21.01.2008
LA SCIENCE DU PARTICULIER
La science, on sait ce que c’est, enfin on croit qu’on sait, hein ! Parce que si on gratte un peu, j’attends, amusé, le résultat du grattage. La science, par exemple, c’est ISAAC NEWTON : la loi de l’attraction universelle. En gros, quand tu fais dans la science, tu cherches « comment ça marche », et quand tu as compris, tu ponds une formule, une « loi », on dit. Et la science, son boulot, c’est d’établir des lois et, quand c’est possible, de les vérifier, et surtout de vérifier que la vérité ainsi établie est vraie partout, tout le temps, quelles que soient les circonstances. Cela s’appelle « universel ». Le grand reproche qu’on peut faire à cette science, c’est de tout réduire, de tout niveler. C’est vrai quoi, elle ne fait de la publicité qu’aux phénomènes constants. Les phénomènes accidentels n’ont pas d’existence scientifique. Niet ! Vous êtes l’exception ? Vous retournez dans le néant d’où vous n’auriez jamais dû sortir, et plus vite que ça. Vous êtes l’individu anormal dans la généralité statistique ? Vous êtes prié de passer au laminoir du différent, dans le marteau-pilon de la norme.
Là où ALFRED JARRY montre qu’il a bon cœur, c’est dans le souci dont il fait montre de s’occuper de l’exception, de l’individu anormal, mais de toutes les exceptions, et de tous les individus anormaux, de les étudier attentivement, et d’établir les lois qui les régissent. « Au lieu d’énoncer la loi de la chute des corps vers un centre, que ne préfère-t-on celle de l’ascension du vide vers une périphérie ? ». Dans ce monde de brutes rongé par la nécrose indifférenciatrice, une telle démarche se révèle pour le moins salutaire. Le prophète RENE GIRARD a stigmatisé de longue date la violence où mène l’indifférenciation qui découle du mimétisme. Le problème de l’individu, dans une telle crise, c’est de survivre. Je veux dire, de survivre en tant qu’individu, évidemment : à quoi sert d’être libre, si c’est pour faire comme tout le monde, pour être comme tout le monde, réfugié dans le conforme ? Mais il y a de l’héroïsme, alors, à demeurer un individu individué, la pression de la conformité, de la similitude est énorme, appuyée par tous les scientifiques des sciences dures, suivis des faussaires des sciences molles (certains opposent les sciences exactes aux sciences inexactes, ce qui n’est pas si bête), qui veulent à tout prix réduire l’humanité au modèle des constantes que leurs méthodes justes et leurs méthodes fausses ont établies, ce qu’on appelle la MOYENNE des statisticiens et du commerce des sondages, culte qui aboutit à ce que TOUT ECART DEVIENT DIABOLIQUE : plus l’écart est important, plus c’est hors-norme, INTOLERABLE. Plus tu t’écartes de la sacro-sainte MOYENNE, plus tu es bon à enfermer, ou tout au moins à surveiller étroitement. Plus ton statut se rapproche de la « victime émissaire » dont parle René Girard. Gare à tes os. Rarement, dans l'histoire, la MACHINE A UNIFORMISER n'a fonctionné aussi efficacement qu'aujourd'hui (la machine à uniformiser, pour faire court, c'est la télévision, la publicité, enfin, les "laminoirs" dont je parlais).
La ‘pataphysique est la preuve vivante qu’il est possible d’échapper à la « broyeuse de chocolat », à condition de la promouvoir en moderne JOCONDE, comme l’a fait MARCEL DUCHAMP, dans son « grand œuvre » La Mariée mise à nu par ses célibataires, même. Je rappelle que c’est le même MARCEL DUCHAMP qui est considéré par les uns comme le père de l’art contemporain, et par les autres comme le grand destructeur de l’art au 20ème siècle (les moustaches à la Joconde L.H.O.O.Q., la « fontaine », et tout le tremblement). Non, Duchamp, avec et après Dada, a simplement pris acte de la mort de quelque chose : ce n’est pas un acte, c’est un constat. Ce n’est pas pour rien que ce PARTICULIER fut un éminent pataphysicien : il possédait LA SCIENCE à un haut degré. Il fut même une « entité ».
