16.03.2008
PONTICELLI LAZARE
Page 23, une page consacrée à la vie de LAZARE PONTICELLI (prononcer –tissé-), avec une photo de lui en 2005, chez lui, un beau vieillard de 108 ans. Il a été enterré dans le caveau familial, qui se situe, du moins me semble-t-il, à NOGENT-SUR-MARNE. Voici le monument aux morts de 1914-1918 de NOGENT-SUR-MARNE.
Toutes mes excuses à LAZARE PONTICELLI : il semblerait que le caveau familial où il est inhumé se situe à IVRY-SUR-SEINE, dont voici le munument aux morts.
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11.11.2007
MONUMORTS 82 - ED IO FAR LA SENTINELLA
Ainsi s’exprime LEPORELLO au tout début du Don Giovanni de MOZART. Don Juan s’occupe de la belle à l’intérieur, pendant ce temps le valet fait « la sentinelle ». La sentinelle est désignée pour veiller au grain et pour lancer le cri d’alarme qui réveillera tout le monde en cas d’attaque. Chez les Romains, c’étaient les oies qui en étaient chargées. Enfin, disons que ça a marché au moins une fois, au Capitole. Il est peut-être hasardeux de généraliser, non ?




Plaisanterie mise à part, je commence comme ça parce que le mot « sentinelle » vient de l’italien, et en italien, le mot « sentire » signifie « entendre ». Celui qui guette, il regarde de tous ses yeux, évidemment, mais il écoute. Et ça aussi, on le comprend sans mal : de sa tranchée, le poilu de garde, il ne voit pas grand-chose. Les nuits sans lune, il ne voit tout simplement rien du tout : c’est pas tout le temps qu’on a une fusée éclairante, et on a oublié de poser des lampadaires. Le poilu, il a intérêt à avoir l’ouïe fine : une crosse qui heurte un piquet, une étoffe de vareuse qui frotte le sol, quelqu’un marche, ou bien quelqu’un rampe. Remarquez, celui qui marche ou rampe, honnêtement, est-ce qu’il sait où il va ? Est-ce qu’il sait où il est ? Et pas question d’allumer une loupiote, ni même une cigarette.
Voilà pour remettre dans le contexte.




En partant des presque 18.000 photos que j’ai collectées, j’estime au maximum à un quart ou un tiers des 35.000 monuments érigés en France après la guerre de 1914-1918, ceux qui portent un « figure », je veux dire qui proposent une image, « réaliste » ou allégorique, de ce qu’ils commémorent, et ne se contentent pas de l’obélisque nu, abstrait, géométrique. La figure qui revient le plus souvent, je crois pouvoir l’affirmer, est celle du poilu debout, les deux mains appuyées sur son fusil. En général présenté comme « poilu au repos », il est cependant, visiblement, dans l’attitude du guetteur, c’est pourquoi je me suis permis de l’appeler « sentinelle ». En ce jour de fête nationale, j’ai trouvé qu’il était bon de rendre hommage à l’innombrable et obscur poilu planté dans la nuit froide, yeux et oreilles écarquillés, et dont les épaules portent la sécurité du front et des camarades.




J’ai rassemblé six cent cinquante-huit photos sous le titre cité ci-dessus. Il y en a d’autres. Ce poilu en train de veiller debout revêt de multiples apparences, sans doute sous le burin d’un artiste régional, voire local. Mais un « modèle » apparaît beaucoup plus fréquemment que tous les autres. C’est celui-ci que je montre aujourd’hui, pour qu’on saisisse l’infinie variété des solutions adoptées dans les municipalités : il va de soi qu’il n’y en a pas deux semblables. Reste à trouver le nom du sculpteur et celui de l’entreprise (marbrerie ou fonderie), mais aussi de l’architecte éventuel, qui ont participé à la mise en place du monument.




Je me contente des communes dont le nom commence par A.
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09.11.2007
MONUMORTS 81 - LE POILU MONDAIN
Félix de Vandenesse est de vieille aristocratie, sa famille est, comme on dit à l’époque, légitimiste (partisan des Bourbon), il présente bien, possède de rares qualités de cœur, espère une grosse fortune, mais reste mal-aimé dans sa famille. Quand je rencontre l’expression « mal-aimé », suit obligatoirement la plus belle strophe de toute la poésie phransaise : « Moi qui sais des lais pour les reines Les complaintes de mes années Des hymnes d’esclave aux murènes La romance du mal aimé Et des chansons pour les sirènes ». Je suis obligé de donner l’autre : « Voie lactée ô sœur lumineuse Des blancs ruisseaux de Chanaan Et des corps blancs des amoureuses Nageurs morts suivrons-nous d’ahan Ton cours vers d’autre nébuleuses ». De la musique des sphères. Mais je ne vais pas reproduire in-extenso la Chanson du Mal aimé d’Apollinaire, ni ne résumerai Le Lys dans la vallée d’Honoré de Balzac.


