23.01.2008
LA NOUVELLE MESSALINE
Des auteurs injustement oubliés aujourd’hui ont nourri le répertoire théâtral dès le 18ème siècle d’œuvres pourtant dignes d’intérêt. Nous avons déjà vu des pièces de GRANDVAL PERE et de COLLE. En voici une de GRANDVAL FILS, non datée, hélas. Il introduit (si l’usage de ce verbe est autorisé dans un tel con-texte) cette admirable saynète dans le genre classique, dans un court texte intitulé « L’auteur au lecteur » :
On ne pourra pas ici me reprocher d’avoir infecté ma pièce de mots sales et équivoques. J’ai rendu, autant que j’ai pu, le style clair et net, et puis assurer que le lecteur, si borné qu’il puisse être, ne trouvera rien au-dessus de la portée de son intelligence,
Car de ce grand Boileau contrefaisant le ton,
J’appelle un vit un vit, je nomme un con un con.
Les personnages sont affublés des délicieux noms suivants : Couillanus, roi de Foutange, Messaline, fille de Couillanus, quelques princes (et amants de ladite) : Vitus, Pinez de Villeprune, Matricius, Nombrilis. Viennent ensuite Conine, suivante de Messaline, ainsi que plusieurs gardes. L’histoire ? Vous allez me dire : encore une histoire de femme insatisfaite ! Il se trouve que Vitus a du mal à faire face dignement à la neuvième reprise :
Il n’est pas étonnant, j’en fais ici l’aveu,
Qu’après neuf coups de suite un vit débande un peu.
Réaction immédiate de Conine :
Mais, vengez-vous, seigneur, et faites choix d’une autre ;
Elle change de vit et méprise le vôtre :
Changez aussi de con, et méprisez le sien.
On remarquera en passant la facture noble de ces alexandrins classiques, qui donnent à la situation dramaturgique toute la hauteur de vue requise en pareil cas (il y aurait d’ailleurs à dire sur ce dernier petit mot, mais je m’en voudrais d’alourdir). Conine poursuit, audacieusement :
Si vous y consentez, je vous offre le mien.
Peut-être il s’en faut bien qu’il ait autant de charmes,
Un guerrier tel que vous veut de plus nobles armes,
Mais songez, en voyant s’il est grand ou petit,
Que de changer de con augmente l’appétit.
Vitus dédaigne l’offre pourtant toute simple et directe de Conine, qui décide in petto de se faire fouetter (euh, non ! ce n’est pas ce mot-là) par le « chat à neuf queues » de Vitus qui, hélas, se rend compte qu’il est amoureux de Messaline.
Car j’aime Messaline, et je vais m’efforcer,
En la rassasiant, de la décourroucer.
Celle-ci, pendant ce temps, pour « combler » le « vide » laissé par l’absence de Vitus, met en compétition trois « prétendants » : Matricius, Nombrilis et Pinez, se faisant cueillir quelques poils bien placés pour définir « un ordre de passage ». Mais, peine perdue, on pourrait même dire : pénis perdu : les trois défaillent devant l’épreuve, et Messaline :
Ah ! c’est trop en un jour essuyer de refus.
Bande-à-l’aise fuyez, ôtez-vous de ma vue !
Vos vits ne bandent pas quand je suis toute nue ?
Et c’est alors un morceau de bravoure qui plaira à un certain de mes lecteurs que je ne veux pas nommer, par pure discrétion déontologique :
O rage ! ô désespoir ! ô Vénus ennemie !
Etais-je réservée à cette ignominie ?
N’ai-je donc encensé ton temple et tes autels
Que pour être l’objet du faible des mortels ?
Tu peux voir aujourd’hui rater ces quatre infâmes
Et n’entreprendre pas la vengeance des femmes ?
N’est-ce donc pas pour toi le plus sanglant affront
Qu’on m’ait enfin réduite à me branler le con ?
Venge-toi, venge-moi ! saisis-toi de la foudre,
Et que leurs vits mollets soient tous réduits en poudre !
(…)
Que de sales morpions leur corps soit tout couvert,
Qu’ils déchargent toujours un foutre jaune et vert,
Et qu’un chancre brûlant, en tourmentant leur âme,
Leur apprenne sans cesse à rater une femme !
Je sais, la parodie de Corneille est moins aboutie et constante que dans La Comtesse d’Olonne (voir la note qui lui est consacrée), mais il y a dans les images, dans les rythmes, dans le choix des euphémismes et périphrases délicats, je ne sais quelle poésie retenue et allusive, une sorte de subtilité majestueuse. Mais ce n’est pas tout ça : après une brève apparition de Couillanus, le père de Messaline, Conine, la rusée, transmet à Vitus une fausse déclaration de flamme de Messaline, et Vitus se laisse aussitôt allumer :
O bonté sans exemple ! Adorable princesse !
Quoi ! pour mon vit encor votre con s’intéresse !
Et toi, mon vit, et toi !...
Conine
Juste ciel ! qu’il est beau !
O con trois fois heureux qui tiendra ce moineau !
Le stratagème de Conine pour s’emparer du moineau échoue piteusement. En attendant, Messaline, perdant tout sens de la pudeur, va faire un tour dans le corps de garde pour que tous les gardes s’occupent de son corps, c’en est au point qu’elle reste collée sur la couche :
Le foutre, qui s’était répandu sur la planche
S’était si fort collé, tant aux reins qu’à la hanche,
Qu’elle ne pouvait plus tourner d’aucun côté.
Après avoir été décollée, après avoir fait quelques ablutions, Messaline décide de s’enfermer chez les Carmes, à cause de leur réputation d’infatigabilité.
Je remplis un dessein digne de mon courage :
J’ai tâté jusqu’ici du marquis et du page,
Du suisse, du soldat et du grand amiral,
Pour eux enfin mon con s’était rendu banal ;
Il faut faire une fin : je veux tâter du moine ;
Je laisse là le foin pour courir à l’avoine.
Autrement dit, Messaline en a soupé des merles, elle veut tâter de la grive. Du coup, Vitus se rabat (enfin ! est-on tenté de dire avec elle) sur Conine :
Vitus : Je vous offre mon vit ; si vous le voulez prendre,
Madame, il est à vous.
Conine : Je ne puis le haïr,
Et lorsque vous parlez, c’est à moi d’obéir.
Vitus : Oublions Messaline, et sans aller plus outre,
Que l’on nous laisse ici… Venez.
