24.02.2008

CANARD ENCHAINE

LU DANS LA PRESSE (2)

Le Canard enchaîné, 20 février 2008 :

JEAN-CLAUDE GAUDIN, qui a confié sa promotion publicitaire à l’agence Leaders et Opinion, a fait placarder des affiches avec une grande diversité de trombines de Marseillais. Sauf … sauf que ces Marseillais sont tous américains : l’agence, pour ne pas avoir de droits à payer, est allée pêcher les dizaines de photos sur un site étazunien de l’internet. Encore bravo ! On rappellera Bernard Stasi payant des acteurs pour remplir sa salle lors d’une réunion électorale.

Dessin de CABU, p. 2 : Sous le titre « les contre-feux de Sarkozy », sur fond de manif pour le « pouvoir d’achat », Nicolas Sarkozy allume les uns après les autres des pots fumigènes sur lesquels on peut lire « Vie privée », « Dieu », « Mémoire ». La légende pose la question : « Quel sera le prochain rideau de fumée ? ». Sur cette dernière expression, je me permets de renvoyer à ma note Sarko la diversion, du 15 février dernier, où j’emploie la formule « écran de fumée » avec une signification identique. Oui, ça fait du bien de ne pas se sentir tout seul.

En p. 3, à propos de la « Loi sur la rétention de sûreté », un article fait référence à une loi identique, promulguée le 24 novembre 1933, paraphée par un certain ADOLF HITLER et portant l’intitulé suivant : Loi contre les récidivistes dangereux, et sur les mesures disciplinaires pour améliorer la sécurisation. Le journal ne parle pas de « rétention ». De là à affirmer que Sarko est facho, il y a un grand pas que je ne franchirai pas : ALAIN PEYREFITTE ne fut-il pas le père d’une loi « Sécurité et Liberté » qui avait soulevé un tollé chez les amoureux de cette dernière.

En p. 4 : « La Cour des Comptes remonte les bretelles des autoroutes », avec un sous-titre qui explicite le contenu : « Leur privatisation en 2006 ressemblait bien à une grande braderie. Et aujourd’hui les péages vont de 1 à 10 pour la même distance. ». Merci VILLEPIN, qui savait exactement à quoi s’en tenir.

15.02.2008

SARKO LA DIVERSION

LA DIVERSION AU POUVOIR

NICOLAS SARKOZY ? Le magicien, sur la scène, a trente-six chapeaux, et dans chacun, il y a trente-six lapins. Les « journalistes » n’ont pas le temps de souffler (je mets maintenant des guillemets à « journalistes », si vous y tenez, je vous expliquerai pourquoi, mais vous devez déjà vous en douter). Il a piqué l’idée à FRANÇOIS MITTERRAND. Rappelez-vous MAZARINE, oui, la MAZARINE PINGEOT en personne, sa propre fille. Il la gardait sous le coude, tous les « journalistes » étaient au courant, mais aucun n’avait le ventre de publier l’histoire de la « seconde famille » du président. JEAN-EDERN HALLIER, qui en avait formé le projet, avait organisé une manif spectaculaire, « en chemise et la corde au cou », pour brûler son manuscrit. Mais pourquoi ce tabou ? Eh bien, elle a servi, Mazarine, oui, instrumentalisée par son propre père : son existence a été brusquement dévoilée au moment où la continuité de l’amitié présidentielle avec RENE BOUSQUET (à côté, MAURICE PAPON, pourtant de sinistre mémoire, fut un ange, sous Vichy) a été connue et a fait scandale. Mitterrand a utilisé Mazarine comme on faisait des écrans de fumée sur la mer lors des batailles navales du 20ème siècle : pour mettre au premier plan autre chose que Bousquet, cette épine compromettante dans sa chaussure. Et ça a assez bien marché.

NICOLAS SARKOZY semble avoir bien étudié le cas, mais là, il est passé au stade industriel de la production de fumée. Une grande grève menace ? Je sors mon divorce avec Cécilia. Un problème surgit ? Je fais parler de moi. C’est vrai, quoi : comme le disait mon pote Solko, pas un jour de journal sans la photo de SARKOZY, sans les faits et gestes de SARKOZY, sans les déclarations de SARKOZY. Il y a de l’asphyxie dans l’air. On étouffe. Aujourd’hui, qu’est-ce qui se passe ? Il se passe qu’à quelques semaines des ELECTIONS MUNICIPALES, le président a le moral dans les chaussettes et les chaussettes en berne : les sondages (voir colonne de gauche « Sondons les sondages »), les fidèles reflets de sa dévorante faim de pouvoir, les sacro-saints sondages sont en chute abyssale (dixit Libération) : il n’y a qu’à voir l’effet de cette catastrophe (purement virtuelle au demeurant, et je ne parle même pas de MARTINON et de NEUILLY) sur la tête (d’enterrement) qu’il tirait en Guyane. Alors, on a eu GUY MÔQUET, on a eu le discours du LATRAN puis de RYAD (vous savez : la morale de l’instituteur ne dépassera jamais celle du prêtre), on a eu les vacances à WOLFBORO, on a eu le yacht puis l’avion de BOLLORE, on a eu CARLA BRUNI, puis CARLA BRUNI enceinte, puis CARLA BRUNI mariée au président, et c’est pas fini.

