08.11.2007

MONUMORTS 80 - LE CHAGRIN

Ce monument aux morts doit être considéré comme un « modèle » : dans mon inventaire photographique des monuments aux « morts de la guerre de 1914-1918 » (pour le moment un peu plus de 17.000), j’en ai trouvé 11 de ce modèle précis, auxquels s’ajoutent quelques variantes, que je montre ici : il s’agit d’une stèle dont les bords simulent le rocher brut, dressée sur un socle aux formes très simples, et qui porte, gravée en façade, la liste des noms des morts de la commune. Sur la droite de la stèle, une femme, vêtue d’une longue tunique à l’antique et chaussée de sandales, est assise, les coudes sur les genoux, la main droite enveloppant le bras gauche, l’autre main couvrant le front de son ombre. Elle a simplement noué ses cheveux en arrière. Devant ses pieds, le casque d’un poilu et, montant le long du bord gauche, le tronc d’un arbre dont la ramure, qui fleurit et fructifie, surplombe et semble protéger le personnage. Dans l’espace restant, l’artiste a placé en perspective un paysage de cimetière, avec des croix qui se superposent jusqu’à l’horizon, où le soleil, qui darde ses rayons, se lève pour un jour nouveau. La symbolique est limpide : la vie sacrifiée des hommes permet à l'arbre de continuer à porter des fleurs et des fruits, et à la vie de tous les autres de continuer, chaque jour, à voir le soleil se lever. La surface laissée libre permet de graver le nom de la commune, suivi de la formule « A SES GLORIEUX MORTS ». Certaines localités ont préféré mettre une inscription en relief. 66cbb90d2afb70119b0bc774b8f3eee2.jpg6b367d221652b7f3e3a05588085c5ad8.jpg3765acd1b931d0b4860075d50f7cdb10.jpgccea62b166d3948a194b67c3aa145a06.jpgJ’ignore le nom de l’artiste et de l’entreprise qui a réalisé l’œuvre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je retiens cependant que, tout comme d’autres monuments, celui-ci a dû être vendu sur catalogue. En effet, si les exemplaires recensés se situent souvent dans les départements où se déroula la guerre, ou bien proches du champ de bataille (MARNE, SEINE ET MARNE, AISNE, SOMME, OISE, NORD), on en trouve jusque fort loin de là où se passèrent les hostilités (CALVADOS, NIEVRE, ALLIER, GIRONDE, PYRENES-ATLANTIQUES, ARDECHE).

 

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Quand j’ai commencé à publier ces notes (c’était le 20 juillet 2007), bien sûr, je savais qu’on pouvait voir des monuments en tout point semblables dans des endroits fort différents, mais je ne mesurais pas la dimension industrielle de la question. J’ai déjà évoqué les propos que MERCADOT tient dans le film de Bertrand TAVERNIER : La Vie et rien d’autre. Ce sculpteur voit, dans l’érection de monuments aux morts sur tout le territoire national, « une aubaine et rien d’autre », si je peux me permettre. Il se promène sur tous les terrains labourés par les obus gavés de cadavres et autres restes humains avec son aisance d’esthète, uniquement soucieux des emplacements, des angles, des lignes, des formes. Ce qu’il voit, c’est le gigantesque marché qui vient de s’ouvrir à sa rapacité cynique. Et j’avoue que cette face masquée de la question m’avait totalement échappé.

 

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Au peuple, celui qui se rassemble pieusement tous les 11 novembre, le culte de ceux qui ont été criminellement sacrifiés. A quelques-uns (artistes – les bons et souvent les moins bons – fonderies et marbreries) les retombées financières substantielles de cette énorme opération. Qu’il y ait eu, sans doute en très haut lieu, une volonté délibérée d’imposer ce culte à une population qui, laissée à elle-même et entendant le récit de ceux qui revenaient des tranchées, aurait peut-être commencé à ruer dans les brancards et à poser des problèmes politiques, la chose m’apparaît de plus en plus clairement. C’est le 29 décembre 1920 qu’est créée la SFIC : Section Française de l’Internationale Communiste (qui deviendra plus tard le PCF). Couvrir la France d’emblèmes patriotiques était une façon de fixer l’attention des foules sur un objectif éminemment rassembleur, puisque presque chaque commune eut un de ses « enfants » tué pendant la guerre. Une telle diversion constitue une manipulation.

