15.09.2007
51 - LE CENOTAPHE HUMAIN
51 – LE CENOTAPHE


Pour qu’aucun visiteur ne soit déçu, je précise d’emblée que je n’ai rien à voir avec la boutique qui porte ce nom, et qui ne vend d’ailleurs pas de pierre tombale. Pour situer les idées, je dirai que le Tombeau du Soldat Inconnu (« Ici repose un soldat français mort pour la patrie. ») n’est pas un cénotaphe : on ne sait pas à qui ils appartiennent, mais les ossements sont bel et bien là.


On l’a compris : la gratuité est l’essentiel du cénotaphe, édifié seulement « pour l’honneur », pas seulement parce qu’on a récupéré les os du ou des mort(s) à qui il rend hommage. Le CENOTAPHE (ou « tombe vide », en grec) en effet, est tout à l’honneur des vivants qui l’ont dressé : le mort existe, le mort est là, présent, puisque des gens qui vivent leur propre vie se rassemblent tout autour pour dire que c’est vrai.


L’idée en soi du cénotaphe est belle. Cette tombe est vide parce qu’elle perpétue le souvenir d’un homme dont la dépouille se trouve ailleurs ou qui est mort sans sépulture (la hantise des Grecs, qui condamnèrent au bannissement un général auréolé de sa victoire, qui n’avait pas pris le temps ou la peine de recueillir les cadavres des soldats tombés à la mer au cours de cette bataille navale).


Qu’on se le dise : l’humain perpétue, et même : est humain ce qui perpétue. Quelle leçon, en une époque éprise du délire de l’innovation ! Ce qui existait est, de ce fait même (ipso facto, pour les amateurs de vieilleries), vieux, dépassé, archaïque, obsolète, arriéré, démodé, antédiluvien. L’immobilisme guette tout ce qui s’affirme comme pérenne. La mémoire est un poids mort. Seul accède à l’être de l’existence le mouvant, le mobile, le NOUVEAU. Le fin du fin de l’extrême de ce symptôme n’est plus, évidemment, le « nouveau-né », mais, comme je le propose, le « nouveau-mort » : celui qui, à peine sorti du ventre de sa mère, s’aperçoit qu’il est déjà fini, et en tire la conclusion logique. Et bientôt, grâce aux merveilles qu’on nous concocte, on pourra mourir avant même d’accéder à l’existence, c’est-à-dire en s’évitant les affres de l’angoisse de mort. Dès lors, le deuil sera décrété illégitime, voire illégal.

Au point qu’on est obligé d’instaurer des « devoirs de mémoire » (j’ai assez souffert des « devoirs de vacances »). Des « lieux de mémoire ». Du « travail de deuil ». Comme il n’en a plus, l’individu externalise sa propre mémoire, il sous-traite son passé à des instituts, voire des institutions. Mais si nous ne nous souvenons plus, ce n’est pas en instaurant l’obligation du souvenir qu’on maintiendra en vie notre passé. On va bientôt stocker le disque dur de toute notre vie d’homme très loin de notre corps, de notre cerveau, de notre cœur. Délivrés du poids moral de l’existence, nous vivrons enfin hors de nous-mêmes, hors de l’humain, dans le serveur d’un fournisseur d’accès.
Ce dont les jeunes (du moins me semble-t-il) ont du mal à prendre conscience, c’est que le passé n’est pas individuel. Il dépasse l’expérience particulière de chacun. Et surtout, il appartient aussi à ceux qui ont précédé. Mais pour cela, il faudrait qu’il fût transmis.

Pour caricaturer, disons que l’école du vieux temps (je parle par unités de siècle) enseignait l’éternel (tel qu’elle le voyait), alors que l’école, aujourd’hui, se prosterne devant l’actuel. Au secours, Nietzsche, reviens, ils sont devenus fous (Considérations inactuelles) : ils veulent enfermer l’homme dans le seul instant présent de leur histoire. Les dégâts sont déjà importants.
VIVIERS-LES-MONTAGNES (TARN, 81), magnifique illustration de présence des morts en l'absence des corps.