La dernière trouvaille, ce sont les 11.000 enfants français morts dans la SHOAH, dont chacun devra être « parrainé » par un enfant de CM2. Je n’entre pas dans le débat, parce qu’il n’y a pas de débat : quand on jette un sucre au chien, il le bouffe. Les « journalistes » semblent avoir besoin de beaucoup de sucre. L’idée est éminemment saugrenue, oui : c’est très sot, et très grenu. Mais le problème n’est même pas là. Il est dans la DIVERSION que s’ingénie à faire en permanence NICOLAS SARKOZY. C’est même peut-être ça, LE problème. A croire que 63.000.000 de grenouilles, hypnotisées par la couleuvre, attendent que celle-ci les ait dégluties pour reprendre leur respiration. Sauf que là, les grenouilles finiront peut-être un jour par comprendre le jeu de la couleuvre, et se lasser d’assister à un spectacle finalement répétitif, où les ficelles de l’acteur-metteur-en-scène commencent à ressembler à des cordes. J’imagine fort bien comment ça se passe : NICOLAS SARKOZY a mis en place un atelier, voire une usine.

Une USINE A PRODUIRE DE LA DIVERSION. Le soir, compte-rendu au chef des cogitations de la journée. HENRI GUAINO, le petit doigt sur la couture du pantalon (« Chef ! Oui ! Chef ! ») : ben voilà ce qu’on a trouvé. Alors, par ordre d’entrée en scène : vous commencez par une citation de JEAN JAURES, vous poursuivez sur un éloge de LEON BLUM, vous assaisonnez le tout d’une pincée de GUY MÔQUET, recette d’autant plus infaillible pour obtenir un belle levée de boucliers, que vous êtes de droite, et que vous piquez les symboles de la gauche. Et les chiens se battent, aboient, mordent : c’est à celui qui fera le plus de bruit pour attraper cet os. Et les chiens sont bien tombés dans le panneau. C’est une stratégie : faire parler de moi, quels que soient les propos tenus ; faire croire à la France et au monde que je pose les bonnes questions ; se débrouiller, TOUJOURS, pour être l’aiguillon d’un nouveau « débat ». Etre au centre, TOUJOURS. Faire croire que c’est moi qui suis à la source des EVENEMENTS. Comment ça, je confonds action et discours ? Tu m’énerves, Guaino, t’as rien compris au gibier d’eau douce, même quand elle est trouble. La France est une espèce de mare où, dès que tu jettes un hameçon, les poissons se disputent pour se faire embrocher, et en plus, l’asticot pourra resservir.

Le mieux serait de garder le silence sur les faits, les gestes, la personne et les déclarations de NICOLAS SARKOZY. Ben, coco, c’est pas vraiment ce que tu viens de faire, là. Je sais, je sais, mais comment faire autrement ?

 

18.11.2007

MES EPOUVANTAILS 10 "CELLULE PSYCHOLOGIQUE"

a) Une grue, un jour de grand vent, s’abat non loin des salles de classe d’une école. On fait précipitamment sortir les enfants, qui voient distinctement le cadavre du grutier et le sang qui tombe goutte à goutte dans la structure métallique.

b) Une petite fille est morte parce qu’elle a fait une mauvaise chute à vélo. Ses camarades de classe ne la verront plus se joindre à eux.

c) L’instituteur était respecté des parents, très aimé de ses élèves. Un matin, on l’a retrouvé pendu. Personne ne comprend.

d) Un bus qui n’aurait pas dû se trouver là, au bas de la descente de Laffrey, s’écrase dans un ravin, peut-être 20 morts.

J’arrête là.

 

La tragédie fait partie de l’existence humaine. Il fut un temps où on le savait encore. Aujourd’hui, il semble qu’on l’ait oublié. Surtout, dans l’esprit public, mais essentiellement médiatique, il est convenu que les proches des victimes, les témoins de la catastrophe, les voisins, enfin une pléiade de gens peuvent à bon droit être considérés comme des victimes, ou presque. Notre époque, qui a opté pour la religion cathoDique, inaugure le statut de « quasi-victime », c’est-à-dire un statut pour tous ceux qui ont ECHAPPE à la catastrophe, les rescapés. Il semble moins important de se recueillir sur des TOMBES que d’aller vite réconforter des « traumatisés ».