Félix de Vandenesse saccage dans une passion juvénile éminemment romantique une vie sentimentale prometteuse, mais finira pas trouver avec l’âge la sagesse et l’indulgence (envers les errements de sa jeune épouse). Personnage principal du Lys dans la vallée, il apparaît dans le décor mondain de plusieurs autres romans de Balzac : après les tribulations (on disait « jeter sa gourme ») de la jeunesse, Félix poursuit la carrière sociale qui lui était promise, et devient une « figure ». On le voit, je ne sais plus où, accoudé à la cheminée d’un salon luxueux, une coupe de champagne à la main, en conversation de haute volée avec je ne sais plus qui.

Voilà l’image. Vous ajoutez un ange gardien avec ses jolies ailes qui élève au-dessus de sa tête la couronne de lauriers des vainqueurs. Vous l’accoudez à une stèle gravée de noms. Vous avez à peu près le modèle d’un monument aux morts de 1914-1918 qui, dans mon inventaire, s’est vendu à 9 exemplaires, ce qui, après tout, n’est peut-être pas si mal. Honnêtement, je ne sais pas pourquoi, en voyant ce monument pour la première fois, j’ai pensé immédiatement à Vandenesse. Cela aurait pu être Robert de Montesquiou, un copain de Marcel Proust, un Vandenesse en plus évaporé, moins masculin. Vous serez d’accord : ce monument, on dirait une porcelaine de Meissen dans ses versions blanches. Il ne manque plus, de l’autre côté de l’ange, que la cavalière du monsieur en robe à crinoline. Quelle élégance ! Quel raffinement !


Monsieur pourrait être un chasseur qui revient d’Afrique et qui, lors d’une soirée organisée pour lui par son boy Nyanankoro, un Dogon, à cause de lui, narre par le menu son arrivée dans le village indigène, les négresses aux seins nus qui dansent pour célébrer l’arrivée de l’homme blanc, les guerriers armés de leur lance et de leur bouclier qui rythment la parade, vaguement menaçants, faisant un mur de la vigueur de leurs muscles. Le casque pourrait alors être colonial. Affichée devant lui, la liste de ses trophées et autres défenses d’ivoire.


NON, bien sûr ! Nous savons que la liste est celle des morts de la commune. Les inscriptions gravées sur la stèle peuvent varier. Le détestable mot « GLORIEUX » figure ou non. Telle commune place sur la surface plane deux fusils adossés, on se demande pourquoi. Et cet ange, quelle idée ! Franchement, je ne trouve pas que ce soit une si bonne idée d’avoir confié à un être si peu fiable le destin de tant d’âmes : combien de municipalités ont laissé polluer le souvenir des morts de 14-18 cette bizarre séquelle religieuse dans un souvenir qui se voulait laïc ? En effet, les monuments qui mettent en scène un ange sont légion. Celui-ci n’en est qu’un petit exemple exemplaire. J’avoue que je ne comprends pas la fréquence de l’ange dans les monuments aux morts de 14-18. Est-ce que c’est la patrie ? Marianne n’a pas d’ailes. S’ils sont là pour instaurer un culte patriotique, l’ange n’a rien à faire là. Cela vaut pour ce modèle, mais pour tous les autres.


Car il reste la liste des morts.
Vous remarquerez que six des neuf monuments sont situés à l’intérieur et, très probablement, à l’intérieur d’une église. C’est peut-être une partie de la réponse à mes interrogations.
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08.11.2007
MONUMORTS 80 - LE CHAGRIN
Ce monument aux morts doit être considéré comme un « modèle » : dans mon inventaire photographique des monuments aux « morts de la guerre de 1914-1918 » (pour le moment un peu plus de 17.000), j’en ai trouvé 11 de ce modèle précis, auxquels s’ajoutent quelques variantes, que je montre ici : il s’agit d’une stèle dont les bords simulent le rocher brut, dressée sur un socle aux formes très simples, et qui porte, gravée en façade, la liste des noms des morts de la commune. Sur la droite de la stèle, une femme, vêtue d’une longue tunique à l’antique et chaussée de sandales, est assise, les coudes sur les genoux, la main droite enveloppant le bras gauche, l’autre main couvrant le front de son ombre. Elle a simplement noué ses cheveux en arrière. Devant ses pieds, le casque d’un poilu et, montant le long du bord gauche, le tronc d’un arbre dont la ramure, qui fleurit et fructifie, surplombe et semble protéger le personnage. Dans l’espace restant, l’artiste a placé en perspective un paysage de cimetière, avec des croix qui se superposent jusqu’à l’horizon, où le soleil, qui darde ses rayons, se lève pour un jour nouveau. La symbolique est limpide : la vie sacrifiée des hommes permet à l'arbre de continuer à porter des fleurs et des fruits, et à la vie de tous les autres de continuer, chaque jour, à voir le soleil se lever. La surface laissée libre permet de graver le nom de la commune, suivi de la formule « A SES GLORIEUX MORTS ». Certaines localités ont préféré mettre une inscription en relief. 