 

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Cela n’ôte absolument rien à la tragédie qui a submergé la France, et à un moindre degré la Belgique, la Grande-Bretagne et l’Allemagne en Europe de l’ouest. Mais cela éclaire d’un jour ambigu ce qui est encore présenté comme un élan spontané de chagrin national.

11.10.2007

75 - PACIFISTE ? ANTIMILITARISTE ?

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En me référant à mes notes 2, 62 et 72, je reviens sur ce qui devrait faire débat. A-t-on, après la grande boucherie de 1914-1918, élevé des monuments pacifistes ? Si oui, à quoi les reconnaît-on ? La première idée qui me vient est que même les militaires sont pacifistes, tout simplement parce que personne ne souhaite faire la guerre, spontanément : ou bien il est dérangé, ou bien il est payé (voir la société américaine BLACKWATER actuellement en affaire avec le Pentagone sur le territoire irakien). Le militaire aussi a une famille et, quand il est obligé, ce qu’il souhaite le plus, c’est rentrer chez lui (du moins j’imagine, peut-être à tort après tout). Autrement dit, tout le monde souhaite la paix et aime la paix. Tout le monde, ça veut dire personne en particulier, ça veut dire que, dans le fond, c’est humain, c’est naturel, c’est le premier mouvement. C’est-à-dire que ça ne veut rien dire, tout simplement parce qu’on en reste au stade des intentions qui, comme chacun sait, sont forcément bonnes vu que l’enfer en est pavé. Ce qui compte, ce sont les actes. Même au tribunal, l’accusé est jugé pour des actes. Je ne crois pas que ce soit un hasard, si l’énorme majorité des monuments aux morts des années 1920 comporte un symbole guerrier ou une figure guerrière (« héros », « champ d’honneur », « patrie », un poilu, une croix de guerre (si bien nommée), ou quoi que ce soit d’autre).

 

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J’ai dit que l’absence de ces signes-là est déjà le signe d’une attitude différente, où la municipalité insiste sur la douleur de ceux qui ont perdu un fils, un fiancé, un mari, un père. Et c’est vrai qu’un père ou une mère qui pleure la perte d’un fils (parfois de plusieurs), ce n’est pas du tout la même chose qu’un poilu qui lance une grenade (voir ma note 32). Mais on peut aussi voir dans ces personnages souvent dignes, parfois d’une force expressive percutante, un coup « à l’estomac », à l’émotion (cf. l’actuelle agitation autour de la « lettre de Guy Môquet ») : apitoyer, émouvoir le spectateur n’est rien d’autre qu’une façon démagogique de le mettre de son côté, voire de lui IMPOSER SILENCE, de le faire taire (raisonnement sous-entendu : si tu râles, c’est que tu n’as pas de cœur, que tu es un salaud. En bonne rhétorique : si tu entres dans le débat, tu es foutu, alors tu dois fermer ta gueule). Cette adhésion forcée a quelque chose à voir, je crois, avec la manipulation et le chantage : si l’on braque le projecteur sur la douleur des vivants, on verra peut-être moins d’autres sentiments se manifester, tels que la COLÈRE des survivants, ceux qui en SONT REVENUS. On imposera silence à ceux qui sont revenus, au nom même de ceux qui ne sont pas revenus, en utilisant ceux qui sont restés. C’est très fort, comme manipulation des foules. Très simple, après tout, mais très efficace. C’est une recette. Si ces monuments sont pacifistes, alors il faut parler de « petit pacifisme ».