 

Le traumatisme fait partie de l’existence humaine, à commencer par la naissance (quoique, avec la péridurale…). Est-ce que la vulnérabilité du Français, au début du XXI° siècle, est devenue si pathétique qu’il ne puisse plus supporter « Le Drame de la vie », titre de la pièce géante de VALERE NOVARINA, 1985, vous savez, cette oeuvre qui s’étend sur 400 pages écrites, et qui s’achève sur 21 pages hallucinées, où Adam se contente d’énumérer les noms de ceux qui l’ont précédé, dans une sorte de généalogie délirante, mystique et rabelaisienne. Pas de vie sans drame, et c’est à la fois dramatique et ce n’est pas dramatique (le mot change de sens d’un usage sur l’autre). Je ne fais pas volontairenment allusion au titre de l'émission de José Artur : "C'est pas dramatique".

 

La différence, c’est qu’aujourd’hui, on envoie la « cellule psychologique ». L’événement grave vient d’arriver. Les pompiers, médecins, secouristes sont en pleine intervention. Quelques autres « acteurs » sont présents : un maire, ou mieux : un préfet, d’un côté, et de l’autre, quelques caméras et quelques magnétophones qui se précipitent sur lui. Et lui, il a intérêt à avoir préparé sa formule : « La première chose que nous avons faite, c’est de mettre en place une cellule psychologique ». Tout de suite, vous avez senti que la tension retombe : le responsable a fait son devoir, il a pensé non pas tant aux victimes qu’aux familles des victimes, à leurs proches, etc. Gare à lui, s’il n’avait pas fait ça : « Mais comment, monsieur le Préfet, vous n’avez pas pensé à eux ? ». On entend : « Mais vous être un monstre inhumain ! ».

 

La « cellule psychologique » fait partie d’une sorte de cahier des charges. Moi, je demande à le voir, le cahier des charges. Et puis, qu’on me dise qui l’a écrit. Le psy, on sait à quoi il sert : c’est le confesseur, celui qui fait parler, celui qui fait avouer, une sorte de flic de l’âme. Dans le fond, il fait des sondages, pour voir dans quel état est le psychisme, juste après la catastrophe. S’il est traumatisé à 73,56 %, c’est grave, il faudra un suivi. A partir de 43,23 %, la personne semble en mesure de surmonter l’épreuve par ses propres moyens. Avant tout, il ne faut pas qu’elle garde en elle des pensées négatives, parce que ça va être ruminé, ça va jaunir, moisir, sentir mauvais, et puis ça va pourrir. Le curé moderne, le spécialiste de l’âme, vous le saviez déjà, c’est le PSY. « Allez en paix, mon enfant, trois pater et deux ave », non, aujourd’hui ce sont des pilules, trois pour le sommeil et deux pour les angoisses.

 

Drôle de mise en scène. Bon, quels sont les ingrédients ? Un scénario : il faut que la nature de l’événement soit par elle-même humainement dramatique, pathétique. De l’originalité : il faut que ce soit rare, rarissime, extraordinaire. Du souffle : il faut un événement de dimensions suffisantes pour justifier l’envoi du matériel de liaison satellite, de cinq caméras et de trois magnétophones. Si ça s’est passé la nuit, c’est un plus. De vrais personnages, mais pas forcément dans la profondeur : le corps de métier, l’origine doivent être immédiatement identifiables : instituteur dévoué, pèlerin polonais, ou autre. Un nom, un adjectif. Enfin, il faut des acteurs connus : si le président Sarkozy rend visite aux familles de marins bretons disparus, alors là, la place du village ne sait plus où caser les voitures de presse.

 

La souffrance fait partie de l’existence humaine. Attention : il ne faut pas souffrir pour être humain. Mais si l’on veut être humain, il faut accepter l’idée, éventuellement, de souffrir. Jamais un but, toujours une conséquence. Ou alors c’est la pathologie, le fanatisme. Mais aujourd’hui, c’est comme si on n’arrivait plus tout seul à se remettre d’une épreuve (et quel genre d’épreuve ?). Untel s’évanouit en voyant une goutte de son propre sang (fichues épines des roses !). Untel (mettons le futur Maréchal Leclerc), se casse le poignet en tombant (authentique), serre les dents, tient trois jours, jusqu’à ce que les parents le remarquent. Mais c'était un autre temps.