J’ignore le nom de l’artiste et de l’entreprise qui a réalisé l’œuvre.
Je retiens cependant que, tout comme d’autres monuments, celui-ci a dû être vendu sur catalogue. En effet, si les exemplaires recensés se situent souvent dans les départements où se déroula la guerre, ou bien proches du champ de bataille (MARNE, SEINE ET MARNE, AISNE, SOMME, OISE, NORD), on en trouve jusque fort loin de là où se passèrent les hostilités (CALVADOS, NIEVRE, ALLIER, GIRONDE, PYRENES-ATLANTIQUES, ARDECHE).




Quand j’ai commencé à publier ces notes (c’était le 20 juillet 2007), bien sûr, je savais qu’on pouvait voir des monuments en tout point semblables dans des endroits fort différents, mais je ne mesurais pas la dimension industrielle de la question. J’ai déjà évoqué les propos que MERCADOT tient dans le film de Bertrand TAVERNIER : La Vie et rien d’autre. Ce sculpteur voit, dans l’érection de monuments aux morts sur tout le territoire national, « une aubaine et rien d’autre », si je peux me permettre. Il se promène sur tous les terrains labourés par les obus gavés de cadavres et autres restes humains avec son aisance d’esthète, uniquement soucieux des emplacements, des angles, des lignes, des formes. Ce qu’il voit, c’est le gigantesque marché qui vient de s’ouvrir à sa rapacité cynique. Et j’avoue que cette face masquée de la question m’avait totalement échappé.



Au peuple, celui qui se rassemble pieusement tous les 11 novembre, le culte de ceux qui ont été criminellement sacrifiés. A quelques-uns (artistes – les bons et souvent les moins bons – fonderies et marbreries) les retombées financières substantielles de cette énorme opération. Qu’il y ait eu, sans doute en très haut lieu, une volonté délibérée d’imposer ce culte à une population qui, laissée à elle-même et entendant le récit de ceux qui revenaient des tranchées, aurait peut-être commencé à ruer dans les brancards et à poser des problèmes politiques, la chose m’apparaît de plus en plus clairement. C’est le 29 décembre 1920 qu’est créée la SFIC : Section Française de l’Internationale Communiste (qui deviendra plus tard le PCF). Couvrir la France d’emblèmes patriotiques était une façon de fixer l’attention des foules sur un objectif éminemment rassembleur, puisque presque chaque commune eut un de ses « enfants » tué pendant la guerre. Une telle diversion constitue une manipulation.






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15.10.2007
79 - EN COLONNE PAR UNE (OU PAR DEUX)






Le DICTIONNAIRE DES SYMBOLES de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant (Robert Laffont, 1969) comporte, à l’article « Colonne », seize rubriques numérotées, c’est-à-dire seize significations, ou à peu près. Cela fait beaucoup. J’ai déjà apporté quelques éléments sur, autour, avec, dans et au sujet de ce thème (voir mes notes 24, 27, 45 et quelques autres). Je reproduis les mots en caractères gras de quelques-unes des notes des auteurs : la colonne est « support », « arbre de vie », « axe du monde », « support de la connaissance », « relation entre le ciel et la terre », « limite protectrice à ne pas franchir » « puissance de dieu », etc. je m’arrête là, n’en jetez plus. Certaines valeurs paraissent évidentes et naturelles, d’autres (« incorruptibilité et immortalité », par exemple) semblent au moins très indirectes et résulter d’une interprétation à plusieurs étages, je veux dire compliquée.






