UNE MAIN. Volontairement.
Alors, le Dictionnaire du jazz parle d’une soixantaine de compositions. Mais YVES BUIN (Thelonious Monk, le Castor Astral, 2002) va jusqu’au numéro 72, alors que JACQUES PONZIO et FRANCOIS POSTIF (Blue Monk – portrait de Thelonious, Actes Sud, 1995, le meilleur bouquin que j’aie lu sur le sujet) en énumèrent 81, mais ils comptent large, d’après leur propre indication (compositions non enregistrées, voire seulement la trame harmonique, etc.). Le livre de LAURENT DE WILDE (Monk, L’arpenteur, 1996) est intéressant (il est pianiste, tout de même), mais moins essentiel. Qu’est-ce qu’elles ont de spécial, ces compositions ? Si je peux hasarder quelque chose : ce sont des compositions pour musiciens, pas des mélodies pour le grand public, à retenir et à chantonner dans les transports en commun. Je mentionne quelques hommages que ceux-là lui ont rendu : BUD POWELL d’abord : A Portrait of Thelonious, avec Pierre Michelot et Kenny Clarke en 1961 ; RAN BLAKE, trop méconnu : Epistrophy, 1991 ; PAUL MOTIAN : Monk in Motian en 1988, avec une bonne équipe ; TOMMY FLANAGAN : Thelonica, 1997, avec George Mraz et Art Taylor ; enfin, le sideman LARRY GALES : A message from Monk, 1990.
Et puis, je vais vous dire : j’ai l’impression (on est dans le total subjectif, je suis d’accord) j’ai l’impression que Thelonious Monk ne compose pas comme on imagine le compositeur, qui reçoit de l’extra-terre le flux télépathique. Je crois bien que THELONIOUS MONK, en musique, DECRIT CE QU’IL VOIT. Je crois bien qu’il n’a pas d’imagination, qu’il est incapable d’inventer ce qu’on ne perçoit pas, et que sa puissance est dans sa capacité de traduire harmoniquement le monde qu’il a sous les yeux, le monde dans lequel il habite. Sa présence physique doit être considérée comme une concession aux vivants qui l’entourent. L’ensemble des compositions de Thelonious Monk dessine, au final, la carte de son esprit. Après tout, c’est banal, ce que je dis là. Mais c’est aussi pour ça que je recommande ses disques en solo. Bon, il a joué avec d’autres (MILES DAVIS, JOHN COLTRANE), mais ça n’a pas toujours été facile, et ça n’a pas duré (j’excepte bien sûr CHARLIE ROUSE, LARRY GALES, BEN RILEY). Pour moi, ceux qui reprochent à la musique de THELONIOUS MONK ses « défauts » n’ont pas bien compris. Elle n’est pas faite pour plaire ou pour faire danser.
Elle est la
DESCRIPTION du PAYSAGE INTERIEUR
d’un
ETRE VIVANT qui BOITE DE LA MAIN DROITE.
10:00 Publié dans Musique pour Mémoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Thelonious Monk, Monk, Musique, Littérature, Alfred Jarry, Bud Powell, Coltrane