Aujourd’hui, il s’agit pourtant d’autre chose, d’une NORME, qui doucereusement, s’est mise en place, à mesure que l’image médiatique immisçait dans les cerveaux sa référence incontournable. Le psy au secours de toutes les victimes, ce n’est plus un recours possible, éventuel, c’est quasiment un devoir. A croire que toute la société s’est « psychifiée », qu’après le ballet des psys à la radio et à la télé (Françoise Dolto, Gérard Miller, Ménie Grégoire…), tout un chacun a bien intériorisé l’idée que, puisque nos émotions et autres affects ne sont pas le produit de je ne sais quelle nature personnelle, d’un quelconque destin individuel, puisque nous ne sommes plus responsables de notre organisation intérieure, il est juste qu’un spécialiste, que dis-je : un EXPERT m’apporte de l’extérieur les éléments nécessaire à la réparation que l’événement a rendue nécessaire. A croire que l’individu n’a plus les moyens, ou l’envie, ou la force de se réparer tout seul. Dans ce présent compassionnel et narcissique, ne serait-il pas très mal vu de critiquer ainsi ce formatage public de la douleur individuelle ?

 

Non à la PSYCHIFICATION de ma vie. Non aux EXPERTS DU MAL DE VIVRE. La vie n'est pas une maladie. Non à la "cellule psychologique".

A lire : JACQUES GAILLARD, Des Psychologues sont sur place…, sous-titré : où nous mène la rhétorique des catastrophes (Editions Mille et une nuits, 2003, 175 pages).

13.11.2007

MES EPOUVANTAILS 9 : BHL de BHL !!!

UNE IMPOSTURE FRANCAISE 

 

Les détails des circonstances se sont éloignés avec le temps, mais il me semble que c’est dans Tortillas pour les Dalton : Joe (le plus petit et le plus teigneux, je ne sais pas si ça vous fait penser à quelqu’un) et ses frères se sont acoquinés avec un bandit mexicain pour je ne sais plus quelles raisons et, lorsqu’on en vient à entendre le nom de Lucky Luke (honneur soit rendu à RENE GOSCINNY et à MORRIS), le petit, le teigneux essaie de faire croire au bandit que ce nom n’est rien d’autre, aux Etats-Unis, qu’un juron terrible. Mais le chef l’adopte illico. Un peu plus tard, mis dans une situation qui appelle le juron, il éclate : « Lucky Luke de Lucky Luke !!! ».

 

Vous avez compris mon titre : c’est un juron.

 

Autre titre, même art (le 9°, la Bande Dessinée) : dans la deuxième séquence (pages 6 à 9), l’animateur Henri Vilard reçoit dans son émission de télévision « Les Grands Cerveaux de l’Histoire » Bernard Jacques, « cinéaste philosophe ». Le décor de l’émission, dans un salon solennel et grand-bourgeois où sont plantés trois spectateurs dont un obèse, consiste en quatre cerveaux en plâtre, énormes, suspendus au plafond (Einstein, Freud, Aristote, Platon), augmentés, si l’on peut dire, d’un tout petit cerveau à droite de l’image (Bush). L’invité a une chemise blanche au large col sans doute amidonné. Au moment où il prend congé, le cerveau de Platon se détache, écrasant le « cinéaste-philosophe » dans une flaque de son propre sang. Le titre : On Achève bien les cons !, les auteurs : Phil Castaza au dessin et Nadine Thomas aux couleurs, et au scénario Philippe Chanoinat et – à tout seigneur tout honneur – GEORGES LAUTNER en personne, vous savez, celui des Tontons flingueurs et des Barbouzes. Editions Soleil, 2004. (L’autre émission qui commence le volume s’intitule « Le couillon faible ».)

 

J'aime assez que l'entarteur Noël Godin alias Georges Le Gloupier, à plusieurs reprises, ne se soit pas trompé de cible. Mercredi 7 novembre 2007, « Une » de Libération (tout en bas, et en très gros caractères) : « le livre-événement de Bernard-Henri Lévy, page 5 ». En caractères minuscules : (Publicité). On va en page 5, c’est un déferlement, ils sont venus, ils sont tous là, y a pas Giorgio le fils maudit, mais il pourrait s’il  existait. Le livre de BHL a même séduit Philippe Val (Charlie-Hebdo, tendance Modem) et Caroline Fourest, qui, en passant, stigmatise les « analyses superficielles » d’Alain Finkielkraut. Je ne transcris pas les commentaires, ça va de soi : ça colle aux doigts. Pour compléter la mise en page, indication en rouge que le livre fait partie des « best-sellers », portrait en pied du livre à couverture noire et titre rouge et, tout à la fois centré et décalé, le portrait du « cinéaste-philosophe » en barbe de trois jours. Petite remarque comme ça en passant : peut-être bien que « Sarkozy, qu’il connaît bien, sort en loques du portrait qu’il en brosse » (Philippe Val), mais BHL a ceci de commun avec Sarkozy qu’il sait comment faire parler de lui. Etonnant, non ? (Desproges) Pour résumer, Ce Grand cadavre à la renverse (Grasset), c’est un Riche qui veut une Gauche de gauche. Etonnant, non ?