D’où mon projet de CENOTAPHE, nanti de l’épitaphe :
« CI NE GIT PAS L’HUMANITE : GARDEZ L’ESPOIR ! ».
10:00 Publié dans Monuments aux morts | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Monuments aux morts, Guerre, France, Mémoire, Cénotaphe, Guerre 1914-1918, Commémoration
31.08.2007
38 - LA FEMME TUTELAIRE
38 – LA FEMME TUTELAIRE
BOISEMONT (VAL-D’OISE, 95)

On trouve l’épée de justice dans nombre de monuments aux morts. Elle se présente la lame nue, la poignée et la garde bien droites.
BOUTIGNY (SEINE-ET-MARNE, 77)

Très souvent, elle apparaît comme un simple bas-relief ornemental. Mais dans la main de cette femme noblement dressée, elle incarne tout entier le DROIT, car cette guerre fut juste, qu’on se le dise (je ne suis pas de ceux qui nient qu’il faut se défendre, quand un ennemi déclaré attaque) : c’est la Patrie tout entière qui convoque les valeurs traditionnelles de la République.
BRETIGNY-SUR-ORGE (ESSONNE, 91)

La pointe de l’épée est piquée dans le sol (quoique, sur ce modèle de plaque, l’épée soit parfois absente), la main droite de la femme entoure la poignée. C’est l’action de la justice qui passe ici.
EPREVILLE (SEINE-MARITIME, 76)

Le profil droit montre un menton ferme et un regard situés en hauteur, braqués sur l’horizon intraitable et majestueux de la pérennité de la nation.
FLAVACOURT (OISE, 60)

Le bras gauche, lui, tend à l’horizontale, au-dessus de la liste des noms, la couronne de lauriers des hommes qui se sont fait tuer là-bas, sur la ligne de front, au cours d’un de ces va-et-vient d’une tranchée à l’autre qui ont fini par saigner la population masculine du pays. Le mot « LIBERTE » s’inscrit en capitales au-dessus de ce bras ferme.
GREGY-SUR-YERRE (SEINE-ET-MARNE, 77)

La Patrie est presque toujours femme, dans les monuments aux morts, et souvent, le sculpteur s’est souvenu des modèles qu’il a dessinés dans son atelier et de ses exercices d’école, où il s’agit de rendre le mieux possible le drapé de la robe, tout en laissant deviner comme par transparence les arguments du corps féminin qui soulèvent ou creusent en tel ou tel point le tissu léger.
JUILLAGUET (CHARENTE, 16)

C’est ainsi que certains monuments aux morts de France se laissent aller à une certaine volupté émouvante des formes, à une sensible évocation érotique du sujet. Je montrerai même un jour quelques femmes de pierre carrément nues qui veillent sur nos morts de la première guerre mondiale.
NOTRE-DAME-DE-BLIQUETUIT (SEINE-MARITIME, 76)

Mais ici, aucune pointe de sein ne soulève l’étoffe, nulle hanche n’imprime son arrondi à la verticalité du tombé, pas un genou n’ébranle les plis pour laisser deviner le velouté suggestif d’une cuisse. Nous sommes dans la rigueur du droit et de la justice, et cette femme, qui est la Patrie, est également et fortement la LOI. C’est une abstraction de femme : on est bien dans le symbole.
PRAT-BONREPAUX (ARIEGE, 09)

Les noms inscrits sont comme autant d’articles que nul n’est censé ignorer, auquel nul n’est censé désobéir. J’aime assez l’idée selon laquelle les noms des morts doivent être obéis. « Le mort saisit le vif. » Les noms des tués s’imposent aux vivants comme autant de devoirs.
ROUBIA (AUDE, 11)