Conine : Où, seigneur ?
Vitus : Foutre !
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11.01.2008
MESSALINE
MESSALINE
La Messaline de l’histoire il faut se la figurer très jeune : elle a vingt-trois ans (23) quand l’empereur Claude, son époux (celui des « Tables Claudiennes » des pentes de la Croix-Rousse), la fait assassiner. L’existence de l’impératrice, enfin : de la femme de l’empereur, d’après la carte postale léguée par la tradition, est consacrée au sexe, au vice, aux perversions. Messaline ne sait plus où donner de la débauche, elle s’y perd, au point qu’elle a oublié un détail : si elle a le droit (oui, enfin, … quand je dis le droit …) d’avoir toute sorte d’amants, l’idée d’en épouser un, Caius Silius, est très mauvaise, elle est même si mauvaise que c’est un crime.
ALFRED JARRY, avant d’arriver à sa mort, part de quelques vers pas piqués des hannetons, des vers tirés, non pas du nez, mais des Satires du poète latin JUVENAL. Attention, c’est parti :
Tamen ultima cellam Clausit,
adhuc ardens rigidae tentigine vulvae,
Et lassata viris nec dum satiata recessit.
T’en fais pas, la traduction arrive, c’est gratiné : « Cependant, elle clôt sa cellule la dernière, brûlant encore de la tension de sa vulve rigide, et fatiguée du mâle, mais non pas rassasiée ». Tu te dis qu’elle a passé toute la nuit à baiser, et c’est la vérité, mais de quelle « cellule » peut-elle bien sortir ? Eh bien, la femme de l’empereur, comme n’importe quelle putain de base, est allée, la veille au soir, « faire le métier », soyons clair : faire la pute, et la cellule est celle d’un bordel du quartier de Suburre, mauvais quartier de la Rome antique. Toute la nuit, elle a reçu des hommes. « C’était un soldat vêtu de cuir, et Messaline eut l’impression que s’épanchait en elle une outre en peau de bouc vivant. » « Et s’ils se fermèrent dans le plaisir, quand ses cuisses dures firent une ceinture au lutteur accroupi sur elle, plus éternels que les vrais yeux de la courtisane, les bouts dorés des seins veillèrent à leur tour de leur feu infatigable. » « Et il vint des hommes, des hommes et des hommes. »
Jarry écrit : « La dernière, après même sa suivante, elle ferma sa cellule, mais le désir la consumait encore » (voir citation latine). La « suivante » en question est une prostituée professionnelle. Messaline aime la compétition, mais la professionnelle, dans la joute sexuelle, a été la plus forte : en vingt-quatre heures, elle a accueilli vingt-cinq mâles, un de plus que l’impératrice.
Le gris commentateur de bibliothèque est perplexe : « la tension de sa vulve rigide », mais ça ne veut rien dire, voyons ! Il ne sait plus : une vulve, enfin, d’après ce qu’on lui a raconté, c’est différent d’une verge. Seule cette dernière (enfin, c’est du ouï-dire) se dresse bien droite quand une femme appétissante passe dans le paysage. C’est bien tout l’intérêt du personnage. Et ce n’est pas pour rien qu’ALFRED JARRY, à Messaline, fait correspondre le Surmâle (voir une note précédente) : elle est, en quelque sorte, une « super-femelle ». Ce sont deux êtres d’exception, la preuve, c’est que les deux meurent à la fin. Messaline, elle, c’est, dans une sorte d’hallucination, en s’introduisant dans le corps le glaive de l’homme envoyé pour la tuer, glaive dans lequel elle voit le phallus tant aimé. Quand le soldat commence à sortir la lame de son fourreau : « O comme tu as froid ! dit-elle. Ne touche pas tout de suite le cœur de Messaline, il y fait si doux que tu t’y brûlerais au sortir d’un tel froid. », au grand dam de l’exécuteur.
« Nec dum satiata recessit » (elle se retira sans être rassasiée) est beaucoup plus simple, et perpétue cette vision masculine : le plaisir féminin est un puits sans fond, la jouissance féminine est potentiellement infinie, et la femme serait, quoi qu’il arrive, par nature, sexuellement insatisfaite. C’est une tradition qui remonte au mythe de Tirésias, que tout le monde connaît, mais que je peux rappeler ici. Tirésias est un jeune homme. Un jour, se promenant, il assiste à l’accouplement de deux serpents, et paf, comme de juste en pareil cas, il est illico transformé en femme, et il passe sept ans sous cette forme avant, pour la même raison, de redevenir un homme. Cette histoire a transpiré jusqu’à l’Olympe où, une fois de plus, Zeus et Héra se chamaillent sur un point crucial : de l’homme ou de la femme, lequel éprouve le plus de plaisir dans l’amour ? Tirésias, qui a joué sur les deux tableaux, et mangé aux deux râteliers (sur ce mot, voir ci-dessous) répond : si l’on divisait le plaisir amoureux en dix parties, la femme en aurait neuf et l’homme une seule. Shazam ! Héra, en un éclair, rend le pauvre homme aveugle, elle est furieuse, faut la comprendre, un important secret qu’elle avait tant de mal à garder secret ! Zeus, pour le remercier, lui accorde en revanche le don de double vue : tu verras, non pas double, mais l’invisible. Alors, le féminin a-t-il un potentiel de jouissance à ce point supérieur au masculin qu'il faille empêcher coûte que coûte ce secret de transpirer ? Aux dernières nouvelles, on n'en sait pas plus. N'est-ce pas SIGMUND FREUD qui, parlant de la femme, utilisait l'expression "continent noir" ?
Après cette « minute culturelle », revenons : nous n’en avons pas fini avec Messaline. Car ALFRED JARRY, quelques années avant le livre, a eu affaire à LA VIEILLE DAME, épisode célèbre parmi les jarrystes, relaté dans L’Amour en Visites (chapitre III). BERTHE DE COURRIERE de son vrai nom, elle a « fait une fin » comme compagne (il fallait dire « cousine ») de REMY DE GOURMONT, après avoir été modèle du sculpteur CLESINGER et l’égérie du Général BOULANGER. Je vous passe les épisodes de l’histoire. Alfred la rencontre dans des circonstances croquignolettes : cette vieille dame s’est mis dans l’idée de se farcir ce jeune homme de 22 ans, et lui envoie un drôle de texte intitulé « Tua res agitur » (les latinistes comprendront : tua res, c’est, mot à mot « ta chose », on devine à quoi elle pense). Après un rentre-dedans pas possible, il se rend chez la Vieille Dame, où elle s’efforce de le provoquer à l’acte.