 

Trois petites phrases, maintenant : « Essayer d’être plus malin que les malins, plus voyou que les voyous. Je suis absolument pour cette façon de pratiquer le métier. » et « Un homme dont l’ego détruit l’intelligence. ». Ces phrases ont été placées en épigraphe d’un (trop) petit livre paru en 2006 : Une Imposture française de NICOLAS BEAU & OLIVIER TOSCER, aux éditions « Les Arènes », 211 pages. Les deux premières phrases sont de BHL lui-même (Libération, 24-25 avril 2004), la troisième est envoyée par e-mail (29 juin 2005) aux auteurs par Marianne Pearl, la femme du journaliste égorgé, sur lequel BERNARD-HENRI LEVY a publié un livre sous-titré "ROMANQUÊTE" (ou romenquête ?). Le livre se clôt sur une petite collecte de commentaires parus dans la presse américaine lors de la publication aux Etats-Unis de American vertigo, abusivement présenté chez nous comme un arrière-petit-neveu de De la Démocratie en Amérique (le maître-livre du maître-auteur ALEXIS DE TOCQUEVILLE), cet ouvrage de 1835-1840 qui établit « une construction politique fondamentale pour la pensée du XIX° siècle » (Dictionnaire des œuvres). Ces commentaires semblent répondre par avance à la page de publicité des éditions Grasset. Je ne me donnerai pas le minuscule plaisir d’en extraire quelques formules bien senties pour faire pièce au flot de louanges que retient évidemment une page de publicité. Oui, le titre de Beau et Toscer est bien choisi.

01.11.2007

4 - LTI, LQR, NOVLANGUE ET COMPAGNIE

MES EPOUVANTAILS - 4 – LTI, LQR, NOVLANGUE ET COMPAGNIE

 

Bérurier, vous savez, c’est, pour le commissaire San Antonio, comme un alter-ego. N’empêche que Frédéric Dard a élaboré un sacré personnage : gras du bide, la braguette ouverte, c’est lui qui s’arrache les poils du nez et laisse échapper une larme suite à l’opération. Dans Votez Bérurier, comme il y a une élection municipale dans le village de Bellecombe, où le commissaire enquête, l’inspecteur, incognito, se porte candidat, et son discours de candidature débute sur ces fortes paroles : « Bellecombais, Bellecombaises… ». L’amateur que je suis raffole de ces petites facéties de l’écrivain.

L’homme politique élevé dans la langue de bois et le « politiquement correct » inverse et déclare : « Les Françaises et les Français… ». Le maire de Paris : « Les Parisiennes et les Parisiens… », de Marseille : « Les Marseillaises et les Marseillais… ». Qu’y a-t-il là de politiquement correct, me dira-t-on ? Eh bien, tout simplement parce que, en bonne grammaire, le masculin est « générique », alors que le féminin est « marqué ». On dit aussi : le masculin l’emporte sur le féminin, mais c’est mal vu et c’est ça, le politiquement correct : cette formule est une insulte à l’égalité de l’homme et de la femme. Inutile (ou utile au contraire) de dire que l’idée même d’insulte est proprement ridicule.

VICTOR KLEMPERER a écrit un ouvrage mémorable sur la langue du III° Reich : LTI – NOTES D’UN PHILOLOGUE, paru en 1947 (Editions Albin Michel, 1996, mais aussi édition Pocket, collection Agora, n° 202), où LTI signifie, en français, Langue du Troisième Reich. George Orwell, en 1948 (dans le célèbre 1984), imagina la « Novlangue », autrement dit la réécriture de l’histoire et de la réalité. Le point commun de toutes ces approches impériales de la langue que nous parlons, c’est, d’une part, la généralisation de l’euphémisme (on ne dit pas « élève borné », mais « apprenant à apprentissage différé », car il ne faut plus humilier personne, dans notre société d’égalité : on a le droit d’être con mais il ne faut pas que ce soit dit), et d’autre part, la liste toujours plus longue des interdits : le vrai et juste combat des minorités américaines pour la reconnaissance de leurs droits aboutit paradoxalement à une POLICE DE LA LANGUE, en attendant la POLICE DE LA PENSEE, si elle n’est pas déjà là.

François Rabelais, en son temps, eut des problèmes avec les autorités et la justice, mais jamais pour une histoire de mots : ce sont les idées qui sont ou non porteuses de force, subversive ou non. LISTE DES INTERDITS : cette formule me fait penser à un texte où ALAIN (Propos sur le bonheur) oppose la famille où règne la joie dans l’absence de contraintes imposées à ses membres à celle où la vie en commun se réduit à la stricte observance des phobies de chacun : il ne faut heurter personne. Résultat, « tous se regardent d’un œil morne et disent des pauvretés ». Poussons les choses à l’extrême : imaginez, dans notre petite société française de 63.000.000 d’habitants, que CHACUN ait le droit d’interdire à TOUS ce qui ne lui plaît pas, que devient la vie sociale ? Et que devient la vie ? Qu’avons-nous fait de la liberté ? Sur le papier, nous n’avons jamais été aussi libres. Dans la réalité, nous n’avons jamais autant fait, au même moment que les autres, la même chose que les autres : nous déplacer, nous alimenter, nous distraire, nous reposer, etc. Dans les espaces divers que nous occupons successivement dans la journée, dans la semaine, dans le mois ou dans l’année, c’est soit le désert, le vide angoissant, soit l’engorgement, la saturation, la thrombose (mot savant affectionné des journalistes).