 

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Le « grand pacifisme », ce n’est pas ça : il faut une opposition marquée, il faut un sursaut de la personne humaine, il faut que tout l’esprit, révolté par l’injustice, se mette en état de révolte. Et je vais vous dire : sur les bientôt 18.000 photos collectées (17.000 communes, à vue de nez et à la louche), j’ai trouvé exactement 18 monuments qui DECLARENT LA PAIX, soit en incorporant le mot, soit en incluant une déclaration de guerre à la guerre (ceux-ci sont les plus rares). Une mention spéciale à la ville d’AVION (Pas-de-Calais) qui a inscrit le commandement « TU NE TUERAS POINT » sous une Marianne effrayée par les conséquences de la guerre et qui laisse échapper son glaive de sa main droite (je n’arrive pas à déchiffrer le texte qui vient après « La ville d’Avion à ses enfants »). CREIL a choisi de représenter « La Paix se révélant à l’humanité ». J’indique LES BARTHES (Aveyron), où je crois comprendre, mais sans en être certain, faute d’avoir vu le monument en direct, que la femme brise entre ses mains un fusil, au-dessous de l’inscription « Pour la France et la Liberté, ils ont donné leur vie et leur jeunesse ». Je présente MONTASTRUC-LA –CONSEILLERE, qui évoque « les Français d’Outre-Mer morts pour la France ». Plusieurs monuments ont fait du mot PAX leur centre plus ou moins central. ANTIGNAC déclare : « Souvenez-vous : ils furent les défenseurs de la paix et le liberté ». On ne présente plus le monument de GENTIOUX, trop célèbre peut-être. On connaît aussi les mentions de SAINT-MARTIN-D’ESTREAUX et d’EQUEURDREVILLE (« Maudite soit la guerre » … « et ses auteurs »). CAZARIL-LASPENE porte la même. Deux femmes sortent de l’ordinaire : elles pointent, en direction de quel coupable ? le poing vengeur d’une colère viscérale : PERONNE et SEIGNOSSE.

 

 

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30.09.2007

66 - LA FEMME ET L'ENFANT

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Je ne vais pas vous embêter avec la psychanalyse mais, soit dit grosso modo et rapidement, dans la tête de l’enfant, la place du père dépend de ce qu’en dit la mère. Autrement dit, si la mère accepte de ne pas être TOUT pour son fils (on l’espère pour lui, d’ailleurs), alors le père a une chance d’exister. Sinon, celui-ci a du pain sur la planche pour jouer vraiment son rôle. Autrement dit : c’est mal parti.

 

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L’après-guerre, en 1918 et ensuite, a été pour les pères disparus une période singulière : ils ne sont plus là, mais ils se mettent à exister presque mieux et davantage aux yeux de leurs enfants en général, de leurs fils en particulier, que si nulle guerre n’était venue les interrompre, les éteindre, les effacer du tableau.

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J’ai déjà parlé de l’enfant du monument aux morts (voir ma note 59) lorsqu’il est seul. Beaucoup plus souvent, cependant, il est amené sur le lieu du souvenir par sa mère. Je dis « il », parce que c’est presque toujours un garçon. C’est une scène du devoir : maman fait vivre papa dans l’esprit du gamin et lui dit : « Souviens-toi ».

 

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Il y a quelques croix, dont une en particulier se détache. Il y a souvent un casque de poilu, soit sur la croix, soit sur le sol. La mère ou l’enfant apporte un bouquet au souvenir de celui qui n’est plus, parfois une couronne de lauriers. La mère pointe parfois le doigt vers la phrase à retenir : « Pro patria », « Souviens-toi », ou alors vers la liste des noms des morts, avec au milieu celui du disparu qui compte spécialement. A GUEMENE-SUR-SCORFF, sa main tire un rideau dont les anneaux glissent sur la tringle, dévoilant la liste des noms que le rideau dissimulait.

 

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Et dieu sait qu’il y en a des noms, où que ce soit en France. Trop, c’est trop. On n’a pas été assez TERRIFIÉ par la guerre de 1914-1918 : l’idéologie nationale et nationaliste est sortie intacte, rajeunie, revigorée, de ce petit échange de coups de canon, de ces démonstrations quotidiennes d’actes individuels d’héroïsme. Ceux qui mouraient n’ont rien dit, ceux qui survivaient n’ont rien pu dire, ceux qui n’ont pas combattu ont littéralement bouffé l’espace médiatique, déblatérant un discours de gloire et de haine qui fabriquait des héros par millions pour les faire taire, les héros.