Restons simples : la colonne est d’abord un support : les étais dont les mineurs renforcent les galeries ne sont rien d’autre, en primitif, que des colonnes. Quand il a fallu installer un toit en dur au-dessus de l’espace de vie ou de l’espace de culte, la forme s’est imposée naturellement, nécessairement. Le modelé, les cannelures, les chapiteaux sculptés, ce sera pour plus tard. Les Romains utilisent la forme de la colonne sans chapiteau (ou de la colonne tronquée) pour leurs bornes ou, déjà, comme monuments funéraires (on dit un cippe). Les monuments aux morts qui se présentent ainsi sont donc de simples imitations de l’antiquité. J’en ai trouvé quarante pour le moment. Qu’est-ce qu’elle supporte, cette colonne ? Elle se contente d’un toit virtuel, elle est là pour suggérer, tout autour, un espace dédié aux Français morts, les murs du temple, un vrai plafond. Il faut dire que certaines localités en ont rajouté dans l’antique : CAMPS-LA-SOURCE (VAR), par exemple, qui fait porter par deux colonnes à chapiteau ionique un linteau (voir ma note 31) où sont gravés les noms.






La colonne se présente seule ou par paire, plus rarement en nombre (MONTAUBAN, quelques autres). SENS élève un majestueux quasi-temple aux morts de la « Grande Guerre », où l’on entre escorté de quatre colonnes à chapiteau dorique. Quelques-unes sont brisées (voir ma note 46), d’autres n’ont pas de chapiteau, mais la plupart sont surmontées ici d’un coq, là d’une urne, ailleurs d’une couronne, bref : d’un motif ordinaire. Quelques monuments font des colonnes le cadre ou le décor d’une figure : poilu, victoire, etc… ONCY-SUR-ECOLE (ESSONNE) a placé au sommet de ses deux colonnes un sarcophage (voir ma note 44 : cénotaphe). PONT-DE-LA-MAYE (GIRONDE) propose une « colonne ruinée » où s’appuie un poilu.






Je signale aux visiteurs que je suspends pour quelque temps la publication de mes notes dans ce blog, qui me demande un travail soutenu, donc un temps non négligeable. Celle-ci est la dernière d’une série quotidienne (avec quelques très rares interruptions) inaugurée le 20 juillet, c’est-à-dire presque trois mois). Merci de votre attention. Je n’abandonne pas le thème pour autant et vous dis "à bientôt ".






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14.10.2007
78 - DIT-ON CLORE OU CLÔTURER ?



Quand nous étions petits, beaucoup d’entre nous, avant de savoir marcher mais sachant déjà crapahuter sur les poignets et les genoux, ont été placés dans un PARC. On s’agrippe aux barreaux, on gueule, on joue sans s’occuper du reste : les parents sont tranquilles, on n’ira pas tirer le manche de la casserole d’eau bouillante ou mettre les doigts dans la prise. Jusqu’au jour où on se rend compte qu’on peut avancer en poussant le parc lui-même. Plus tard, combien de fois n’avons-nous pas entendu ma grand-mère nous enjoindre de ne pas « sortir du clos ».



Il est bien sûr abusif de comparer cette façon de garder l’enfant en sécurité et les parents en paix, avec la clôture que beaucoup de municipalités ont disposée autour de leur monument aux morts, car celui-ci ne risque pas de s’échapper ou de faire une bêtise. Mais je pense, en passant, à cette chanson de CHARLES TRENET : « Y a d’la joie, la Tour Eiffel part en balade comme une folle, elle saute la Seine à pieds joints ». Non, le rôle du monument est d’être là, et il est bien d’accord, ou du moins il ne dit pas non : le monument aux morts, pardonnez le jeu de mots, c’est CELUI QUI DIT NOMS.




Qu’est-ce qui fait qu’ici, le monument est ceinturé d’obus, là, il est ceint d’une balustrade à l’italienne, ailleurs il reste en plein vent ? C’est un détail (attention, en ce moment, à l’usage de ce mot), mais il a son importance : quelle était l’intention, s’il y en avait une ? Quel est l’effet ? En dehors de son seul aspect esthétique, qui est certainement l’un des buts poursuivis, une clôture signale la fin d’un espace et le début d’un autre, et définit un dedans et un dehors. La clôture, ici, est paradoxale : elle protège le dedans, mais elle attire l’attention sur lui. Et puis, il faudrait dire un mot du portillon, celui qui à date régulière, permet à Monsieur le Maire de déposer la gerbe de fleurs.