Donc, d’un côté, une liste de PROSCRIPTIONS oppose à nos désirs d’expression libre le mur des conventions morales, voire légales (judiciarisation de la vie en société). De l’autre, une liste de PRESCRIPTIONS lexicales vite adoptées, véhiculées et imposées par les médias et les complaisants,  inattentifs ou négligents journalistes. Je suis parti de l’exemple « Françaises, Français ». Mais les exemples de ces formules ne manquent pas. Je pense à « cellule de crise », qui montre que le responsable politique est bien à son poste, l’œil vigilant, la main prête à passer à l’action, « faire son deuil », qui, avant ou après un procès de meurtrier ou de violeur ou de chauffard, laisse entrevoir la nécessité d’une justice juste pour que le citoyen normal puisse recommencer à dormir paisiblement, « cellule psychologique », qui voit des autorités proches des gens, des « vrais gens », et prêtes à les entourer de leurs soins et de leur prévenance suite au traumatisme subi, « devoir de mémoire », qui appelle la prise en compte du passé historique, particulièrement de ses moments tragiques, dernier exemple en date : la lettre de Guy Môquet (fétiche et trompe-l'oeil de Nicolas Sarkozy), « la foule des anonymes », dont j’ai parlé dans ma note 1 de cette série. Après la liste des interdits, donc, la liste des commandements.

S’inspirant de VICTOR KLEMPERER, ERIC HAZAN a écrit en 2006 LQR – LA PROPAGANDE AU QUOTIDIEN (Editions Raisons d’agir). LQR signifie « langue de la cinquième République ». Ce petit livre (122 pages) n’a pas l’ampleur, la portée et l’ambition de LTI – NOTIZBUCH EINES PHILOLOGEN. Victor Klemperer était juif, et son livre est l’aboutissement d’un travail de longue haleine, qui couvre toute la durée de l’hitlérisme au pouvoir (13 ans). Eric Hazan fait néanmoins œuvre utile et réjouissante, en étalant au grand jour la prétention et la cuistrerie des Trissotin qui nous gouvernent, dont le vocabulaire apparemment sensé n’est finalement qu’un nouveau masque du mensonge politique. Il montre en particulier que la foule, en intériorisant le langage des puissants,  intègre de ce fait l’attitude de soumission qu’ils attendent. Il cite, p. 21, cette histoire, racontée par Klemperer, du docteur P., juif, qui « faisait siens tous les propos antisémites des nazis, spécialement ceux de Hitler (…). Il ne pouvait probablement plus juger lui-même dans quelle mesure il se raillait du Führer, dans quelle mesure il se raillait de lui-même et dans quelle mesure ce langage d’humiliation volontaire était devenu sa seconde nature ». On peut à bon droit s’inquiéter du degré d’intériorisation de la soumission des esprits auquel nous a conduits le règne actuel de la télévision, règne hégémonique voire totalitaire.   

30.10.2007

2 - GREVE

MES EPOUVANTAILS - 2 – GREVE

Aujourd’hui, c’est à Air France. L’autre semaine, c’était à la SNCF, vous savez, c’est le même jour qu’on a appris que le président et son épouse avaient divorcé, comme manœuvre de diversion, c’était bien joué. Mitterrand n’a-t-il pas fait la même chose, en son temps, gardant sous le coude Mazarine Pingeot pour le jour où un orage politique se déclencherait ? Si je me souviens bien, et sauf erreur de ma part (excusez-moi, le temps passe), cet orage s’appelait René Bousquet. Ils sont drôles, les journalistes, et le ballet est bien réglé : s’agit-il de la déclaration de Machintruc, député de gauche, le plumitif  se précipite avec son micro chez Touducru, député de droite, pour recueillir ses impressions et sa réponse : va-t-il faire l’éloge de son adversaire politique ? Non, bien au contraire, et nul ne s’en doutait, c’est certain. On est dans la surprise la plus totale, l’inattendu le plus ébouriffant, le scoop le plus sensationnel. Je rigole, je me marre, je me gausse.