Allez, quelques bribes de ce dialogue, dont aucune raison ne permet de penser qu’il n’est pas rigoureusement authentique : « Ah ! si les jeunes gens ne connaissaient que moi, ils s’épargneraient bien des occasions de dépenses et des risques de maladies honteuses ! Je calmerai vos excitations sans ces dangers abominables. – Je ne suis pas excité du tout. Vieux dromadaire ! » Et puis : « Ah çà ! Me prenez-vous pour Madame Putiphar ? Si j’avais vraiment envie de ces choses, je pourrais descendre dans la rue, vers le boucher du coin. Mais je ne suis pas une Messaline. » Nous y voilà. « J’ai eu l’univers à mes pieds, en la personne du Général MITRON. Si j’avais voulu, il aurait été dictateur et moi reine de France ». Elle se fait entreprenante : « Elle frotte son menton hérissé sur les genoux de Lucien ». Oui, le héros du livre s’appelle Lucien. Et puis le bouquet, j’espère que ça ne vous coupera pas l’appétit : « Voulez-vous que je dépose dans un verre d’eau mon râtelier, pour prolonger dans tout mon palais la douceur de mes lèvres ? ». Retenez bien cette formule extraordinaire. Le chapitre finit sur cette notation : « … la Vieille Dame range divers ustensiles qu’on ne peut pas dire et qui n’ont pas servi ».
Après avoir rompu avec BERTHE DE COURRIERE, et en corollaire, avec REMY DE GOURMONT, ce qui est plus embêtant quand on a des livres à publier, ALFRED JARRY écrit un petit poème vengeur, où revient, à la fin de chaque strophe LA phrase : « Mais je ne suis pas une Messaline », et qui finit ainsi : « Envoi respectueux à Berthe de Courrière. – Vieux dromadaire, afin d’encourager / La Jeunesse à t’offrir sa javeline, / Sache allonger la phynance adjugée / A l’overrier, qui vient pour vidanger. / L’overrier n’est pas une Messaline ».
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07.01.2008
IN ILLO TEMPORE
IN ILLO TEMPORE In illo tempore Sanctus Ludovicus, qui habebat voluminatam biroutam bifidam, dixit suo populi et suis monasteribus : « Tempus est tonus faciere feminas baisare, pucellas engrossare, monasterios enculare et Nicolas Faveros contractare ; illico exhibivit suam voluminatam biroutam bifidam et suis populis testavit culotum exclamavit : « Enculo ergo sum ». Hunc etiam arrivavit ad urbem Haroun Al Rachid. Habebat ridiculam biroutam, sed habebat grossas roustonnas et super eas avacavit kif kif automobile. Frenavit querabitque « Ubi est bordello Regis ? – Fermata contagionis causa » clamaverunt matrones deseperates chialantesque. Tantum ergo bando et volo ad topo totoprexi meam dolorosam crampam tirare. Sanctus Ludovicus qui sortabit ex hospitale ejusdem nominis, braguetta tensa vidit importunatum Regem Sarrasinorum et dixit : « Ecce meus sanctus trouducutus, ecce caritas benevolentiaque regis ». Harou Al Rachid enculavit, jubilavit, sed non potuit dechargeare, because suam ridiculam biroutam. Sanctus Ludovicus serravit suas fessas super quequetum regis Sarrasinorum et liquum oleaginum coulavit ad terram et populus clamavit Miracula ! Miracula ! Oleum arachidum lesieuri inventa est ! On trouve cette histoire p. 353 d’un charmant petit ouvrage.
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06.01.2008
LE SURMALE
Pour commencer, j'explique la mention de la catégorie "Jarry côté pile". Pour tout le monde, côté face, donc, Alfred Jarry, est l'immortel auteur d'Ubu, de tous les Ubu : le roi, l'enchaîné, le cocu, le sur la butte, l'almanach, et tout ce qui tourne autour de la gidouille et de la sphère. On oublie ainsi le "côté pile". On oublie qu'Ubu est la forêt qui cache la forêt, si je peux me permettre cette formule audacieuse. Celle des autres oeuvres. C'est dans cette forêt-ci que cette rubrique se propose d'entrer, et de faire entrer les curieux qui se laisseront tenter.
Alfred Jarry, quand il a hérité de je ne sais plus qui, a tout claqué assez rapidement dans une revue illustrée, de luxe, pour l’impression de laquelle il a fait fondre des caractère spéciaux, enfin bref : un folie, un geste artistique, ou ce qu’on voudra. Pour le reste (de son existence), il a vécu sans un, raide comme un passe-lacet, comme on disait dans les anciens temps. Faut dire que ce n’étaient pas ses livres qui pouvaient lui rapporter beaucoup, vu le nombre des acheteurs potentiels auxquels ils étaient destinés : ça devait tourner autour de 37 ou de 42 exemplaires vendus. Alors il a l’idée d’écrire deux romans « populaires » qui vont lui rapporter le magot. Ce seront Messaline et Le Surmâle. Bon, inutile de vous dire que le magot, il l’attend encore. Enfin, là où il est, n’est-ce pas, mon bon monsieur, ça ne lui tire plus sur l’estomac. Mais, comme dirait Gontran, tout ça ne nous dit pas l’heure.
Or donc, Le Surmâle (roman moderne) raconte l’histoire des performances sexuelles d’André Marcueil, « homme ordinaire », d’apparence chétive, dont une mystérieuse transformation va faire un surhomme. Au début, scène mondaine et discussion mondaine autour de l’amour. Marcueil assène cette vérité : l’amour est un acte, et l’on peut le faire indéfiniment (sans aucun « dopage », cela va de soi). Dans le fond, l’homme « moderne » est une machine à ce qu’on voudra, ici une machine à baiser. C’est écrit en 1902, je vous signale. C’est même un homme qui en remontre à la machine, puisque, au cours de l’invraisemblable « Course des 10.000 milles », l’homme ordinaire, à vélo, vient chaque jour, à vélo, déposer des roses fraîchement coupées sur le wagon d’Ellen Elson, qui est à bord de ce train lancé à des vitesses « qu’on n’a jamais osé rêver », contre laquelle lutte la quintuplette emmenée par Bill Corporal Gilbey. Un petit mot sur cette course : vous avez cinq bonshommes sur un vélo à cinq places et, en plein milieu de la course avec le train, Jewey Jacobs meurt, et le chef, pour ne pas perdre la course, décrète : « Ah ! il est mort ? Je m’en f…, dit Corporal Gilbey. Attention : ENTRAÏNEZ JACOBS ! ». Les quatre autres forcent donc la rigidité cadavérique, et la suite : « En effet, non seulement il régularisa, mais il emballa, et le sprint de Jacobs mort fut un sprint dont n’ont point idée les vivants ». Et les quatre de s’exclamer : « Hip, hip, hip, hurrah pour Jewey Jacobs ». Ce genre d’idée, il fallait oser, non ?