J’ai choisi de montrer des grilles disposées en carré autour de la pierre tumulaire, et j’ai sélectionné celles qui reflètent le soin dont on a voulu l’entourer. En effet, certaines sont, disons-le, négligées, faites d’un simple tube métallique peint en bleu, parfois rouillé. D’autres, en revanche, sont ouvragées : il a fallu visiblement investir de façon particulière. Qu’a-t-on donc voulu signifier ? La forme, par ailleurs, varie, un vrai catalogue de ferronnier. J’ai retenu l’enclos carré pour cette note, mais il en existe des ronds (BIOZAT), il en existe aussi des baroques, je veux parler de grilles dont le plan est lui-même ouvragé, comme scénographié, avec des avancées, des reculées qui rythment l’ensemble et ne se contentent pas de leur fonction de clôtures (BLACY). Bien sûr, pour des besoins de visibilité, j’ai choisi des grilles dont la teinte fait contraste avec le reste du cliché. Sachez enfin qu’en m’arrêtant à la lettre C, j’en suis à 108 localités, ce qui dit assez que clôturer l’espace du monument aux morts est quasiment la norme.



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13.10.2007
77 - "THEATRE DES OPERATIONS"
Cette note reprend le fil de « Une scène pour les tués » (note 74) et prolonge le propos. En fait, j’ai laissé dériver celui-ci : l’économie, aujourd’hui, a vaincu la pensée. De tout l’effort de l’humanité pour s’élever au-dessus de l’animalité, il ne reste aujourd’hui que les décombres. L’homme se réduit à ses capacités de produire et d’échanger, il n’est plus qu’une fonction chiffrée, évaluée en permanence, en « temps réel », comme on dit. C’est marrant, cette formule, le « temps réel » : son inventeur mérite au moins une palme pour le pied droit, mais peut-on boiter dans une piscine ? Je plaisante.


Pourtant, « économie », ça veut dire « règles pour bien gérer une maison » (c’est du grec, bon sang). Maintenant, l’économie, devenue la tyrannie moderne, qui a vaincu la politique, dicte sa loi à l’humanité : l’individu, réduit à sa fonction chiffrée, a disparu. Il est une fourmi, avec un défaut en plus : la traçabilité. Il faut voir Philippe Noiret, dans le film de Bertrand Tavernier La Vie et rien d’autre, ça se passe en 1920, à la recherche des traces des morts et disparus. Le « soldat inconnu », c’est celui sur le squelette duquel on n’a pas pu mettre un nom, dont, paraît-il, on n’a pas retrouvé la trace. Cela donne des scènes cocasses. Mais le problème n’est plus de « retrouver les traces » de, il est de retrouver la capacité de « ne pas laisser de traces ». Franz Kafka déclare quelque part que la plus grande liberté est celle de disparaître. Je suis profondément d’accord avec lui. Cher visiteur, fais le compte des traces que tu laisses dans une journée, ne serait-ce que ta signature IP quand tu vas mettre le nez dans un weblog : ordinateur, carte de paiement, GPS, téléphone portable, caméras de surveillance, carte de transports en commun, et j’en passe.


Mais ces objets, on te les a vendus, on a su t’en faire miroiter les multiples « avantages », dont la sacro-sainte « utilité ». Tu veux communiquer avec le monde entier ? c’est possible. Que faut-il donner en échange ? Peu de choses : ton âme. Goethe a écrit Faust en état de grâce. Il n’a pas attendu Le Système technicien de Jacques ELLUL pour dénoncer le pouvoir diabolique que confère la technique à celui qui la manie : Faust, avec son ridicule désir de durer et de vaincre, se fait proprement empapaouter par Méphistophélès. La technique est la négation, d’une part, de la distance, d’autre part, du délai. « Papa, quand est-ce qu’on arrive ? » Il n’y a pas si longtemps, c’était le refrain des gamins à l’arrière. Bientôt, à peine parti, le papa pourra répondre : « On y est, les enfants ». Mais quelle est donc cette impatience qui nous fait trouver insupportables le trajet vers ailleurs et le temps qu’il faut pour que les autres clients du supermarché soient passés à la caisse ? C’est drôle, cette phrase de la sagesse populaire qui est devenue une vraie scie de la politique : « Il faut laisser du temps au temps ». Non, nous sommes les impatients, c’est pourquoi nous élisons Sarkozy, le roi des impatients, celui qui dit : « Je veux 3% de croissance ». Le patient du médecin, c’est celui qui souffre, mais le sens du mot est plus général : est patient celui qui supporte (c’est l’étymologie de « patient ») le retard, qui accepte de n’être pas exaucé à l’instant même où il formule son désir. C’est une autre façon de dire qu’on est adulte : on n’obtient pas aussitôt l’objet de son désir, car il y a la distance et le délai, que ne supporte pas le caprice de l’enfant devant les bonbons disposés précisément à la caisse.