Avez-vous songé qu’à prononcer les mots « morts » ou « tués », c’est tout le sens des événements qui s’en trouve modifié ? « Mort », c’est plus courant, voire banal : cela arrive aussi en temps de paix. Pourquoi ne parle-t-on pas des « monuments aux tués », mieux : « aux hommes tués » ? Ce serait plus exact, plus près de la réalité. Le terme « mort » indifférencie les causes.
VICQ (HAUTE-MARNE, 52)

Je soupçonne ici le goût des vivants pour une allitération en « m », qui facilite la prononciation, en gros, qui flatte la paresse des vivants. « Tués » signale interruption involontaire de la trajectoire de l’existence. On sait qu’ailleurs, quelque part, gît un coupable, et des vivants rassemblés autour des « monuments aux tués » sentiraient plus proches d’eux ces hommes envoyés pour disparaître.
VINON (CHER, 18)
10:00 Publié dans Monuments aux morts | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Guerre mondiale, Hitoire, Commémoration, Mémoire, 1914, France, Monuments aux morts
30.08.2007
37 - LA LISTE DES NOMS DEVOILEE
37 – LA LISTE DES NOMS DEVOILEE
CARNOY (SOMME, 80)

Suite à ma note n° 12, dans laquelle j’évoquais l’importance des noms des morts de la guerre, je veux parler aujourd’hui des monuments aux morts qui présentent les noms sous la forme du dévoilement.
LURCY LE BOURG (NIEVRE, 58)

La mise en scène (car il s’agit bien d’une mise en scène) reproduit les situations d’inauguration, où le maire, ou bien le directeur de la galerie de peinture, ou bien le député augmenté d’un membre du Conseil Général, tire, à la fin de son discours solennel, le cordon qui commande le rideau, le voile cachant l’œuvre. Le caché, disons-le, est toujours une œuvre, mieux : une œuvre d’art.
PALLUEL (PAS-DE-CALAIS, 62)

Que l’on inaugure la place dédiée à ce notable local injustement oublié qui a travaillé toute sa vie avec un dévouement incomparable à l’amélioration et au développement de sa circonscription, et dont le sculpteur (également local) vient de réaliser un buste immortel, - ou que le président de la compagnie d’assurances, la main sur le cordon, achève son noble propos avant de donner à voir, à l’assemblée des smokings et des longues robes décolletées prolongés au bout du bras par un récipient de forme verticale oblongue empli d’un liquide vaguement jaune et pétillant, le tableau de ce génie impressionniste acquis pour une somme record dans une grande salle de ventes new-yorkaise, la solennité admirable du moment imprègne tous les esprits, faisant passer dans tous les dos une chair de poule tout à fait propre à accompagner l’instant de la révélation suprême.
THENON (DORDOGNE, 24)

On a compris que je vois dans ces quelques (fort rares) monuments aux morts quelque chose d’artificiel, puisqu’un geste inscrit dans la pierre s’inscrit dans l’éternité, à la façon de ce pas posé il y a 25.000 ans dans le sol de la grotte de Pech-Merle. « Achille immobile à grands pas » (Paul Valéry, dans le "Cimetière Marin").
TORCY-LE-GRAND (AUBE, 10)

Jusque dans la découpe de la pierre, l’artiste s’est efforcé de reproduire l’aspect du brut : visiblement, on vient d’arracher ce bloc à sa montagne pour y graver les noms de quelques hommes qui ne sont plus, tués par la folie de quelques hommes plus importants.
TRAMPOT (VOSGES, 88)

La main d’une femme, à la fois symbole et compagne, vient de lever le voile du drapeau national (on en distingue la hampe) sur les noms de ces jeunes gens que chacun, ici, connaissait bien, et qu’il rencontrait après la messe, à la boulangerie, au café de la place.
VINAY (MARNE, 51)

Mais laissons une chance à la vérité du sentiment, même si la copie-conforme entr’ouvre un vasistas sur l’opération marchande.
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