N’attendez aucune description graveleuse, si l’on excepte quelques – oh ! très modestes – allusions lorsque les prostituées invitées pour subir la performance seront enfermées à clefs dans un local où, s’ennuyant ferme, elles trouveront quelques moyens de … se désennuyer entre elles. C’est Ellen Elson, fille unique et préférée du célèbre chimiste américain William Elson, père de la mythique Perpetual Motion Food : l’aliment du mouvement perpétuel, en français : la potion magique, c’est Ellen Elson, disais-je, qui a enfermé les hétaïres, car cette très jeune femme n’a froid nulle part, encore moins là où vous pensez, bande d’obsédés, et elle veut subir à elle toute seule les assauts de « l’Indien tant célébré par Théophraste ». Le professeur Bathybius est témoin de la scène et, au bout des vingt-quatre heures imparties, cet observateur objectif, rigoureux et parfaitement scientifique, peut inscrire le chiffre faramineux de quatre-vingt-deux (82) : le public n’en revient pas : « La dépopulation n’est plus qu’un mot ! », dit un sénateur, sans se rendre compte que le nombre des naissances dans une population ne dépend pas du nombre des hommes mais des femmes.
L’apothéose finale, je devrais dire la « Passion » d’André Marcueil, se déroule de la façon suivante : l’ingénieur Arthur Gough fabrique la « Machine-à-inspirer-l’amour ». « Si André Marcueil était une machine ou un organisme de fer se jouant des machines, eh bien, la coalition de l’ingénieur, du chimiste et du docteur opposerait machine à machine, pour la plus grande sauvegarde de la science, de la médecine et de l’humanité bourgeoises. Si cet homme devenait une mécanique, il fallait bien, par un retour nécessaire à l’équilibre du monde, qu’une autre mécanique fabriquât … de l’âme. » André Marcueil est donc ficelé sur un fauteuil, revêtu de diverses électrodes, finissant par ressembler à je ne sais quel Christ. Mais, au grand dam des trois savants qui suivent les événements, « c’est la machine qui devint amoureuse de l’homme », car c’est la machine dont le potentiel est le plus élevé qui charge l’autre. Elémentaire, mon cher Watson ! Dans une explosion de métal chauffé à blanc, de verre fondu et de débauche électrique, le surmâle finit donc par mourir. Ellen Elson trouvera un mari aux performances ordinaires.
Il n'empêche que ce roman d'anticipation anticipe vraiment, d'une façon terrible et authentique, le monde actuel, où une économie tyrannique et totalitaire, appuyée sur l'hégémonie d'une technique triomphante, exige de chaque individu des performances de surhomme. Et le public du roman, en extase devant celles d'André Marcueil, ne fait-il pas penser aux milliards de gogos (pardon, de consommateurs) qui se gavent, émerveillés ou ennuyés, d'un tas de réalités virtuelles devant leur écran ? L'un des livres les plus vendus dans le monde n'est-il pas le "Guinness" des records ? Et ça ne vous fait pas peur, à vous ?
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03.01.2008
EROS 13 - "NE DITES PAS..."
J’appelle ça « euphémisme », mais j’englobe dans le terme toutes les façons qu’ont trouvées les hommes pour désigner la « chose » par un autre mot que celui par lequel le dictionnaire la nomme. Je m’en tiens à cette maxime empruntée au « Linteau » des Minutes de Sable Mémorial d’Alfred Jarry : « Suggérer au lieu de dire. Faire dans la route des phrases un carrefour de tous les mots », sans pour autant applaudir à tous les canons de l’esthétique symboliste, symbolarde, voire symbolâtre. Quasi-contemporain d’Alfred Jarry, il se trouve que PIERRE LOUYS a étudié la question, appliquant la règle du contournement dans les gentilles Aventures du Roi Pausole, sûrement plus que dans Trois Filles de leur mère, où un chat s’appelle un chat.
Contourner le mot de la « chose », en matière de sexe, c’est garder ou retrouver une sorte de fraîcheur enfantine, et pourquoi pas ? de virginité, ne trouvez-vous pas ? C’est introduire, si j’ose dire, dans des lieux de sérieux débridé et de déchaînement réfléchi des instincts, la légèreté de l’univers des jeux d’esprit. Comment ne pas nommer les choses par leur nom ? Voilà la question que se posait, trois siècles auparavant, MADEMOISELLE DE SCUDERY, qu’un malotru tenta en vain de ridiculiser dans une pièce où il s’en prenait aux Précieuses (De qui est cette pièce Les Précieuses ridicules, déjà ?). Oui, je crois qu’il y a une certaine préciosité dans ces voies de contournement que sont la métaphore, l’euphémisme ou la périphrase. Mais cette préciosité ne doit jamais chercher à rechercher autre chose que la simple élégance, de même qu’il ne faut jamais dire la solution d’une contrepèterie.
Dans Le Surmâle, d’Alfred Jarry, André Marcueil, le héros de l’histoire, profère, en déclaration liminaire : « L’amour est un acte sans importance, puisqu’on peut le faire indéfiniment ». Je passe sur le pari qui va s’engager, pour m’attarder sur la « pas jeune » Pusice-Euprépie de Saint-Jurieu qui, choquée, hasarde : « Je croyais que l’amour était un sentiment ». A quoi André Marcueil rétorque cette forte parole : « Assurément non, s’il succède toujours à l’acte accompli un autre acte qui garde ceci de … sentimental qu’il ne s’accomplira que tout à l’heure ». Retenez ceci : d’une part, le sentiment est dans le retardement, d’autre part, le contournement des mots de la « chose » consiste en la formule « ceci de … sentimental ».