Grâce à la technique, vous pouvez être partout, à l’instant même où vous l’avez décidé. Mais c’est faux, bien sûr, et tout le monde le sait : nous avons bonne mine avec nos 300 chaînes de télévision, nos 10.000 heures de musique enregistrables sur nos lecteurs MP3 et nos iPod. Pour tout voir et tout entendre, il faut zapper. Mais la zappette, elle ne casse pas le temps, elle ne fait que donner l’illusion d’être partout dans la durée ou dans l’espace. Nous avons ainsi l’illusion de notre présence au monde, alors que nous, êtres vivants, sommes de plus en plus virtuels. La technique fait de l’homme un dieu. Qu’est-ce que Dieu, si l’on y croit ? Celui qui peut tout. L’homme, finalement, n’a pas cessé de construire la tour de Babel, qui n’est pas réduite aux langues : la tour de Babel est la technique, par laquelle l’homme croit pouvoir affirmer : « Je suis Dieu ». Lisez L’Amour absolu, d’Alfred Jarry : le personnage s’appelle Emmanuel Dieu. Quel architecte est en train de construire la « tour de l’infini » ? Tout ce qui est compétition et amélioration des performances appartient à cette tour de Babel où l’humanité renonce à sa nature : de limitée, elle prétend à l’illimité. Les Grecs de l’Antiquité appelaient ça l’ « ubris » (ύβρις) : la démesure. L’occident a donné au monde la civilisation technique, et nous arrivons à la fin de l’idée même de civilisation, nous nous approchons du butoir.



Je reviens brutalement à la guerre de 14-18. Je ne sais pas s’il y eut des guerres « humaines », je veux dire : qui se soit déroulée à l’échelle humaine, mais cette guerre-là est la première qu’on peut considérer comme « inhumaine » et qui abolit l’individu en tant que personne humaine, le réduisant à l’état d’une matière de chair. Le projet de Falkenhayn, quand il décide d’attaquer sur Verdun, est bel et bien de « saigner l’armée française ». La chair humaine considérée comme une matière première, quoi. Je ne sais pas si j’ai raison de considérer cette guerre comme la première qui ait vu le triomphe de la technique et la disparition de l’homme. On peut, peut-être, voir dans la ligne de front une sorte de puits sans fond, de tonneau des Danaïdes, dans lequel se sont englouties la vie et la culture.


Mes excuses à mes lecteurs pour la trajectoire divagante et zigzagante de cette note : comme dans ma note 74, je voulais parler de ces monuments qui se présentent comme des scènes de théâtre, avec le fond de scène en forme de demi cercle, qui est une façon d’attirer l’attention du spectateur sur le personnage principal, situé au centre d'un cercle virtuel : le support d’une liste de noms, les noms d’êtres vivants qui ont disparu, qui ne l’auraient pas dû. Et puis je me suis laissé embarquer. La prochaine fois, je promets de m’en tenir au sujet.
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12.10.2007
76 - CONTRE L'EGLISE ?





En 1918, j’ai du mal à me représenter où en est le conflit entre l’Etat et les Eglises, mais j’incline à penser que 1905 et le « petit père Combes » sont loin. Que peuvent signifier le cléricalisme et l’anticléricalisme après la grande boucherie ? Je vois bien Peppone et Don Camillo s’engueulant sur le paysage lunaire d’un champ de bataille labouré par l’artillerie, creusé d’entonnoirs à perte de vue, dressant sur le ciel gris des moignons de troncs d’arbres dans ce qui fut, en un autre temps, une belle forêt. Aujourd’hui, je suis laïc et républicain, mais qu’est-ce que ça peut vouloir dire, ces convictions, dans le paysage dévasté des idéaux fracassés, où des moignons d’individus poussent vers le ciel morne les moignons de leurs désirs de consommer ? Il fut un temps où agir donnait l’existence : « Tu es ce que tu fais ». Cela suffisait.





Aujourd’hui, pour être, il faut acheter. J’ai confisqué un téléphone portable, il y a trois ans, parce qu’il avait sonné pendant le cours : cela a mis la jeune femme (vingt ans) dans un état indescriptible, quasiment une crise de nerf. Sa phrase ultime, jetée en cris entre deux sanglots, était : « Monsieur, mon portable, c’est ma vie ». Voilà l’état actuel d’un certain nombre d’individus. Elle ne buvait pas, elle ne fumait pas, elle ne se droguait pas : simplement, elle avait un téléphone portable, une dépendance, une addiction authentiques. Alors la querelle ecclésiastique d’il y a un siècle, vous pensez !





