21.12.2007
TUEURS D'ECOLE - 6
TUEURS D’ECOLE (6)
On a compris que je fais un tour d’horizon de tous les malintentionnés, qui ne supportent pas qu’il y ait une école. Ne parlons même pas d’école républicaine : modestement, contentons-nous du plus basique. Il y a école quand il y a transmission, apprentissage, acquisition de connaissances, d’une part, et d’autre part, formation de l’esprit. Cette mission débouche sur l’autonomie des individus. C’est cela qui est insupportable en ces temps de triomphe de ce que dénonçaient, il y a cinquante ans, les Situationnistes : la marchandise-spectacle, le système spectaculaire-marchand. Le système a besoin d’un troupeau d’oies, certains idéalistes appellent encore cela, faute de lucidité, les « citoyens ». Il n’a donc pas besoin d’individus autonomes, qui savent des choses, et qui savent à peu près penser. Les oies, on les gave : on gave leur esprit d’une séance permanente de publicité, vaguement entrecoupée de « séries » feuilletonesques ou de musiques férocement binaires et tonales. On gave leur estomac de bricoles, de gadgets, d’objets technologiques, que l’INNOVATION incessante, conçue comme le dernier moteur économique en date, oblige à renouveler, en pariant sur le CONFORMISME des oies. Pour tout cela, l’école est un OBSTACLE.
Les malintentionnés ? Après les anciens cancres, réels ou supposés, qui soutiennent qu’ils ont réussi dans la vie malgré leur cancritude, et qui tirent à vue, au bazooka médiatique, sur l’école où l’on s’ennuie, sur l’école où l’on souffre, sur l’école où l’on perd son temps ; après l’INRP, vivier de piranhas pédagogiques, réserve de prédateurs qui attaquent les contenus du savoir au nom du renouvellement, de la modernisation des « méthodes » ; après les fanatiques de la « pédagogie », qui découpent en milliers de morceaux les « compétences » comme autant d’étiquettes désignant des « objectifs » à acquérir (je signale, à ce sujet, la très affriolante et goûteuse Taxonomie des objectifs pédagogiques, de B. BLOOM, Québec, 1982) ; après les marchands et industriels rassemblés dans l’OCDE, pour qui l’école est une usine au service de l’industrie, un instrument dans la machine économique, une arme dans la guerre que se livrent les mêmes marchands et industriels ; voici – qu’il est beau, qu’il est joli – le DIDACTICIEN. Le titre du livre ne paie pas de mine, et pourtant c’est une mine : Didactique du français. Vous serez d’accord, ça n’a l’air de rien. Attends le sous-titre, mon frère, c’est déjà plus juteux : De la planification à ses organisateurs cognitifs. Parfaitement !
Vous voulez le nom du coupable, je veux dire : de l’auteur ? FRANCOIS VICTOR TOCHON, mais on dit François V. Tochon, ça fait mieux. Il est (en 1990, date de publication aux éditions ESF) « professeur agrégé en didactique des arts langagiers dans une université nord-américaine ». M’étonne pas, tiens ! Bon, qu’il soit né en 1954 n’est pas une excuse. Et il part d’une constatation ébouriffante : « (…) il semble que les praticiens ne planifient pas leurs cours en allant du simple au complexe, mais qu’ils emboîtent plusieurs niveaux de la connaissance pour enseigner simultanément des contenus, des procédures et des actions concrètes ». Le praticien, c’est pas lui, mais le professeur « de terrain », en gros, ce qu’on appelle « les profs », quoi. Ben mon colon, on en apprend, des choses, au choix, l’eau tiède ou le fil à couper le beurre. En gros, ça veut dire que la réalité du terrain est … complexe. Ceci est un aveu. Pour sa défense, je dirai qu’il considère cela comme une réalité à prendre en compte, même s’il découpe déjà le prof en trois morceaux (contenu, méthode, écriture), vice d’origine de tous les médecins légistes de la pratique quotidienne de l’enseignement, qui n’ont jamais fini d’en violer le cadavre.
Prenons le croustillant tableau de la page 33. Ce qui frappe, au premier abord, c’est son extraordinaire SYMETRIE. C’est un message : une bonne didactique doit être symétrique. En haut, un cercle en position de dieu-le-père (« Rédiger un portrait »), qui en domine quatre plus petits (pour faire court : « texte, morpho-syntaxe, orthographe, vocabulaire du portrait »). Chacun des plus petits en domine à son tour deux autres (ah ! Cette MANIE du BINAIRE !). Je résume : (pertinence+cohérence) + (syntaxe+grammaire) + (écriture+orthographe) + (vocabulaire+expressions). Attends, mon frère, c’est pas fini, qu’est-ce que tu crois ? L’auteur a disposé, au-dessous de chacun des derniers cercles, trois (oui trois) cercles encore plus petits, contenant une petite lettre : ça va de (a) à (x). Ce sont les unités minimales qui, mises bout à bout, vont, je suppose, aboutir au portrait, qui était la tâche demandée. Comble du raffinement, ce sont les flèches : elles partent toutes du bas, vont toutes vers le haut, pour bien montrer le lien de soumission, la hiérarchie. Il y en a 36, nombre pair. Y a intérêt.
Quand il apprend aux futurs profs comment il faut faire, le gars, il dessine ça au tableau noir, c’est satisfaisant pour l’esprit, ça repose et rassure les étudiants, mais surtout ça repose et rassure le théoricien qui réussit la prouesse de faire tenir la réalité complexe dans la simplicité de son dessin. L’auteur commente ainsi son tableau : « Aucun objectif de type socio-affectif ne figure dans ce tableau ». Ah ben merde, heureusement que tu le dis ! « En outre, il est incomplet : la somme des apprentissages de niveau inférieur n’équivaut pas à la réalisation de l’objectif général ». Zut et crotte alors ! « Les objectifs intermédiaires contribuent tous à la réussite finale, mais ne l’assurent pas : le tout dépasse la somme des parties ». T’as bien lu, mon frère : « Le tout dépasse la somme des parties ». Ce qui permet à l’auteur de dire EXACTEMENT LE CONTRAIRE dans la légende de son tableau : « Tableau 3 – Le tout est moins que la somme des parties ». Il sait ce qu’il dit, le pépère, non ?
Allez, avant d’enlever l’échelle à ce fou qui repeint son plafond, le tableau 24, p. 131, celui des « Consignes pour devenir », qui propose la « création d’un dossier : moi, qui suis-je ? ». Chaque élève (pardon, chaque « apprenant ») doit rédiger quatorze définitions de lui-même (Pourquoi quatorze ? Ce doit être la limite du réel.), comme autant de réponses à chaque article de la liste qui lui est présentée, numérotée, s’il vous plaît. Il y a donc les définitions génétique, géographique et culturelle, historique, contextuelle, pragmatique, psychologique, sensorielle, symbolique, visuelle, par autrui, évolutive, idéale, future réaliste et future souhaitable. Quand je vous disais que le seul vrai plaisir du didacticien est de découper la réalité vivante en petits morceaux ! Citant son expérience, l’enseignant commente : « Pendant le week end, j’ai préparé les consignes de rédaction, surtout pour leur donner des idées ». « Surtout pour leur donner des idées » : ben voyons ! Bon, allez, j’arrête là-dessus.
10:40 Publié dans Tueurs d'école | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Ecole, Littérature, Enseignement du français, Pédagogie, Professeur de français