C’est ce qu’a parfaitement compris PIERRE LOUYS, qui a décroché un diplôme de bac + 28 dans sa discipline de prédilection, je veux parler de l’EROTOMANIE PATENTEE. Dans les pages qui closent son Manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maisons d’éducation (c’est le titre complet), il a placé quelques conseils, sous le titre « Ne dites pas … dites … ».
Ne dites pas : « Mon con ». Dites : « Mon cœur ».
Ne dites pas : « J’ai envie de baiser ». Dites : « Je suis nerveuse ».
Ne dites pas : « Je vais me branler ». Dites : « Je vais revenir ».
Ne dites pas : « Je l’ai vue baiser par les deux trous ». Dites : « C’est une éclectique ».
Ne dites pas : « J’ai douze godmichés dans mon tiroir ». Dites : « Je ne m’ennuie jamais toute seule ».
Ne dites pas : « C’est une gougnotte enragée ». Dites : « Elle n’est pas flirteuse du tout ».
Ne dites pas : « Il tire trois coups sans déconner ». Dites : « Il a le caractère très ferme ».
J’arrête là la citation : je ne voudrais pas « déflorer ». On a compris que l’exigence de « ceci de … sentimental » consiste avant tout à enrober la « chose » précise d’un sucre d’impression général et abstrait. Le bonbon reste fort sous l’expression suave. Et l’imagination stylistique peut se donner un total libre cours. Allez, encore quelques-uns pour la route.
Ne dites pas : "Il bande conne un cheval". Dites : "C'est un jeune homme accompli".
Ne dites pas : "Sa pine est trop grosse pour ma bouche". Dites : "Je me sens bien petite fille quand je cause avec lui".
Ne dites pas : "J'aime mieux la langue que la queue". Dites : "Je n'aime que les plaisirs délicats".
NOTE : Qu’est-ce que la civilité ? Je cueille quelques synonymes dans mon BERTAUD DU CHAZAUD : « Bonnes manières, convenances, correction, éducation, raffinement, savoir-vivre, sociabilité, urbanité, usage ». Comment définir autrement la CIVILISATION ? Michel Bounan, dans sa préface, cite la Vie de Méléagre, que Pierre Louÿs a écrite à vingt ans : " Méléagre naquit dans une cité blanche et verte, parmi les palmiers, les eaux vives, à Atthis, nous dit-il. Or il ne s'appelait pas Méléagre, et Atthis n'a jamais existé". Dans toute civilisation, existe quelque chose qui a nom LITTERATURE.
Ce jeu n'a évidemment rien à voir avec la POLICE DE LA LANGUE ET DE LA PENSEE qu'on appelle le "POLITIQUEMENT CORRECT".
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02.01.2008
EROS 12 - PORTUGAL
Cette note est dédiée, explicitement, expressément, et chaleureusement, à CARMEN KERMESSE, qui se reconnaîtra. Alphonse, personnage principal de la pièce éponyme, est ROI DE PORTUGAL. Alcimadure est son premier ministre. Mais il y a aussi la reine du Portugal (Léonore) et le prince Alvarès, dont on apprend très vite qu’il est le « perfide » beau-frère d’Alphonse.
Je vous brosse le tableau : le roi étant impuissant, donc incapable de donner un héritier à la couronne de Portugal, charge Alcimadure, son ministre, de remplir auprès de la reine le rôle qu’il n’a jamais pu jouer. La reine, de son côté, se fait une idée fanatique de sa vertu et de son honneur, ne saurait envisager sous aucun prétexte de commettre un adultère qui sauverait le trône. Alcimadure, quant à lui, est bien embêté : ce n’est pas qu’il n’aurait pas envie d’entrer nuitamment dans le lit de la reine, comme le lui demande Alphonse, mais il a été élevé chez les Turcs :
Dès mes plus tendres ans amené dans Byzance,
Des monstres prenant soin d’élever mon enfance,
Aux plus affreux excès portant leur cruauté,
M’enlevèrent le sceau de la virilité.
Non content d’avoir un roi impuissant, le Portugal s’offre donc un eunuque comme premier ministre. Qui reste-t-il ? Le perfide Alvarès, bien sûr, qui guigne la place du roi, vous avez deviné. Il se trouve que ça tombe bien : Alvarès et la reine ont ébauché, avant que le roi n’épouse celle-ci, une histoire d’amour trop brève, à laquelle elle a définitivement renoncé, c’est irrévocable, qu’on se le dise, même en usant de voies parfaitement légales (le divorce).
Qui, moi ? Que je subisse une épreuve indécente !
Va, ce discours affreux me remplit d’épouvante.
(…)
Et je rejette enfin ces usages coupables
Que suivent sans remords des femmes méprisables,
Qui remplissant de cris des tribunaux divers,
Vont découvrir leur honte aux yeux de l’univers.
Donc côté reine, rien à espérer. Heureusement, le fidèle Alcimadure, s’inspirant du projet d’Alphonse d’introduire un autre homme dans le lit de son épouse, suggère à Alvarès d’être cet autre homme, ce qu’il accepte sans barguigner, quoique conscient d’être promis à mourir, pour qu’un tel secret ne transpire pas au dehors. Valeureux, ardent, infatigable, Alvarès passe (sans proférer un mot, évidemment) la nuit avec la reine.
Le roi, au petit matin, attend celui qui a couché avec la reine pour le faire passer de vie à trépas, mais il n’aura pas le temps d’user de son poignard : le décidément fidèle Alcimadure a planté le sien dans le dos d’Alvarès. Le roi, après s’être brièvement excusé d’avoir envisagé sa mort, remercie son premier ministre.
Tous ces événements, mon cher Alcimadure,
M’annoncent un bonheur dont j’accepte l’augure.
Je brave les complots les plus séditieux :
Nous avons un enfant, rendons grâces aux Dieux !
« Tout est bien qui finit bien », comme on dit à la fin du Trésor de Rackham le Rouge : la reine sait désormais ce que sont les plaisirs de la chair, de plus, elle n’est plus vierge, c’est toujours ça de gagné, et l’on sait déjà qu’elle attend un héritier : bravo encore pour la rapidité du diagnostic prénatal. Ce sont des vers un peu sérieux, je sais, pas un mot cru, on est dans le style noble, mais que voulez-vous, je ne pouvais pas faire autrement, en l’honneur de Carmen Kermesse, que de parler d’une pièce qui se déroule au Portugal !