 

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Si les morts sont des héros, alors, s’ils étaient pères, ils sont l’idéal. Il y a une sorte de religion qui s’installe et qui règne, après 1918, pour FAIRE TAIRE. Qu’est devenue l’image du père, entre 1914 et 1918 ? Allez voir ma note 60 (la femme secourt le poilu blessé). En 1987, Michel Henry publiait un livre : La Barbarie. Cela fait vingt ans.

 

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Comme le dit Jean-Claude MICHEA, à la toute fin de son minuscule et formidable bouquin L’Enseignement de l’ignorance : « A quels enfants laisserons-nous notre monde ? » (et non, comme on nous en rebat les oreilles : « Quel monde laisserons-nous à nos enfants ? »). Oui, à quoi sert de montrer aux garçons nés en 1910 (mon père est né en 1913) les noms des morts gravés dans la pierre, ou plutôt : à quoi ça a servi ? Alors je me pose la question : « A quoi sert le monument aux morts ? ». C’est affreux.

 

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Heureusement, il y a des consolations. On les prend où on peut. D’abord, il y a la curiosité vestimentaire : je n’en ai pas parlé jusqu’à maintenant, mais les femmes et les enfants des monuments aux morts sont habillés « de leur temps ». Je ne suis pas sûr que l’on puisse à partir de là faire une histoire du vêtement dans les années 1920, mais ça donne des indices. Ensuite, en suivant ce thème, on rencontre le monument d’EQUEURDREVILLE, vous savez, celui qui ose déclarer : « QUE MAUDITE SOIT LA GUERRE ». Il y en a douze (12) en France, sur les 17.000 dont j’ai collecté les photos.

 

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26.09.2007

62 - LE VIEILLARD ORPHELIN

62 – LE VIEILLARD VAINCU

 

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Il y a ceux qui ont un jour décidé que, non, ils n’auront pas d’enfants. Quelques-uns se tiennent vraiment à cette décision, allant jusqu’à la vasectomie, au nom de cette grande vérité qui orna sous forme de graffiti, pendant plusieurs années, un mur immense proche d’un grand lycée : « Faire des enfants, c’est les condamner à mort ». Beaucoup, cependant, enfreignent leur promesse, semant des rejetons qu’ils n’auront pas à reconnaître. Je me rappelle une interview dans laquelle Georges BRASSENS déclarait qu’il avait décidé de ne séduire que des femmes mariées, parce qu’avec les autres, on n’a pas le droit etc…, rejoignant cette antique consigne donnée aux prêtres de ne jamais coucher avec des femmes non mariées.

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Et puis il y a tous les autres, les gens qui laissent faire la nature, pour qui un jour pousse l’autre. Ils ont laissé la vie les façonner et les enfants paraître, qui prendront leur suite quand ils ne seront plus là. Et puis un jour, la guerre entre chez eux, regarde partout, derrière les portes et sous les meubles, et repart en tenant par la main le garçon, et le garçon un jour revient, mais cloué dans une caisse en bois. Alors là, c’est un peu comme si le monde finissait : on se retourne, et plus personne ne suit, nul ne met plus « ses pas dans les pas de son père ». Des enfants qui meurent avant ceux qui les ont faits, déjà, c’est anormal et triste, mais il arrive qu’on ne puisse éviter l’accident ou la maladie. On s’afflige, et puis on s’en remet, ou non. Mais lorsque ce sont les hommes qui, en toute conscience et volonté, vous ont privé de votre descendance, alors entre dans l’âme le vrai et profond sentiment définitif de la défaite.

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Le monument aux morts de la guerre de 1914-1918, trop parcimonieusement à mon goût, rend justice aux vieillards qui ont perdu leur fils, tué à la guerre. L’impuissance accablée de ces vieux est poignante, la force du monument irréfutable : ce sont MONTFAUCON (Haute-Loire) et JOYEUSE (Ardèche), où une blonde court-vêtue passe en regardant ailleurs, mais on ne peut pas passer sa vie abîmé dans la contemplation morose des restes du passé. C’est pourtant ce que font ces vieillards qui n’ont plus d’avenir à regarder aller et venir sous leurs yeux, le paysage a été déserté, vidé d’un occupant : lorsque l’enfant disparaît, le monde aussi, d’une certaine manière. Leur attitude est grave, et ce n’est pas ce soldat, prenant son père par les épaules, qui va le consoler en lui disant « Père, ils sont morts en héros » (MONTLIGNON, Val-d’Oise) : la perte est irréparable, je le sais.

