21.09.2007
57 - SCULPTER DES CANONS
57 – LE CANON SCULPTÉ


Nous avons vu, dans ma note 33 (« canons d’artillerie »), que des municipalités en nombre ma foi appréciable ont jugé bon, AUTOUR du monument élevé en l’honneur de leurs morts de la « Grande Guerre », de disposer du matériel de guerre, certes recyclé et démilitarisé, mais bien réel et tout à fait métallique et d’origine. Je me permettais de m’interroger sur le bien fondé de ce choix, dans la mesure où ces exemples sont en quelque sorte donnés « bruts de décoffrage », dans toute leur obscénité mortelle, et ne donnent lieu à en tirer aucun enseignement, aucun symbole, mais au contraire une certaine fierté (c’est du moins mon avis).



Je n’en dirai pas autant de ces autres monuments où le canon guerrier ne figure plus « pour de vrai » dans le dispositif funéraire, mais se trouve évoqué, suggéré, lorsqu’il est INCORPORÉ à la substance même de l’édifice. L’artiste est passé par là et, qu’on le veuille ou non, il a bouleversé la signification, comme on le verra plus loin. Le seul artiste du XX° siècle qui pourrait assumer ces machines à tuer et à roues, à condition d’y apposer sa signature, c’est MARCEL DUCHAMP, vous savez, celui des « ready-mades » : l’urinoir inversé, baptisé « fontaine » et signé R. MUTT 1917, sur les répliques duquel M. PINONCELLI a commis deux attentats, dont le dernier au Centre POMPIDOU l’an dernier, me semble-t-il. Mais les artistes des monuments « patriotico-tumulaires » (Jean-Marie de Busscher) ne veulent rien révolutionner. D’abord, ils exécutent un travail de commande, et forcément, l’effort de création personnelle, dans ce cadre étroit, ne peut donner toute sa mesure.



Je me rappelle avoir lu, dans une monographie consacrée au Couronnement de la Vierge d’Enguerrand Quarton (certains écrivent Charonton), la liste des contraintes auxquelles les commanditaires de l’Hospice de Villeneuve-lès-Avignon (où le tableau se trouve présentement) avaient exigé que se soumît le peintre : cela occupait plusieurs pages, et des détails incroyables y étaient mentionnés. Sur commande, entendons-nous, l’artiste est lié. Mais ce n’est pas pour ça qu’il est empêché de s’exprimer. Je n’amorcerai pas la dissertation d’école autour du thème « création et contrainte » (est-ce le lieu d’évoquer l’OU.LI.PO. ?). Je me contenterai d’indiquer que, avec le cahier des charges imposé, certains font passer quelque chose (une impression, un frisson, la profondeur d’une perspective) qui ne se limite pas au sujet pur et dur, mais qui permet d’élargir le regard posé par le spectateur sur ces faits – c’est la force des choses – de plus en plus éloignés dans le temps.


Et dans le champ du monument aux morts de la guerre 1914-1918, certains auteurs sont parvenus à concentrer les éléments d’un paysage, certes incomplet (par vocation, pourrait-on dire), mais doté d’une force expressive indéniable. En quelques « morceaux » (c’est le mot) « choisis », ils s’efforcent de traduire l’idée du chaos que furent les faits dans la réalité et la réalité dans les faits. Un couffin de terre, ou ce qu’il en reste, un treillage, un tronçon de rondin de bois et, s’agissant du canon, une roue, cassée ou non, un fût, entier ou non. J’ai trouvé dans deux localités l’exemplaire curieux d’un obélisque dont la base s’excave pour laisser paraître l’orifice d’une « bouche à feu » (comme on disait sous l’Ancien Régime) prête à tirer, mais qu’on se rassure, c’est en pierre, et bien difficile à identifier sur les clichés.



Quatre localités du Pas-de-Calais (voir ma note 14) ont fait appel au même concepteur : le décor guerrier est confiné dans le socle, réduit au silence, et sur ce désordre qui appartient désormais au passé, symbolisé par le gris de la matière minérale, une femme gracieuse, dont le drapé savant qui l’enveloppe laisse néanmoins apparaître, dénudés, émouvants, le bras droit et l’épaule gauche. La pointe de l’épée (tenue par la main gauche) est fichée en terre. L’autre main fait l’offrande à ces morts d’un bouquet. La hanche n’est pas très loin. La chair vivante est ici l’appel du désir de vivre, qui doit maintenant supplanter l’ivresse du sang. Oppy et Sailly en Ostrevent auraient été mieux inspirés en n’optant pas pour un monument – identique, là encore, mais très militaire dans l’inspiration. Quoi qu’il en soit, tous ces CANONS SCULPTÉS sont devenus des abstractions d’armes, des engins virtuels de destruction, des criminels inoffensifs qui perpétuent de pures formes de ce malheur qui nous a à jamais saccagés et dont la civilisation ne s’est jamais remise.