Le DOCTEUR FAUSTROLL, quant à lui, curateur inamovible, est né à l’âge de soixante-trois ans, « lequel il conserva toute sa vie ». Sa peau est « jaune d’or », glabre « sauf unes moustaches (sic) vert de mer », dépourvue de pilosité « par l’emploi bien entendu des microbes de la calvitie, saturant sa peau des aines aux paupières ». « Des aines aux pieds par contraste, il s’engainait dans un satyrique pelage noir, car il était homme plus qu’il n’est de bienséance ». L’histoire du Docteur Faustroll ne saurait s’achever le jour où il « fit le geste de mourir » « à l’âge de soixante-trois ans ». Contrairement à ce que déclare Ubu dans Ubu cocu, c’est bien le DOCTEUR FAUSTROLL qu’il faut considérer comme l’inventeur de la ‘pataphysique, encore que le « contrairement » soit un abus de langage. C’est bien lui, le « curateur inamovible » du Collège. Comment ? De quel Collège s’agit-il ? Et puis quoi encore ?
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15.01.2008
II - LE MOT "'PATAPHYSIQUE"
Début de l’intermède pédant. C’est une contraction d’une « épimétaphysique », qui serait elle-même une contraction de επί μετα τά φυσικά (c’est du grec : épi-méta-ta-physika, mot à mot : autour d’après la physique). Aristote a écrit un livre qui s’appelait la Physique. Et dis-moi comment il a appelé, Aristote, le livre qui venait après ? Eh bien, il ne s’est pas cassé le crâne : il l’a appelé « après la physique », et, avec des mots grecs, « métaphysique ». Fin de l’intermède pédant. Ça en jette, non ?
Mais tout ça, évidemment, c’est bidon et compagnie, et uniquement fait pour se gausser, non je ne parle pas d’Aristote, quand même. Je parle de l’étymologie. Quand Père Ubu s’installe d’autorité chez Achras, qui se considère lui-même comme un grand savant : « Ceci vous plaît à dire, Monsieur, mais vous parlez à un grand pataphysicien », c’est dans Ubu cocu ou l’Archéoptéryx, Ubu empale Achras, et puis un peu plus tard, il le désempale, puis tombe dans une trappe, puis sort de la trappe avec l’aide de sa Conscience, enfin, il lui arrive plein de choses. Réponse d’Achras à la réplique précédente : « Pardon, Monsieur, vous dites ? … – Pataphysicien. La pataphysique est une science que nous avons inventée et dont le besoin se faisait généralement sentir ».
On dira ce qu’on voudra, mais le mot ‘pataphysique, au départ création de potaches du lycée de Rennes, se révèle une trouvaille géniale, d’autant qu’ALFRED JARRY, par son particulier génie propre, a, d’une part, tout bonnement inventé un nouveau préfixe grec authentique, et d’autre part, a ensuite bourré ce mot de vrais sens, ouais, parfaitement : « des vrais » (souvenir de BOBY LAPOINTE, c’est dans « Saucisson de cheval » : « Et y a des paroles là-dessus, des paroles, des vraies »). C’en est au point que cette invention pour de rire peut à bon droit prétendre au statut de préfiguration de concepts philosophiques actuellement opérationnels (CORNELIUS CASTORIADIS, La Montée de l’insignifiance). Ouais mon pote ! Ça en jette, non ?
JEAN BAUDRILLARD : « Pataphysique : philosophie de l’état gazeux ». Mais peut-on se fier à un philosophe qui n’a pas refusé de mourir (6 mars 2007) ? J’exagère, non ? Même moi, je m’en rends compte. Pourtant, lui-même écrivait, toujours à propos de la ‘pataphysique : « Elle est un narcissisme de mort, une excentricité mortelle ». « Même la conscience du prout n’est pas sérieuse », c’est dire. Et sa petite ratiocination sur la ’pataphysique s’achève sur cette formule sublime : « Telle est l’unique solution imaginaire à l’absence de problème ».
Le mot « ‘pataphysique » affole les dictionnaires. Le Larousse donne « science des solutions imaginaires, inventée par Alfred Jarry ». Débrouillez-vous avec ça. Le Robert fait un effort, en donnant la date de sa première apparition livresque (1911). Hélas, il le range dans la catégorie du vocabulaire didactique, ajoutant, suprême injure, « par plaisanterie ». Or, il n’est rien de plus ni de moins sérieux que la «’pataphysique ». C’est comme vouloir mettre des lunettes de vue à un mollusque bivalve. La seule citation correcte donnée par le Robert est celle du grand et regretté NOËL ARNAUD : « (…) Et c’est pourquoi le sens commun, les conventions, la croyance à l’objectivité (…) sont éminemment pataphysiques » in Le Monde, 29 nov. 1967.
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