 

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Mon copain Roger qualifie de « pacifiste » le monument de Joyeuse, mais je reste moins optimiste : ce n’est pas la même chose de maudire la guerre (Gentioux, Saint-Martin-d’Estréaux, Equeurdreville…) et ses auteurs, et de figurer dans la pierre la douleur concrète de parents orphelins de leur fils (orphanos, en grec, d’où vient le terme, peut également désigner les géniteurs). Antoine PROST, dans Les Anciens combattants et la société française, 1977, voit, lui aussi, du pacifisme dans le choix de représenter « les parents, la veuve ou l’orphelin du soldat mort à la guerre » (mémoire de maîtrise de M. Kim DANIERE, p. 26). La noblesse et la force de ces monuments sont totalement incontestables, mais s’ils maudissent la guerre, c’est implicitement et, on peut le dire : en silence. Va donc pour le pacifisme car, après tout, on refuse d'y représenter du guerrier, en tympanisant le poilu, campé en héros. Ce deuil des parents, sobre et muet, est non seulement un moindre mal, mais une belle leçon.

 

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25.09.2007

61 - CORPS FEMININ

61 – LE CORPS FEMININ

Avant de crier au scandale devant ce titre qui semble profaner des monuments sacrés de notre mémoire nationale, cher lecteur, regarde bien cette photo du monument aux morts

 

998f6f25e40bdd5fee90ea79ec95c5f2.jpgde PASSY-GRIGNY (Marne) : cette femme est bel et bien nue, mais tu ne pourras nier qu’elle est enceinte. Elle lève le bras droit, auquel s’accroche une sorte de tunique, comme ces statues antiques que le temps a dépossédées de la lance qui leur avait été mise dans la main. Mais elle est bel et bien enceinte, et je dirais (je ne suis pas spécialiste : où est le temps où le ventre de mon épouse portait ceux qui allaient devenir mes enfants, je dis bien devenir, car l’homme ignore qui ils sont jusqu’à leur naissance ?) qu’elle en est au sixième mois. Encore un trimestre, et elle accouchera. C’est donc pour bientôt. En dehors du beau travail de sculpture (qui nous donnera le nom de l’artiste ?), je ne peux m’empêcher de trouver forte l’option retenue dans cette œuvre de commande. Il fallait oser, et il fallait être bien convaincu de la justesse du choix. Et quel choix plus juste que cette ouverture annoncée vers la continuité de la race : vous êtes morts, Français, dans cette guerre injuste, mais nous pouvons d’ores et déjà dire que notre avenir est préservé, tout espoir n’est pas mort : le ventre de cette femme nous assure de notre pérennité ?

 

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Disons cependant que l’image de ce corps féminin, dans la statuaire du monument aux morts de la guerre de 1914-1918, est non seulement exceptionnelle : elle est unique parmi les 17.000 photos que j’ai collectées et que les autres images qui lui sont consacrées sont, d’une part, rarissimes (dix au total), et d’autre part, bien souvent empreintes d’une certaine « timidité » dans l’affirmation artistique : elles présentent le corps d'une femme plus ou moins voilée, plus ou moins prise dans un drapé que la pudeur exigeait, tant du fait de l’époque que du contexte particulier. L’époque, en effet, n’est pas au débraillé, au monokini, au corps féminin exhibé. Le contexte, de son côté, ne souffrirait pas la contamination par un érotisme déplacé, ni le dévoilement intempestif d’un corps désirable au moment même où le peuple entier célèbre la mémoire des corps massacrés et mutilés. Qu’il me soit permis cependant de soutenir qu’après cette sombre éternité de mort étalée sur quatre années, il n’est ni mauvais, ni incompréhensible que quelques individus dispersés tournent délibérément leur esprit, de nouveau, vers la vie, vers le désir, vers l’amour, - et de penser que cette si minime présence du corps féminin dans le sinistre du champ qui suit la bataille a quelque chose de rassurant quant à l’état de l’espèce humaine.

