05.12.2007
MUSIQUE 17 - QUATUOR OPUS 132 (fin)
Je ne parlerai pas des quatuors de BARTOK, ni, d’ailleurs, des quatuors de BEETHOVEN, seulement du quinzième. Vous me direz : pourquoi celui-ci ? Je vous répondrai : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi », et ce n’est pas une boutade. Oh, je l’ai longuement côtoyé, je le connaissais, comme je l’ai dit, pour l’avoir entendu souvent. Pourquoi cette femme que vous avez vue tous les jours pendant des mois ou des années, ce soir-là, précisément, vous apparaît dans une splendeur telle qu’elle seule existe soudain à vos yeux ? J’ai la réponse : parce que, ce soir-là, c’est vous qui êtes prêt. Ne m’en demandez pas davantage : vous êtes prêt. Un proverbe bantou (ou chinois, si vous préférez) dit : « Quand l’élève est prêt, le maître peut venir ». C’est un peu ça. Ce jour-là, et pas avant, vous êtes en mesure d’entendre la leçon.
Un jour, donc, j’ai été prêt. C’était un premier février. J’écoute, j’écoute, et tout d’un coup, j’ai la certitude d’entendre une personne qui s’adresse à moi. Parfaitement : une personne. Je jure que c’est vrai. Bon, ce n’est pas facile à expliquer. La première idée qui m’est venue, c’est que l’ensemble des mouvements formait un seul corps. Non, c’est vrai, souvent, tu as trois mouvements : « vif-lent-vif » et tu passes de l’un à l’autre sans savoir, sans comprendre la logique. D’ailleurs, les mouvements, c’est très souvent des morceaux séparés, au point que les spectateurs applaudissent en plein milieu de l’œuvre, quand on attend le mouvement suivant, comme s’ils étaient juxtaposés et indépendants, selon une logique capricieuse et incompréhensible. Faut dire que c’est souvent le cas, non ? Non, là, un individu, je te dis : la tête, les bras, les jambes, il y a tout. Soyons franc : je n’ai pas vu un visage. Mais je suis affirmatif, même si je suis incapable d’expliquer pourquoi cette impression m’est soudain apparue évidente : j’étais en présence d’un seul organisme vivant, cela, je l’ai ressenti intimement. C’est de l’ordre de la sensation physique. Je ne peux pas te dire l’effet que ça m’a fait.
BERNARD FOURNIER, dans son pavé Histoire du quatuor à cordes de Haydn à Brahms (Editions Fayard, 2000), consacre quasiment 700 pages (sur 1200 !) à LUDWIG VAN BEETHOVEN, sous le titre « L’apogée du genre ». Voilà qui est rendre justice. Il explique que l’auteur a élaboré une « structure en arche », où les mouvements opposés (1-5 ; 2-4) « entretiennent des liens formels de pseudo-symétrie ». Je veux bien. C’est sûrement vrai. Ce qu’en disent FRANCOIS-RENE TRANCHEFORT et ELISABETH BRISSON (Guide de la musique de chambre, 1989, et Guide de la musique de Beethoven, 2005, Editions Fayard) est également intéressant (mais pour elle, il y a six mouvements, il faudrait qu’on me dise ce qui se passe). Quoi qu’il en soit, les mots qui décrivent ou qui commentent les notes de musique se contentent de décrire et de commenter. Ils sont totalement infoutus d’expliquer ce qui se passe dedans quand on écoute. Finalement, c’est ça qui est imoprtant.
Et je vais vous dire autre chose : au moment où j’ai vraiment écouté cette musique, il m’est venu cette vérité : JE RENTRE CHEZ MOI. Avec le quatuor opus 132 de LUDWIG VAN BEETHOVEN, je suis arrivé chez moi. S’il faut tout dire, je considère même qu’il m’a donné un morceau de mon éducation. Bizarre, non ? Je suis comblé d’avoir escaladé cet Everest-là.