Pour la grève, c’est la même chose : y a-t-il un mouvement dans l’éducation nationale, les journalistes se précipitent dans les fédérations de parents d’élèves et aux portes des écoles pour interroger à tout va sur la garderie, sur la cantine, sur le dérangement, sur la RTT qu’on est obligé de « poser ». Les cheminots cessent-ils le travail à cause du grignotage des avancées sociales dont ils bénéficient (non, non, on vous dit, ce sont des « privilèges »), aussitôt, sur les quais de toutes les gares déjà noirs de monde, les voyageurs en panne sont-ils obligés de faire de la place aux micros et aux caméras qui viennent se faire l’écho du désarroi ou de la colère de ceux qu’on a « pris en otage ». A l’antenne, le ou la pisse-copie énumère avec soin et conscience : « On attend 1 TGV sur 8, 7 trains de banlieue sur 77, 98 T.E.R. sur 729, 1515 Eurostar sur 1789 ». La chaîne d’information se mue en page locale d’infos pratiques, parce que, hein ! écoutez ça : elle est au service du public, si, si, ne riez pas. Aujourd’hui, dernier jour de la grève des PNC (Personnels Navigants Commerciaux) à Air France, voici ce que ça donne sur France Inter, radio de service public : « Aujourd’hui, encore un jour de GALERE pour les voyageurs d’Air France. » (entendu ce matin, lundi 29 octobre).

Inutile de demander de quel côté penche la gent (j’ai bien écrit la « gent » et non la « gente », ceci pour les ignares) journalistique. En un autre siècle, on appelait les gens qui faisaient ce sale métier des « jaunes », des briseurs de grève. Que devient l’objectivité sous la pression de l’événement brut ? A quelle logique obéit le système qui recueille, organise, sélectionne, cadre et produit l’information ? Ô gracieux journaliste, dans quelle fange innommable as-tu laissé dégringoler un métier qui, autrefois, figurait parmi les plus nobles, les plus indépendants, les plus dignes d’envie, comme le raconte Guy de Maupassant dans Bel-Ami ? Et toi, délicieux public, jadis si raffiné dans tes goûts, si sûr dans tes jugements, si élevé dans tes préoccupations, comment t’es-tu laissé aller à vouer ton « temps de cerveau disponible » (Patrick Le Lay, P.-D. G.) au J.T. de P.P.D.A. sur T.F.1. ? Et vous, remarquables entrepreneurs qui cornaquiez d’un œil si clairvoyant le char de la presse, qui saviez poser les mains dans les … traces glorieuses de vos glorieux devanciers pour avancer d’un pas ferme, comment est-ce arrivé ? Comment avez-vous pu ? Quoi, vous avez osé !

Par quelque bout qu’on aborde le tableau, on est saisi par la faillite morale où s’est englouti ce qui longtemps porta le nom d’ « information », du patron au lecteur, du pigiste au grand reporter (non, je pense à quelques exceptions remarquables), en passant par tous les couloirs techniques et industriels où elle s’élabore, se concocte, se mitonne. S’agit-il d’une décadence ? Etait-ce mieux avant ? J’ai commencé à lire Le Monde en 1968, à l’époque, il n’y avait ni dessin, ni photo, qui étaient jugés destinés aux paresseux et aux idiots. Mes amis brocardent ma persistance à acheter studieusement mon journal du matin, puis le journal du soir, vous savez : le « journal de référence ». Mettons cette persistance sur le compte d’une vieille habitude. Mon grand-père, abonné depuis toujours et jusqu’à sa mort aux Cahiers cathares, m’avait parlé de cette revue comme d’une « vieille maîtresse » (ce sont ses mots). Si quelqu’un parle à ce propos d’activité masturbatoire, je lui laisserai, je vous en avertis, la responsabilité de son affirmation. La profession journalistique existe-t-elle encore ? A-t-elle un avenir ?

Il faut lire ALAIN ACCARDO (acardo ?) aux éditions du Mascaret : Journalistes au quotidien, 1995, et Journalistes précaires, 1998 ; SERGE HALIMI, Les Nouveaux chiens de garde, Liber, 1997 ; JACQUES BOUVERESSE, Schmock ou le triomphe du journalisme, Liber, 2001 ; FRANCOIS RUFFIN, Les Petits soldats du journalisme, Les Arènes, 2003.