J'allais oublier : l'auteur de cette histoire de sexe et de sang est un certain Collé. Je dois à l'histoire authentique, et par respect pour notre Carmen, que le surnom d' "impuissant" ne fut pas donné à un roi de Portugal, mais à Henri IV de Castille. Alphonse l'impuissant est donc une pure invention de Collé.
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01.01.2008
EROS 11 - METAPHORE EROTIQUE
EROS 11 – FIGURES DE RHETORIQUE
Pour passer du pornographique à l’érotique – je parle évidemment de littérature –, il est indispensable de maîtriser au moins la métaphore. J’ai parlé, à propos de Histoire d’O, du « ventre » et des « reins » : ce sont des métonymies, pour désigner les deux orifices de la femme, dans ce roman célèbre, mais qu’on peut aujourd’hui considérer comme excessivement compassé. La métaphore, étant plus facile à « manier », est infiniment plus fréquente.
D’un doigt, il entrouvrit les lèvres ; elle poussa alors un petit gémissement. Elle était inondée et son sexe lui donnait l’impression d’être un abricot gorgé de soleil.
Anne-Marie de Villefranche
L’abricot dont il est question ressortit plutôt de la comparaison. Voici une métaphore véritable :Un soir, ma sœur me dit : si nous étions dans le même lit, tu pourrais faire entrer ta petite broquette qui est toujours raide dans la bouche de ma petite marmotte.
Restif de la Bretonne
Là, c’est même deux pour le prix d’une : une « broquette » est un clou de tapissier. Les énumérations sont fastidieuses, n’est-ce pas ? Aussi m’en garderai-je comme de la peste. Tenez, voici un petit poème du grand Voltaire.
Je cherche un petit bois touffu que vous portez, Aminthe,
Qui couvre, s’il n’est pas tondu, un gentil labyrinthe.
Tous les mois, on voit quelques fleurs couronner le rivage.
Laisse-moi verser quelques pleurs dans ce gentil bocage.
N’est-ce pas tendre et délicieux ? Aimablement dit ? Suavement tourné ?En vérité, je vous le dis : tout est figure,
Quand il s’agit d’aimer Dame Littérature.
(ça, c’est moi)
A quoi pense Charles Baudelaire quand il écrit :Guidé par ton odeur vers de charmants climats,
Je vois un port rempli de voiles et de mâts
Encor tout fatigués par la vague marine (...) ?
Faut-il faire un dessin ? Une explication de texte ? Je m’en voudrais. C’est pourtant, dans Les Fleurs du Mal, un poème figurant fort souvent à l’oral du bac: "Parfum exotique". Je ne suis pas sûr, si cela peut rassurer les parents, que le professeur aille, dans son cours, jusqu’à l’explicite. Eh bien, je dis que c’est tout à fait regrettable, car il n’est pas mauvais de dépuceler ainsi l’imaginaire pubère, et bien des contes des 17ème et 18ème siècles gagneraient à être lus pour ce qu’ils sont : des métaphores.
Voyez fille qui dans un songe
Se fait un mari d’un amant ;
En dormant, la main qu’elle allonge
Cherche du doigt le sacrement ;
Mais faute de mieux, la pauvrette
Glisse le sien dans le joyau.
Ce petit sizain est du sieur Béranger, et rappelle une anecdote que je tire de Rabelais, vous savez, celui qui raconte Grandgousier et Gargamelle, qui faisaient souvent la « bête à deux dos », bien que je ne sache pas si c’est maître François qui a inventé la formule. En tout cas, il raconte l’histoire de l’anneau de Hans Carvel, jeune marié qui, forcément, s’inquiète de se voir pousser du « cerf sur la tête » (Brassens), car sa jeune épouse est jolie et ardente. Dans son rêve, une bonne fée lui passe au doigt un anneau magique qui fera de sa femme la plus chaste des femmes. Evidemment, quand il se réveille, il a le doigt dans le « joyau ».
Ne pas nommer, « suggérer au lieu de dire. Faire dans la route des phrases un carrefour de tous les mots » (Alfred Jarry). Voilà le secret. Notre époque semble impropre aux secrets de cette sorte. Il lui faut la chose sous le nez, l’obscène, le réel. Notre époque est impropre au langage, au subtil, au déplacement, à la métaphore. Elle ne sait pas de quels plaisirs de haute lisse elle se prive ainsi. Signe des temps : vous ouvrez L’Equipe un lendemain de grand match : des métaphores comme s’il en pleuvait. La déchéance, je vous dis.
Note : Epoque paradoxale : impropre à la métaphore (et aux autres "figures de rhétorique"), mais très propice au "politiquement correct", instrument de la police de la pensée. Qui expliquera la chose à mon faible esprit ?
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31.12.2007
EROS 10 - LECONS POUR BIEN FOUTRE
Il semblera évident à bien des lecteurs, cet amer constat que je fais : le nom de ZORZI ALVISE BAFFO (1694-1768) ne dit rien à personne. L’une des raisons principales de l’ignorance profonde dans laquelle ce nom est plongé est peut-être le dialecte vénitien. L’auteur, dit GIORGIO BAFFO, s’exprimait ainsi, en effet, et je ne sais strictement rien du dialecte vénitien, obligé, comme tout un chacun, de me fier à un traducteur (Traduttore = traditore). Celui-ci se nomme A. Ribeaucourt. Ce nom ne me dit rien qui vaille, si je me fie au découpage « ribaud » et « court ». Ce jeu de mots est très mauvais, je sais, quoique inspiré par la lecture elle-même.
On foutra toujours
L’homme ayant un goupillon, et la femme un vase, il n’est pas étonnant que l’un le lui plonge jusqu’aux poils, et que l’autre le reçoive jusqu’où il peut aller, lorsqu’un même désir les anime tous deux.
Je ne suis étonné que d’une chose, c’est qu’il y ait encore des gens qui s’en étonnent ; car tant qu’existeront dans ce monde les instruments qui servent pour pisser, on s’en servira aussi pour foutre.
Ce jus délicieux qui jaillit d’un beau vit produit un excellent effet, et la matrice, dont il fait le bonheur, le nomme l’esprit consolateur.
C’est un baume, qui a toujours guéri les jeunes filles épuisées par les flueurs, blanches, jaunes, vertes, épaisses ou putrides ; et il guérirait les nonnes mieux que tout médecin, patriarche ou confesseur.
NB : je laisse le lecteur consulter le dictionnaire au sujet de « flueurs ».