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Pourquoi sculpte-t-on des corps de femmes ? Désolé de tomber dans le stéréotype le plus usé, dans le cliché le plus avachi par l’âge et l’usage mais, si le corps masculin rayonne de toute l’énergie de sa violence potentielle, la féminité fait appel, d’une part, à la séduction de la surface et de la peau, au poli élancé des formes jeunes, à tout l’espoir juvénile entrevu dans des caresses futures, et d’autre part, à la maturité de la chair femelle, à la plénitude épanouie de la maternité réalisée, à la promesse tenue d’un corps qui se résout à laisser la naissance d’un autre corps lui donner l’expérience de la fécondité. Le corps d’une fille qui devient mère accepte l’abandon de l’infini des possibles que tous les adolescents caressent, pour le poids qui l’aggrave et le transforme d’un être découlé, différent, qui s’éloignera forcément, faisant de l’individu le membre d’une espèce. Les deux tentations, celle de l’immature jeunesse impatiente d’entrer dans l’âge pour être libre, celle de la gravide conscience d’œuvrer pour le futur, inspirent ces quelques monuments aux morts dédiés au corps féminin. Quelques rêveries d’intensités artistes ont guidé quelques mains vers la forme adulée de la femme en état de redire au soldat que la mort au combat n’est qu’un odieux gâchis, comparée aux douceurs qu’elle est prête à donner.

 

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24.09.2007

60 - LA FEMME SOUTIENT LE POILU BLESSE

60 – LA FEMME SECOURT LE POILU BLESSÉ

 

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Tout poilu, ou presque, a dans son portefeuille la photo de sa fiancée, de sa femme, de sa mère ou de la mère de ses enfants peut-être, photo que, au moment de mourir, il confie, en même temps que la dernière lettre à ses parents qu’il n’a pas eu le temps d’envoyer, à son pote de tranchée, avec mission pour celui-ci de transmettre ce courrier moral. Le camarade fera tout pour remplir sa mission, et se rendra coûte que coûte à BEISSAT, dans la Creuse, dans la maison des parents d’EUGENE VESSET, pour raconter en termes dignes et forts les derniers moments de leur fils, mort le 20 octobre 1918, vous vous rendez compte, à si peu de jours de la fin des hostilités ? Le lieutenant ne voulait pas faire sortir ses hommes de la tranchée, il devinait, mais le commandant, sur ordre du général, est resté inflexible, il fallait faire honneur à la nation, et le capitaine n’a pu que s’incliner. Le lieutenant aussi y est resté. Les vingt grammes de métal blindé ne savaient pas qu’on attendait Eugène à Beissat avant de l’effondrer. Il s’est senti mourir. Il a eu le temps d’appeler son copain NOEL VILA pour lui passer le maigre fourbi. Il ne savait pas que, six jours plus tard, Noël subirait le même sort. Ce dernier a sa plaque émaillée sur le monument de CASEFABRE, dans les Pyrénées-Orientales. Eugène ne connaissait pas Casefabre, si éloigné de Beissat, dont Noël ignorait l’existence.

 

 

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Alors que reste-t-il ? LES FEMMES. En 1918, c’est certain, il reste les femmes. Leur faiblesse supposée révèle, favorise et détermine leur force, au final. Le monument aux morts de la « Grande Guerre » ne serait pas grand-chose sans les femmes. J’ai collecté quelques exemplaires de la commémoration de 1870-1871 : rien à voir, soit la femme est absente, soit le monument est abstrait. Sauf une grossière erreur de jugement de ma part, le monument aux morts de 1914-1918 amène la femme sur le devant de la scène et montre, de façon directe ou indirecte, l’irruption de la femme dans le concert des acteurs à part entière de la société. Soit elle est la femme symbolique dont j’ai déjà parlé (la République), soit elle traduit, par sa présence physique et affective, l’importance de son rôle dans les représentations que le monde industrialisé commence à répandre. La guerre de 1914-1918, peut-être (et selon moi), inscrit en lettres majuscules dans l’histoire humaine l’échec de la virilité dans la conduite des affaires. Il est temps que la femme prenne les choses en main, semble-t-il. Le masculin, ivre de l’illusion de sa puissance, mène le monde à sa destruction. La guerre européenne qui a duré d’août 1914 à novembre 1918 proclame et provoque avec un éclat définitif la DÉFAITE DU MASCULIN comme autorité morale et politique. Le PRINCIPE VIRIL sort à jamais VAINCU de cette conflagration. Lecteur bénévole, médite bien cette forte parole !