29.10.2007

1 - "FOULE DES ANONYMES"

MES EPOUVANTAILS - 1 - FOULE DES ANONYMES

Cathédrale Saint Jean à Lyon, énormément de gens, partout, dedans, dehors, jusqu’en haut de la rue de la Brèche. Quelques limousines noires, d’autres grises, vitres fumées, stationnent le long des Lazaristes, prêtes à repartir (en sens interdit). De l’autre côté, sont garés en épi une demi-douzaine de véhicules sur lesquels flambent les logos d’autant de chaînes de télévision. Que se passe-t-il ? Qu’arrive-t-il ? Pas grand-chose : on enterre un vieux clown médiatique, mais lui, on ne le verra pas, il est dans la boîte. Les enterrements ne sont pas faits pour les morts, mais pour les vivants. Oui, mais les caméras de télévision ne sont pas faites pour n’importe quels vivants : il y a ceux qui les méritent, et puis les autres. Ce sont les journalistes qui le disent. Les noms de Cécilia Sarkozy, de Danièle Evenou, le club des « ex », et quelques autres, seront cités. Eux, ils existent. Leur arrivée en limousine, leur sortie de la limousine, les pas que ces noms cités vont faire pour gagner, dans la cathédrale, la place à laquelle leur rang leur donne droit, leur visage grave, pendant la cérémonie émouvante des obsèques, rien n’échappera aux CAMERAS et aux COMMENTAIRES. L’envoyé spécial, imitant le grand ancêtre en cette matière, Léon Zitrone, posera ses lèvres sur le micro pour chuchoter à l’oreille de tous les auditeurs et leur faire partager l’émotion.

Loin de moi l’idée de mépriser Jacques Martin : je me souviens, ça remonte aux années 60, ces séquences insolentes où, avec son compère Jean Yanne, les chaussures sur le bureau, il lisait ses vœux de bonne année, dans l’ordre hiérarchique, à « Monsieur le Président », « Monsieur le Vice-président », « Monsieur l’Adjoint au Vice-président », bref, la liste était interminable. Il fut un bon satiriste, avant de devenir une sorte de Monsieur Loyal destiné à meubler le désert du dimanche après-midi. Loin de moi donc l’idée de critiquer le mort. Les vivants, je veux parler de ceux qui ont un nom, chacun en pense après tout ce qu’il veut. Sur l’eau dormante de notre vie quotidienne, le nom de Cécilia Sarkozy ressemble au petit frémissement, vite englouti, qui agite la surface, lorsque la carpe vient gober l’insecte assoupi. Là encore, pas de quoi se relever la nuit pour tirer la corde du tocsin. Non, l’insupportable n’est pas là.

Il est dans la bouche de ce petit employé formaté, que l’irresponsable qui a posé un micro dans ses mains laisse blatérer ou cacarder (au choix) des formules scandaleuses. Parmi celles-ci, il en est une qui me semble particulièrement emblématique du triste temps que nous vivons : « LA FOULE DES ANONYMES ». Oui, cette formule est devenue banale, et pourtant elle est une preuve de l’horreur à laquelle nous conduit l’empire médiatique, qui s’est introduit dans nos foyers, puis dans nos cerveaux pour y régner sans partage et nous dicter sa « loi ». Comment ça se passe ? On énumère quelques noms à mettre sur les visages qui apparaissent à l’écran, distinctement : on voit bien les pommettes à la Jackie Kennedy, on voit bien qu’elle a les bras nus. Puis le cameraman appuie sur la commande « zoom arrière », et l’on a sous les yeux « LA FOULE DES ANONYMES ».

Chez moi, « anonyme » ça signifie « sans nom ». Il y a des « lettres anonymes », des ouvrages anonymes, datant de l’époque où les auteurs n’avaient pas pour principal souci de faire marcher la planche à renommée. Mais quand le policier me demande les papiers du véhicule, je ne suis pas anonyme du tout. Le premier acte légal accompli par mes parents quand je suis né a été de me donner un nom, qu’ils ont fait précéder d’un prénom, ce n’est pas pour qu’un petit employé de la machine médiatique me les enlève. Tout ça parce que je ne suis pas « connu » (entendez qu’on n’a pas vu ma binette dans les « étranges lucarnes »). Il raie d’un mot assassin mon existence de la liste des vivants qui existent.

C’est vrai, parfois, reporter et cameraman se plongent dans la jungle des « vrais gens » (ah ! ces formules qui me font grincer les dents) pour ce qu’ils appellent un « micro trottoir », qui est la négation même de la notion d’information. Mais il ne faut pas s’y tromper : ces « vrais gens »-là n’existent pendant quelques secondes que pour confirmer le stéréotype qu’on diffuse, pour entrer dans la case que le « journaliste » a prévue pour eux. Les accents sont les bienvenus : il vaut mieux faire un micro-trottoir à Marseille ou à Strasbourg, ça fait monter l’audience. Et après ces petits instants, les « vrais gens » retournent à leur anonymat. Germaine Barutin, qui en a passé, des dimanches après-midi, devant le petit écran, et qui vient de déclarer devant la caméra et le micro toute l’émotion qu’elle ressent à la disparition de ce grand animateur, consent à perdre son nom, confirmant ainsi son anonymat, mieux : l’estampillant du sceau de son adhésion. Je proteste : je ne suis pas « anonyme ». Reste la foule. Il faut relire Masse et puissance d’Elias Canetti.