Je ne sais pas dans quelle forme d’origine sont écrits les textes, mais j’imagine fort bien que ce sont des poèmes, sonnets ou madrigaux galants, parfois pornographiques. Derrière je ne sais plus quelle stèle exposée au Musée des Antiquités Gallo-Romaines de Lyon, est gravé un graffiti d’époque qu’on peut traduire : « Je ne baise pas, j’encule ». Les grottes peintes du paléolithique supérieur comportent elles-mêmes des dessins « osés ». Le pornographique a donc, selon moi, la légitimité du temps écoulé, écroulé, qui s’écoule à la façon d’humeurs diverses hors du corps humain, au cours d’activités qui, dirait ALEXANDRE VIALATTE, si sa pudeur l’osait, « remontent à la plus haute antiquité ».
Plaisir de décharger dans la bouche
J’ai essayé différentes manières pour bien jouir d’une femme : tantôt je l’ai fait monter sur mon ventre, tantôt je me suis mis sur le sien.
Parfois je le lui ai mis dans le cul, et j’ai trouvé que c’était un excellent ragoût ; puis, selon l’usage de certains peuples, je l’ai foutue en mettant ses jambes sur mes épaules.
Je l’ai placée habillée sur un lit, ou debout et toute nue ; je le lui ai mis dans le con pendant qu’elle marchait à petits pas, et j’ai déchargé entre ses tétons.
De tous ces plaisirs, celui auquel j’ai trouvé le plus de charme, c’est de lui faire prendre mon vit dans la bouche.
Je me rallie à la classique distinction entre l’érotisme, où le représenté voudrait éveiller au désir, et la pornographie, qui se contente de montrer l’acte, encore que le désir des uns puisse s’éveiller où commence l’acte des autres, et taratatsoin. Il y a du sexe depuis que l’homme a une conscience. L’animal oublie dans l’instant même de l’instinct sexuel l’intérêt que peut avoir la chose. L’homme ajoute à l’instinct la mémoire, ce qui le pousse à peindre et désirer encore, y compris et surtout dans l’absence de « chose » à désirer. L’écran rupestre du « sapiens » n’est guère différent du nôtre, le cinéma en moins (mais est-ce bien sûr ?).
Plaisirs nocturnes d’une femme
Cette nuit, j’ai eu un plaisir fou, et je ne me suis jamais tant amusée, ce que vous comprendrez quand vous saurez que je l’ai passée entre un prélat et un bardache.
Figurez-vous que nous avons fait tant de folies, et que nous les avons recommencées si souvent que cela a duré jusqu’au jour.
J’étais entre eux, comme je vous l’ai dit, et pendant que le bardache m’enfilait par devant, le prélat me le mettait par derrière.
Ensuite le bardache se mettait à ma place et, pendant qu’il me foutait, le prélat l’enculait ;
Et ainsi de suite ; mais j’ai remarqué que le prélat ne me l’a jamais mis dans le con.
NB : je laisse le lecteur consulter le dictionnaire au sujet de "bardache".
Il y a beaucoup à regretter à ne pas connaître le dialecte vénitien : impression d’un aplatissement, forcément. J’ai envie de croire qu’en langue originale, c’est plus spirituel, plus joli, plus drôle. Et puis autre chose : l’auteur ose appeler ça « leçons » ? Franchement, je ne sais pas vous, mais moi, je n’apprends pas grand-chose, on peut même dire : si peu que rien. Tout au plus peut-on y voir des incitations, des exhortations, ce qu’on ne saurait, au demeurant, reprocher à qui que ce soit, vous serez évidemment d’accord.
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23.12.2007
EROS 9 - LA COMTESSE D'OLONNE
EROS 9 – LA COMTESSE D’OLONNE (1738)
Disons-le tout net : la littérature érotique comme genre a attendu le 18ème siècle pour s’épanouir comme une fleur aux parfums capiteux, aux grisantes fragrances. La petite comédie que voici, en un acte et en vers, narre une aventure d’Argénie, comtesse d’Olonne, qui se fait sévèrement gourmander par un ancien amant qui lui reproche son inconduite persistante, et la menace des pires châtiments du ciel : « Enfin, bougresse, enfin, pour avoir trop foutu, Un chancre confondra ton con avec ton cu ! »
La servante Lise est affolée :
« Vous êtes dans l’amour aussi trop emportée,
Madame ; Gandelin peut bien vous gourmander :
Pour vous foutre, il ne faut que vous le demander. (…)
Je lis dans votre cœur, je connais votre goût,
Il n’est aucun plaisir pour vous, si l’on ne fout.
Abandonnez-vous donc à votre humeur lubrique,
Et mêlant l’étranger avec le domestique,
Le prince, le bourgeois, et les premiers venus,
Foutez, foutez, madame, à couillons rabattus. »
Dans sa chanson « Le Bulletin de santé », GEORGES BRASSENS varie un peu la dernière formule, écrivant : « Et, dans les positions les plus pornographiques, / Je leur rends les honneurs à fesses rabattues ». Face à un amant noble mais inconnu, Argénie demande conseil à sa copine Gélonide, qui fait sa chochotte :
« Comment nommez-vous donc un vit, en mots décents ?
– Si je nommais cela, je dirais une pine. »
La réputation sexuelle de Bigdore, le comte de Guiche, n’est pas favorable :
« Mon cœur, sur ce fouteur, ne me dit rien de bon,
Et mille gens m’ont dit qu’il n’aimait pas le con.
Au contraire, on m’a dit qu’il est de la manchette,
Et que, faisant semblant de le mettre en levrette,
Le drôle, en vous parlant toujours de grand chemin,
Comme s’il se trompait, enfilait le voisin :
Par inclination, c’est un branleur de pique. »
La scène suivante, qui met en présence Argénie et Bigdore, est DROLE :
« A moi, comte, deux mots. – Parle. – Ote-moi d’un doute ;
Connais-tu bien le con ? – Oui. – Parlons bas, écoute.
Sais-tu bien qu’il vaut mieux mille fois que le cu ;
Qu’en tous lieux on t’appelle un bougre, le sais-tu ?
– Tels discours sont tenus par dames méprisées.
– Non, non ; nous savons bien tes histoires passées.
– A quatre pas d’ici je t’en éclaircirai.
– Jeune présomptueux ! – Je suis jeune il est vrai,
A peine ai-je vingt ans, mais aux couilles bien nées,
La valeur n’attend pas le nombre des années.
– De t’attaquer à moi qui t’a rendu si vain,
Toi qu’on ne vit jamais le vit raide à la main ?