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26.08.2007
33 - CANONS D'ARTILLERIE
33 – CANONS
ARNAC-LA-POSTE (HAUTE-VIENNE, 87) et WARMERIVILLE (MARNE, 51)

Après la grenade, le CANON. Non pas dans la réalité de la guerre, encore une fois, mais dans la représentation que choisissent d’en donner les vivants, dans la circonstance particulière du souvenir, qu’on veut perpétuer, des hommes qui sont tombés. Là encore, observons le militarisme proclamé.
BEUVRY-GORRE (PAS-DE-CALAIS, 62) et VILLE-EN-TARDENOIS (MARNE, 51)


Je n’ai pas parlé du coq qui trône sur deux tiers des monuments aux morts français. Je ne parlerai pas davantage des milliers de monuments qu’on a dotés d’une ceinture de carcasses d’OBUS plus ou moins gros, plus ou moins nombreux, qui n’ont pas éclaté, faute d’avoir servi de projectile, arrêtés en plein vol, un certain 11 novembre, par l’armistice, tout à coup inutiles et rebutés. Il fallait trouver pour eux une vie après la vie.
FAILLY (MOSELLE, 57) et VEZELIZE (MEURTHE-ET-MOSELLE, 54)


Combien de tonnes de métal de mort a-t-on ainsi recyclées jusque dans les plus petits villages de France ? Dans quelles conditions s’est faite l’attribution ? Comment furent choisis les calibres, attribués et transportés les objets ? Quelles questions curieuses, si l’on y réfléchit ! Qu’a-t-on voulu dire aux vivants, en étalant ces témoins inertes d’une mort potentielle et jamais advenue ?
GOUHENANS (HAUTE-SAONE, 70) et VAUX-ROUILLAC (CHARENTE, 16)


Posons la question autrement : qu’aurait-on fait de ces obus s’ils n’avaient pas été distribués aux municipalités ? Il aurait fallu les stocker, faire surveiller les entrepôts, rien que des frais insupportables à terme. On imagine donc le démarchage du commandement militaire auprès des élus locaux : « Vous ne voulez pas quelques obus ? Ils sont beaux, mes obus. Allez, faites un geste, au nom de tous ceux qu’ils ont tués. »
LACHY (MARNE, 51) et TREFFIAGAT (FINISTERE, 29)


Evidemment, quand la guerre a cessé, les CANONS suivent le chemin des OBUS, à cette différence près qu’il s’agit d’une arme. J’ai l’impression qu’on a, en les exposant, moins cherché à honorer les morts et leur sacrifice que voulu perpétuer le souvenir des hostilités : ils sont là, image brute de la force brutale, fruit de l’ingéniosité mortifère et autodestructrice de l’humanité. Oui, je sais, on fait mieux aujourd’hui, mais les trouvailles ne s’exposent pas sur les places de villages.
LINTHELLES et SOMMESOUS (MARNE, 51)


La plupart du temps, disons-le, il s’agit de tout petits canons, presque des modèles réduits, des quasi-jouets : des « CRAPOUILLOTS », canons de tranchée, mortiers facilement transportables et ajustables. Ils semblent à tort tout à fait inoffensifs. Le mot lui-même est un diminutif de « crapaud », mortier remontant au XV° siècle.
LUÇAY-LE-MALE (INDRE, 36) et SAINT-JORY (HAUTE-GARONNE, 31)

Dans un certain nombre de localités, on trouve cependant de vrais canons, oh !, pas les grosses pièces capables de tirer les obus de plus de vingt centimètres de diamètre qu’on trouve à proximité, mais de beaux objets tout de même, et qui ont dû en faire, des dégâts. Parfois, on s’est contenté de prendre le canon du CANON et de le poser sur un affût en pierre ou en béton. Mais c’est beaucoup plus saisissant quand il est entier, « prêt à l’emploi ».
MOLAY et ROUSSON (YONNE, 89)

Comment peut-on être fier d’exposer ces objets ? Il a pourtant bien fallu que quelqu’un, à l’époque, cède à l’insistance des V.R.P. de l’armée soucieux d’alléger les frais en évitant d’étendre démesurément les aires de stockage de tout cet acier inemployé. « Il est pas beau, mon canon ? » Même définitivement silencieux, ça reste impressionnant, ça force le respect, dira-t-on.
AVRECHY (OISE, 60) et MOYEUVRE-GRANDE (MOSELLE, 57) 

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