Elle remonte en fait à 1901, la fameuse année de la fameuse « loi sur les associations ». 1905 vit quand même s’affronter des fidèles et des policiers. Inimaginable, n’est-ce pas ? En 1918, que reste-t-il de cette tempête ? Par comparaison, je dirais que 1905 a produit dans un verre d’eau ce qui fut pendant quatre années le tsunami qui emporta et noya l’être même de notre société. Mais fallait-il que celle-ci se soit déjà perdue pour ainsi laisser perdre, dans les oubliettes inverses que sont les pierres tumulaires, ses propres forces vives ! Je n’ai que peu d’indications sur les discussions qui ont forcément précédé l’érection des monuments aux morts, en particulier sur celles qui décidèrent de son emplacement dans les communes. Evidemment, aucune statistique n’existe sur le nombre de celles qui l’ont placé dans le cimetière, sur la place centrale ou ailleurs. J’ai montré, dans ma note 16 (datée du 7 août), quelques exemples de monuments dressés devant la mairie. Il y en a vraiment beaucoup (encore faut-il que la photo rende justice à celle-ci en faisant figurer la mention dans le cadre même du cliché). Y a-t-il eu des disputes entre Peppone et Don Camillo lorsque le curé a proposé à la commune un carré de son terrain pour y élever la pierre où seraient gravés les noms des morts ? Ce sont les archives seules de chaque municipalité qui peuvent éventuellement répondre à cette question. Il va de soi que je ne montre que les cas indiscutables : le mur auquel est adossé le monument est toujours celui de l’église. J’invite les visiteurs à lire le titre de cette note des mêmes deux façons dont SACHA GUITRY était « contre » : « Je suis contre les femmes, tout contre ».









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11.10.2007
75 - PACIFISTE ? ANTIMILITARISTE ?



En me référant à mes notes 2, 62 et 72, je reviens sur ce qui devrait faire débat. A-t-on, après la grande boucherie de 1914-1918, élevé des monuments pacifistes ? Si oui, à quoi les reconnaît-on ? La première idée qui me vient est que même les militaires sont pacifistes, tout simplement parce que personne ne souhaite faire la guerre, spontanément : ou bien il est dérangé, ou bien il est payé (voir la société américaine BLACKWATER actuellement en affaire avec le Pentagone sur le territoire irakien). Le militaire aussi a une famille et, quand il est obligé, ce qu’il souhaite le plus, c’est rentrer chez lui (du moins j’imagine, peut-être à tort après tout). Autrement dit, tout le monde souhaite la paix et aime la paix. Tout le monde, ça veut dire personne en particulier, ça veut dire que, dans le fond, c’est humain, c’est naturel, c’est le premier mouvement. C’est-à-dire que ça ne veut rien dire, tout simplement parce qu’on en reste au stade des intentions qui, comme chacun sait, sont forcément bonnes vu que l’enfer en est pavé. Ce qui compte, ce sont les actes. Même au tribunal, l’accusé est jugé pour des actes. Je ne crois pas que ce soit un hasard, si l’énorme majorité des monuments aux morts des années 1920 comporte un symbole guerrier ou une figure guerrière (« héros », « champ d’honneur », « patrie », un poilu, une croix de guerre (si bien nommée), ou quoi que ce soit d’autre).






J’ai dit que l’absence de ces signes-là est déjà le signe d’une attitude différente, où la municipalité insiste sur la douleur de ceux qui ont perdu un fils, un fiancé, un mari, un père. Et c’est vrai qu’un père ou une mère qui pleure la perte d’un fils (parfois de plusieurs), ce n’est pas du tout la même chose qu’un poilu qui lance une grenade (voir ma note 32). Mais on peut aussi voir dans ces personnages souvent dignes, parfois d’une force expressive percutante, un coup « à l’estomac », à l’émotion (cf. l’actuelle agitation autour de la « lettre de Guy Môquet ») : apitoyer, émouvoir le spectateur n’est rien d’autre qu’une façon démagogique de le mettre de son côté, voire de lui IMPOSER SILENCE, de le faire taire (raisonnement sous-entendu : si tu râles, c’est que tu n’as pas de cœur, que tu es un salaud. En bonne rhétorique : si tu entres dans le débat, tu es foutu, alors tu dois fermer ta gueule). Cette adhésion forcée a quelque chose à voir, je crois, avec la manipulation et le chantage : si l’on braque le projecteur sur la douleur des vivants, on verra peut-être moins d’autres sentiments se manifester, tels que la COLÈRE des survivants, ceux qui en SONT REVENUS. On imposera silence à ceux qui sont revenus, au nom même de ceux qui ne sont pas revenus, en utilisant ceux qui sont restés. C’est très fort, comme manipulation des foules. Très simple, après tout, mais très efficace. C’est une recette. Si ces monuments sont pacifistes, alors il faut parler de « petit pacifisme ».