– Je n’ai, jusqu’à présent, jamais trompé de belles,
et ton con, si tu veux, en saura des nouvelles.
– Sais-tu bien qui je suis ? – Oui, tout autre que moi
Au seul bruit de ton nom pourrait trembler d’effroi.
Mille et mille fouteurs, crevés à ton service,
Semblent me présager un semblable supplice.
J’attaque en téméraire un con toujours vainqueur,
Mais j’aurai trop de force, ayant assez de cœur ;
A qui fout Argénie il n’est rien d’impossible :
Ton con est invaincu, mais non pas invincible ! »
J’arrête là cette parodie facétieuse du Cid de CORNEILLE, que tout le monde aura reconnu. Qu’on sache que le comte, effectivement peu habitué à l’orifice « exclusivement féminin » (qui chante cette chanson, déjà ?), manque dans un premier temps à honorer la dame. Ayant médité, au cours de « stances », sur la conduite à tenir, il renonce à « se couper le vit », repart à l’attaque, avec succès, cette fois. Et tout est bien qui finit bien :
« Je fais des cons aux culs beaucoup de différence,
Et si jusqu’à présent j’ai mieux aimé les cus,
Reine, c’est que les cons ne m’étaient pas connus.
Si faut-il convenir qu’on n'en peut voir un autre,
Plus beau, ni plus brûlant, plus charmant que le vôtre.
N’est-il pas vrai, mon cœur ? – Je crois, sans vanité,
Qu’il n’en est pas beaucoup de cette qualité.
Les enfants n’en ont pas fort ouvert le passage,
Et tout le monde y trouve un air de pucelage. »
Ne trouvez-vous pas le dernier vers fort spirituel ? Ah, j’allais oublier : l’auteur (supposé ?) de cette œuvre mémorable se nomme GRANDVAL PERE.
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20.12.2007
EROS 8 - CATECHISME LIBERTIN
ANNE-JOSEPHE TERWAGNE, plus connue sous le nom de THEROIGNE DE MERICOURT, n’est probablement pas l’auteur de ce Catéchisme libertin qu’on lui prête. Ce petit ouvrage sympathique et distrayant est publié en 1791 ou 1792 suivant les sources. Il expose sans trop de pudeur mais avec esprit, en quelque sorte, le « cahier des charges » du métier de putain à Paris.
Voici le texte de la « prière » dédicatoire placée au début :
« Oraison à Sainte Magdeleine, à lire avant le catéchisme. Grande Sainte, Patronne des Putains, fortifiez mon esprit, et donnez-moi la force de l’entendement, pour bien comprendre et retenir tout le raffinement des préceptes contenus dans ce Catéchisme : faites qu’à votre exemple, je devienne, dans peu, par la pratique, une Garce aussi célèbre dans Paris que vous l’étiez dans toute la Judée, et je vous promets, comme à ma divine Patronne et Protectrice, de donner mes premiers coups de cul en votre honneur et gloire. Ainsi soi-il. »
Voici un mot de « l’abbé Couillardin » dans sa préface dédiée à Madame l’Abbesse de Montmartre :
« Agréez, Madame, comme une offrande légitimement due, le sacrifice que je vous fais de deux pollutions complètes, et que je jure de réitérer chaque jour en votre honneur et intention ; c’est un tribut qu’on ne peut refuser au souvenir de vos charmes, dont j’ai tant de fois éprouvé l’empire, surtout dans ces moments d’ivresse et d’abandon général où vous vous plaisiez à les exhiber dans l’état de pure nature. Quelle motte ! Quel con ! Quel fessier plus attrayant que le vôtre ! Vous voir, vous trousser, vous foutre et décharger n’était que l’instant de l’éclair au coup de tonnerre. »
L’abbé Couillardin, si on l’en croit, était donc un éjaculateur précoce. L’auteur procède par « Demandes » et « Réponses ». En voici un exemple, qui en dira long à la fois sur la subtilité du propos et sur l’attitude théâtrale que certains prêtent aux femmes – à tort ou à raison, je m’empresse de le préciser :
« DEMANDE. La putain qui procure de la jouissance à l’homme, peut-elle s’y livrer avec tous, sans s’exposer à altérer son propre tempérament ? REPONSE. Il est un milieu à tout : il serait très imprudent à une putain de se livrer avec excès au plaisir de la fouterie : une chair flasque et molle serait bientôt le fruit de ce désordre ; mais il est un raffinement de volupté qui tient à la volupté même, et dont une adroite putain doit faire usage. Une parole, un geste, un attouchement fait à propos, offre à l’homme l’illusion du plaisir ; il prend alors l’ombre de la volupté pour la volupté même ; et comme le cœur est un abîme impénétrable, la putain consommée dans son art remplit souvent, par une jouissance factice, les vues luxurieuses de l’homme, qui se contente de l’apparence. Les femmes étant plus susceptibles et plus propres que tout autre à ce genre d’escrime, il dépend d’elles de donner le change à l’homme. »
Loin de moi l’idée de généraliser le fait à toutes les femmes, qui ne sont pas toutes, aux dernières nouvelles, de la profession, mais les mânes de GEORGES BRASSENS ne m’en voudront pas de citer « Quatre-vingt-quinze pour cent » : « Les « encore », les « c’est bon », les « continue » qu’elle crie pour simuler qu’elle monte aux nues, c’est pure charité (…) C’est à seule fin que son partenaire se croie un amant extraordinaire. » (C’est dommage qu’il fasse la liaison en « t » avec le subjonctif présent, mais bon, je m’éloigne de mon sujet.) Je cite cette chanson simplement pour montrer que le problème est éternel : que doit-on croire ?
Une putain doit-elle procurer autant de plaisir à un fouteur de vingt-quatre sous, qu’à celui qui la paie généreusement ? Quels sont les attributs et les ustensiles qui doivent orner la chambre d’une putain ? Une putain qui a la chaude-pisse ou la vérole doit-elle et peut-elle sans remords baiser avec un homme sain ? Voilà quelques-unes des questions auxquelles veut répondre ce livre. Allez, en voici une dernière, pour la route :
« Jusqu’à quel âge une putain peut-elle exercer cet emploi avec honneur et profit ? REPONSE. Cela peut dépendre de plus ou moins de tempérament ; les blondes doivent quitter le commerce avant les brunes, leur chair étant plus sujette à l’affaissement (…) ».
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