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Le symptôme de cette substitution apparaît dans les monuments aux morts, sous la forme d’une femme qui se porte au secours de l’homme blessé. « Ayez pitié de l’homme qui a peur », chante le groupe canadien BEAU DOMMAGE. Cette femme des monuments aux morts vient aider, consoler l’homme vaincu. Très souvent c’est l’ange patriotique qui désigne le ciel national comme la destinée de l’âme des sacrifiés. Ou bien, c’est la Marianne, guerrière ou non, qui donne du sens à la mort des morts. Quand elle a un casque, une épée, des ailes, la femme est désincarnée, même si le sculpteur a rétabli un minimum de chair vivante dans le symbole abstrait. Il arrive cependant que cette « auxiliatrice » revête la chair et les os, les formes et les lignes d’une femme directement inspirée du réel sensible, s’il n’est pas sensuel. Les traits, le port de tête, l’attitude du corps, la force déployée pour empêcher le blessé de s’effondrer par terre, tout montre en dessous une vie vibrante. MAO TSE TOUNG dira plus tard que « les femmes portent la moitié du ciel ». Ce grand « poète » n’a fait qu’avaliser les conclusions auxquelles conduit la simple réalité. La loi, à reculons, consacre avec une continuité non démentie les avancées. S’il s’agit d’une autre guerre, on sait d’ores et déjà qui vaincra : « Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage ». (NB : la belle sculpture en photo bien contrastée ci-dessus est sise à NOGARO dans le GERS).

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Ce qui est certain, c’est que ce thème de « la femme soutenant le poilu blessé » a donné lieu à quelques fort belles réalisations, que le souci photographique et le savoir-faire de quelques amateurs avisés a pu restituer dans des images de belle facture, et qu’il n’a inspiré aucune entreprise de production en série plus ou moins industrielle et commerciale. Je n’ai pas collecté deux exemplaires identiques. C’est plutôt bon signe.

21.07.2007

3 - MONUMORTS : LE DEUIL

MONUMORTS : LE DEUIL

Les stèles les plus émouvantes sont celles qui mettent en scène les vivants après la perte des êtres aimés. Ce peut être les parents (sculpture puissante de Montfaucon, 43 ; Plouhinec, 29), les enfants (Argelès Gazost, 65), ou l’épouse. Je vous propose ici un « modèle » que j’ai trouvé en 10 exemplaires : la femme éplorée se lamente sur la tombe, à l’ombre d’un arbre. Il existe dans les communes suivantes : Antheuil Portes, 60 ; Baix, 07 ; Baye, 51 ; Bois lès Pargny, 02 ; Ennetières, 59 ; Epoye, 51 ; Isle sur Suippes, 51 ; Pont l’Evêque, 60 ; Saint Martin d’Heuille, 58 ; Saint Morillon, 33. Si vous en connaissez d’autres, merci de me les signaler. b4bced11b2604e525456994d403326d2.jpg24f9124caf575aae1212af02f50cfe18.jpgc64c0ab0f623a0a7baa96363ed0907a9.jpg93330c9fc91b007df7c4237cf452599e.jpg2e9cd1d7790dea9dd66fedef630a26da.jpg8966e76dd2f3b56f2b4c5b6fb70977b7.jpg11e371f96ff68d8780ad87b57359942d.jpg4ff9a259ea59464fc0d9d43c19447c05.jpg27baead22083d6c774d67d1cdd33f904.jpg2e09ef2ef3e84c802a4e7d2fea358f57.jpg

Le monument d'Antheuil Portes (le premier ci-dessus) présente, à la feuille d'or, un assez curieux oeil qui rayonne alentour.