19.01.2008
L'AMOUR ABSOLU
Cinquante pages en « Poésie-Gallimard », quarante en Pléiade, tu te rends compte, et ALFRED JARRY ose appeler ça « roman ». Bon, c’est vrai, il devait constituer, à l’origine, un simple chapitre de L’Amour en Visites. On ne va pas chipoter. Car ce livre, c’est bien une aura de beauté qui émane de lui. Comme le disait le regretté NOËL ARNAUD, c’est vrai qu’il ne s’adresse pas au lecteur paresseux, consommateur d’histoires plus ou moins bien torchées, davantage habitué à la « production » qu’à la « création ». Si tu penses en être, cher lecteur, il vaudrait peut-être mieux que tu passes ton chemin. Ce territoire est celui de la littérature, la vraie, la pure et dure, peut-être même l’intégriste. La preuve ? Qui a lu L’Amour absolu ?
Emmanuel Dieu, ancien enfant trouvé, le jour de Noël, dans un « doué » (lavoir en Bretagne), a été condamné à mort, et il attend son exécution. Voilà tout ce que je dirai de « l’intrigue ». A-t-il tué, d’ailleurs ? Rien n’est moins sûr : « S’il n’a pas tué, pourtant, ou si l’on n’a pas compris qu’il tuait, il n’a d’autre prison que la boîte de son crâne, et n’est qu’un homme qui rêve assis près de sa lampe ».
J’ai naturellement découvert ALFRED JARRY par son côté face : le père Ubu. Je me rappelle même avoir laborieusement, avec des potes, enregistré quelques scènes d’Ubu roi sur un magnétophone à bande. Mais je ne sais pas pourquoi, je me suis mis à débusquer, à éplucher les autres œuvres, en particulier L’Amour absolu. Qu’est-ce qui attire ? Qu’est-ce qui fascine, ici ? Je réponds : la force poétique du texte, où se télescopent les histoires et les mythes les plus divers, dans une sarabande enfiévrée : Ahasvérus, le juif errant, qui devient le « Christ-errant », le dieu Odin et ses loups, la fée Mélusine, des souvenirs de Rabelais, de Cervantès (l'hermine) et des Mille et Une Nuits, Joseph et Marie, la Bretagne, l’enfance et l’adolescence, etc. Vous comprenez qu’on ne peut se hasarder à en dérouler l’intrigue.
Ce texte n’a pas pris une ride, contrairement à toute la littérature symbolarde, épouvantablement ligotée dans l’époque qui l’a vu produire. Je ne qualifierai pas sa modernité du trop galvaudé « stupéfiante ». Plus simplement, j’en donnerai un exemple convaincant. On sait que L’Interprétation des rêves, ouvrage fondateur s’il en est, paraît en 1895. Bon, je sais que le professeur de philo de Jarry, M. Bourdon, faisait, dès 1890, des cours sur Nietzsche, non encore traduit en français, mais je doute fort qu’Alfred ait pu avoir connaissance du livre de Freud, qui définit le rêve, comme chacun sait : « un accomplissement de désir ». Or, voilà-t-il pas qu’ALFRED JARRY écrit, en 1899 :
« La Vérité humaine, c’est ce que l’homme veut : un désir.
La Vérité de Dieu, ce qu’il crée.
Quand on n’est ni l’un ni l’autre – Emmanuel –, sa Vérité, c’est la création de son désir. »
Voyez la citation, en haut, et on dira ce qu’on voudra, mais … Vous voilà convaincus, n’est-ce pas ?
Ce qui me frappe, aussi, c’est l’intensité du récit, sa densité, ainsi que le mystère obstiné qui plane sur ce que certains appellent la « réalité ». Y a-t-il eu adultère ou inceste ? Meurtre ou naissance ? Est-ce la mort ou le sommeil ? Le rêve ou la réalité ? La femme s’appelle-t-elle Varia ou Miriam ?
« Absolu – ment.
C’est une charade.
Ce que ne qualifie pas le premier est le sujet du second.
Tout dans l’univers se définit par ce verbe ou cet adjectif. »
Inépuisable.
08:00 Publié dans Jarry côté pile | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Alfred Jarry, Poésie, Amour, Amour Absolu, Littérature