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04.12.2007
MUSIQUE 16 - QUATUOR OPUS 132
C’est le quinzième quatuor de LUDWIG VAN BEETHOVEN. Je le connaissais depuis fort longtemps, dans la version du Quatuor JUILLIARD (qui doit dater des années 1970) en disques vinyle. Enfin, je l’avais entendu, je ne l’avais pas encore écouté. Je devrais dire : je n’y étais pas encore entré. Un seul autre compositeur a fait du quatuor à cordes un pareil objet de cheminement personnel tout au long de sa vie : BELA BARTOK. Lui, il n’en a fait que six, mais l’évolution est impressionnante, et l’écoute toujours aussi éprouvante, oui, vous avez bien lu : éprouvante.
Des quatuors qui vous font passer un moment agréable, vous en avec des dizaines. Certains semblent être des exercices de composition au sortir de l’école, du genre composition trimestrielle notée par le maître, même s’il y a quelque chose d’intéressant, de l’idée. Il y en a encore pas mal, et il ne faut pas mépriser. Des quatuors qui éveillent en vous des émotions, je veux dire de l’émotion musicale, il y en a déjà moins. Bon, il faut faire attention : je n’ai guère entendu de mauvais quatuor à cordes : ils sont tous bien faits, bien composés. Mais l’émotion musicale n’est pas souvent au rendez-vous, sauf exception. Je pense à un quatuor de CAMILLE SAINT-SAËNS, par exemple, qui « servait de musique » dans je ne sais plus quel film. Mais là, l’émotion est impure, comme l’utilisation du mouvement lent du deuxième trio de SCHUBERT dans Barry Lindon.
Vous avez aussi les quatuors que vous écoutez poliment, parce que vous reconnaissez que c’est bien fichu, et puis boum, tout à coup, voilà le passage qui vous saisit. Je pense, entre autres, à un certain nombre de mouvements lents, à commencer par l’opus 76 n° 3 de JOSEPH HAYDN, mais là, c’est contaminé par l’hymne national allemand, même si l’impression reste forte. Je pense à la « Sentimental Saraband » du quatuor Simple Symphony, de BENJAMIN BRITTEN. Je pense au « Notturno » du deuxième quatuor d’ALEXANDRE BORODINE. Je pense enfin à l’opus 96 d’ANTON DVORAK. J’arrête l’énumération. Vous avez compris qu’il s’agit alors d’un moment dans un ensemble, jamais de la totalité de l’œuvre. Celle-ci s’impose à vous lors d’un concert, par exemple, mais plus difficilement à l’écoute du disque.
En musique, en général, et dans le quatuor à cordes en particulier, il se passe la même chose qu’en littérature : l’auteur veut-il plaire à son destinataire ? Ou bien écrit-il sous une dictée intérieure (vous savez : « l’inspiration ») ? Il y a de fortes chances pour que l’effort de séduction de l’un produira quelque chose de joli, parfaitement admis en société, mais qui, en flattant l’oreille, risque de rester à la surface. L’autre, désolé de le dire comme ça, il est âpre, il a des aspérités, il ne se laisse pas domestiquer facilement par l’oreille. Je pense à l’admirable mot que BEETHOVEN répliqua au violoniste, son ami, qui, à la tête de son propre ensemble, a créé plusieurs de ses quatuors à cordes, IGNAZ SCHUPPANZIGH. Celui-ci se plaignait de la difficulté d’exécution qu’il rencontrait. Beethoven se cabre sous le reproche : « Monsieur, croyez-vous que je me soucie de vos boyaux de chat quand l’esprit me visite ? ».
A suivre dès demain.
05:50 Publié dans Musique pour Mémoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Beethoven, Musique, Littérature, Quatuor, Haydn, Inspiration
10.11.2007
MES MUSIQUES 3 : BEETHOVEN ÜBER ALLES
Bon, ce titre est un peu débile, je suis d’accord, j’exagère. D’abord « Deutschland über alles », il paraît que ça ne figure plus dans l’hymne national allemand, et pas de quoi s’en chagriner. Ensuite, je trouve aussi débile que HEINRICH HOFFMANN VON FALLERSLEBEN ait eu l’idée, en 1841, de marier le deuxième mouvement du quatuor opus 76 n° 3 de JOSEPH HAYDN (« Gott erhalte Franz der Kaiser », 1797) et les paroles de son « Lied der Deutschen ». Je ne déteste pas la version, disons « décalée », qu’en donne NICO, avec ses potes PHIL MANZANERA, BRIAN ENO et JOHN CALE en 1974 (album The End). Passons.