Le « grand pacifisme », ce n’est pas ça : il faut une opposition marquée, il faut un sursaut de la personne humaine, il faut que tout l’esprit, révolté par l’injustice, se mette en état de révolte. Et je vais vous dire : sur les bientôt 18.000 photos collectées (17.000 communes, à vue de nez et à la louche), j’ai trouvé exactement 18 monuments qui DECLARENT LA PAIX, soit en incorporant le mot, soit en incluant une déclaration de guerre à la guerre (ceux-ci sont les plus rares). Une mention spéciale à la ville d’AVION (Pas-de-Calais) qui a inscrit le commandement « TU NE TUERAS POINT » sous une Marianne effrayée par les conséquences de la guerre et qui laisse échapper son glaive de sa main droite (je n’arrive pas à déchiffrer le texte qui vient après « La ville d’Avion à ses enfants »). CREIL a choisi de représenter « La Paix se révélant à l’humanité ». J’indique LES BARTHES (Aveyron), où je crois comprendre, mais sans en être certain, faute d’avoir vu le monument en direct, que la femme brise entre ses mains un fusil, au-dessous de l’inscription « Pour la France et la Liberté, ils ont donné leur vie et leur jeunesse ». Je présente MONTASTRUC-LA –CONSEILLERE, qui évoque « les Français d’Outre-Mer morts pour la France ». Plusieurs monuments ont fait du mot PAX leur centre plus ou moins central. ANTIGNAC déclare : « Souvenez-vous : ils furent les défenseurs de la paix et le liberté ». On ne présente plus le monument de GENTIOUX, trop célèbre peut-être. On connaît aussi les mentions de SAINT-MARTIN-D’ESTREAUX et d’EQUEURDREVILLE (« Maudite soit la guerre » … « et ses auteurs »). CAZARIL-LASPENE porte la même. Deux femmes sortent de l’ordinaire : elles pointent, en direction de quel coupable ? le poing vengeur d’une colère viscérale : PERONNE et SEIGNOSSE.


12:15 Publié dans Monuments aux morts | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Paix, Guerre, Guerre 14-18, Femme, Monuments aux morts, Commémoration, France
10.10.2007
74 - UNE SCENE POUR LES TUES





On parle toujours du THEATRE des opérations. Cette expression très juste est terrible. D’abord parce que le mot théâtre désigne un « lieu où l’on regarde ». Et franchement, ce n’est pas beau à voir. C’est une tragédie sans rebondissements, une tragédie mécanique, moderne, façon rouleau compresseur. Ce n’est pas un hasard si la guerre de 1914-1918 a inventé le char d’assaut. La traction par ce qu’on a appelé des « chenilles ». La première guerre mécanique. La première guerre du triomphe de la technique, après une sorte de répétition générale en Crimée, puis sur le territoire français (1870-1871). Dans L’Iliade, les adversaires se regardent les yeux dans les yeux. Mais déjà, la flèche et la lance tentent d’annuler la distance entre l’être humain et la mort. Il y a la distance, parce que pour tuer un être vivant dont on voit le visage, il faut déjà beaucoup de haine. Et puis il y a la vitesse. L’arbalète. Puis la poudre à canon. Les Romains ont des balistes. Vient la couleuvrine. La guerre doit tuer en plus grand nombre et en un temps plus bref. C’est déjà la recherche de la performance, de l’efficience : arriver au résultat supérieur avec un effort moindre. Cela s’appelle « gains de productivité ». La guerre voit se mettre en œuvre la même logique que l’économie : il faut arriver à plus avec moins. Une lance, une flèche ne peut tuer qu’un individu. Rendement minable. Le carreau d’arbalète, le boulet plein : pareil.




Le boulet creux, inventé par Choderlos de Laclos (vous savez, l’auteur des Liaisons dangereuses) vers la fin du XVIII° siècle, est déjà un progrès. Le XIX° siècle, le siècle de l’industrie, devait forcément aboutir à des progrès phénoménaux. La pensée industrielle, dans son principe même, cherche à aboutir au résultat maximum pour une mise de fond minimum. On cherche des procédés plus efficaces : le revolver, inventé par monsieur COLT, en est un bon exemple : il n’y a plus à recharger à chaque coup. L’arme à feu appelle la répétition. C’est dans sa nature. Le pistolet automatique n’a pas