Ce n’est pas de ça que je voulais parler, mais d’une nuit au milieu de laquelle je me réveille sans pouvoir me rendormir, où j’allume machinalement la radio. C’est du piano, c’est lent, ça n’en finit pas, et je ne veux pas que ça finisse, et je veux que le morceau que je suis en train de découvrir tienne la promesse d’éternité qu’il est en train de me faire, qu’il vient de me faire. Vous savez, vous arrivez à la fin du développement d'une idée musicale, vous vous dites que c'est la fin, qu'une voix va tout vous dire, et puis non, après l'accord qui devait conclure, ça bifurque, la promenade continue, dans une autre direction, c'est formidable, on n'en voit pas le bout. Bon, c’est vrai, dix-sept minutes, ce n’est pas l’éternité, mais ce n’est déjà pas si mal, et peut-être pas si loin. C’est le troisième mouvement de la sonate, marqué : « Adagio sostenuto », avec cette indication : « Appassionato e con molto sentimento ». Cela remonte à une douzaine d’années, et je remercie le destin d’avoir permis à mes oreilles de découvrir sur le tard un sommet de l’art humain.
Je ne me couvrirai pas de ridicule à essayer de parler de LUDWIG VAN BEETHOVEN : tout a été dit par des gens infiniment plus calés et informés que moi, ni de la sonate n° 29, opus 106, autrement dit « Hammerklavier » : tout a été dit, etc. Je peux dire ma gratitude que cette musique ait été écrite par quelqu’un, bon, il s’appelle Ludwig. Je sais gré aussi d’avoir magistralement interprété cette œuvre à MAURIZIO POLLINI, ALFRED BRENDEL, SVJATOSLAV RICHTER, EMIL GILELS, et même à GLENN GOULD. Le morceau de bravoure est donc l’Adagio. Les différences de tempo sont énormes : du plus rapide (Pollini : 17’ 09’’) au plus lent (Gould : 20’ 42’’), cela fait une marge de 3’ 33’’. Pollini me convainc par son exactitude ; pour le tempo, je préfère les intermédiaires, Brendel et Gilels.
Pour écouter, en particulier ce phénoménal adagio, il faut, d’une part, le noir, d’autre part le casque. Ou alors, il faut être au concert, mais l’opus 106 n’est pas si souvent au programme. Et puis, on n’est jamais sûr de l’interprète, avant. Il paraît que sur la dernière page du manuscrit de cette « Grande Sonate » (n° 29 opus 106, 1817), Ludwig a ajouté à la main : « Maintenant, je sais écrire ». Quelle parole extraordinaire, si on y réfléchit. Il ne dit pas : quel chef d’œuvre. Non, il se contente de constater objectivement ce qui lui apparaît comme une évidence : maintenant, je sais écrire. Ensuite, il écrit encore trois sonates, qui s’achèvent toutes sur un adagio, enfin non, pas tout à fait : celui de la trentième est un andante, mais revêtu d’un « gesangvoll, mit innigster Empfindung », mot à mot : plein de chant, avec le sentiment (sensation, émotion) le plus intime (fervent, ardent), qui mériterait bien de le faire passer pour un adagio. Reste que les trois derniers mouvements de ces trois sonates sont trois monuments de la musique occidentale, et que rien de supérieur à cela, après cela, ne sera jamais écrit. Je dis bien : rien de supérieur, et je veux dire, par là, en tant qu’œuvre humaine pour le piano. La trente-deuxième est terminée en 1822. Il a tout dit de ce qu’il voulait dire par la sonate. Il lui reste cinq ans à vivre, et quelques quatuors à cordes à enfanter. Mais ceci est une autre histoire.
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