25.01.2008

DE L'IDENTITE DES CONTRAIRES

IV – DE L’IDENTITE DES CONTRAIRES

« Phallus déraciné, NE FAIS PAS DE PAREILS BONDS ! » C’est Dieu en personne qui parle. Si, si ! Après être sorti du bordel, il se rend compte qu’il a perdu un cheveu dans ce lieu peu recommandable. Et le cheveu n’est pas content, on le comprend, et il menace son divin propriétaire de le dénoncer à la face des hommes. C’est du chantage, quoi. Dieu n’en mène pas large et essaie de le calmer : «  (…) je te replacerai parmi les autres cheveux (…) mais, laisse d’abord le soleil se coucher à l’horizon (…) je ne t’ai pas oublié ; mais on t’aurait vu sortir et j’aurais été compromis ». C’est dur pour Dieu.

Allez, je vous dis d’où ça sort : Les Chants de Maldoror. C’est LAUTREAMONT qui les a écrits. Je vous les recommande : c’est vivifiant et rafraîchissant quoique pas à mettre entre les mains des petits n’enfants. Enfin, c’est du Lautréamont retouché par ALFRED JARRY. Ça, c’est dans César-Antéchrist, et même dans « L’Acte héraldique », pour être précis. Le « phallus » dont il est question, c’est le « bâton-à-physique », tout le monde l’a reconnu (voir Ubu roi, acte IV, scène III). Ce bâton – attention, suivez bien, parce que ça devient compliqué – est tour à tour et en même temps en position horizontale et verticale (en langage héraldique, cela donne « fasce » et « pal », deux petits mots qui produisent des jeux de mots, mais ne nous égarons pas), et permet à Alfred Jarry d’inventer l’IDENTITE DES CONTRAIRES, par la fusion du signe + et du signe –. Le signe – est le phallus en position de fasce, et le signe + est le phallus en position simultanée de fasce et de pal. Je ne sais pas si vous me suivez. Je vous passe le délire sur « moins-en-plus » et « moins-qui-est-plus », pour en arriver à l’essentiel : « Axiome et principe des contraires identiques, le pataphysicien, cramponné à tes oreilles et à tes ailes rétractiles, poisson volant, est le nain cimier du géant, par-delà les métaphysiques ». Voilà, vous avez tous les éléments en main. C’est clair, non ? Et même lumineux, voire aveuglant, non ?

Je prie le lecteur de m’excuser : ce n’est pas Alfred Jarry qui a inventé « l’identité des contraires », ce sont les philosophes « présocratiques », mais je ne vais pas vous embêter avec ça. Sachez seulement que « ceux qui professent l’existence simultanée de l’Etre et du non-Etre sont cependant conduits à admettre que toutes choses sont plutôt en repos qu’en mouvement : il n’y a rien en effet en quoi elles puissent se transformer, puisque tout est dans tout » (Aristote, Métaphysique). Pour être sûr que tout le monde a bien suivi, interro écrite dès demain. C’est que c’est un blog de haute tenue, ici, qu’on se le dise ! Notons en passant que le célèbre « tout est dans tout », les facétieux ajoutent « et réciproquement », a été enfanté par l’un des deux princes de la philosophie, et que ceux qui le considèrent comme une boutade ne sont que des ignorants.

Revenons à notre identité, à ses contraires et tout le bataclan. Si les contraires sont identiques, pourquoi se combattraient-ils ? « Le signe Plus ne combattra point contre le signe Moins. » Vous avez compris pourquoi le pataphysicien arbore ce fin sourire débonnaire, à peine dessiné, dont je parlais dans une note précédente ? En lui, viens reconnaître, en lui, viens reconnaître (air connu) la Vérité dont a besoin le monde pour être sauvé. C’est parce que la ‘Pataphysique apporte au monde la SERENITE ABSOLUE, la PAIX ETERNELLE, la BEATITUDE INFINIE, la CONCORDE INTEGRALE, l’HARMONIE UNIVERSELLE. Et cela dès l’ici-bas. Même pas besoin d’attendre l’hypothétique.

Ce laïus n’a rien à voir avec un sermon, je ne fais pas de « prosélytisme » : je me contente de décrire, j’espère que tous mes lecteurs en sont intimement convaincus. Allez, à bientôt, pour la prochaine « leçon de ‘pataphysique ».

21.01.2008

LA SCIENCE DU PARTICULIER

III – SCIENCE DU PARTICULIER

La science, on sait ce que c’est, enfin on croit qu’on sait, hein ! Parce que si on gratte un peu, j’attends, amusé, le résultat du grattage. La science, par exemple, c’est ISAAC NEWTON : la loi de l’attraction universelle. En gros, quand tu fais dans la science, tu cherches « comment ça marche », et quand tu as compris, tu ponds une formule, une « loi », on dit. Et la science, son boulot, c’est d’établir des lois et, quand c’est possible, de les vérifier, et surtout de vérifier que la vérité ainsi établie est vraie partout, tout le temps, quelles que soient les circonstances. Cela s’appelle « universel ». Le grand reproche qu’on peut faire à cette science, c’est de tout réduire, de tout niveler. C’est vrai quoi, elle ne fait de la publicité qu’aux phénomènes constants. Les phénomènes accidentels n’ont pas d’existence scientifique. Niet ! Vous êtes l’exception ? Vous retournez dans le néant d’où vous n’auriez jamais dû sortir, et plus vite que ça. Vous êtes l’individu anormal dans la généralité statistique ? Vous êtes prié de passer au laminoir du différent, dans le marteau-pilon de la norme.

Là où ALFRED JARRY montre qu’il a bon cœur, c’est dans le souci dont il fait montre de s’occuper de l’exception, de l’individu anormal, mais de toutes les exceptions, et de tous les individus anormaux, de les étudier attentivement, et d’établir les lois qui les régissent. « Au lieu d’énoncer la loi de la chute des corps vers un centre, que ne préfère-t-on celle de l’ascension du vide vers une périphérie ? ». Dans ce monde de brutes rongé par la nécrose indifférenciatrice, une telle démarche se révèle pour le moins salutaire. Le prophète RENE GIRARD a stigmatisé de longue date la violence où mène l’indifférenciation qui découle du mimétisme. Le problème de l’individu, dans une telle crise, c’est de survivre. Je veux dire, de survivre en tant qu’individu, évidemment : à quoi sert d’être libre, si c’est pour faire comme tout le monde, pour être comme tout le monde, réfugié dans le conforme ? Mais il y a de l’héroïsme, alors, à demeurer un individu individué, la pression de la conformité, de la similitude est énorme, appuyée par tous les scientifiques des sciences dures, suivis des faussaires des sciences molles (certains opposent les sciences exactes aux sciences inexactes, ce qui n’est pas si bête), qui veulent à tout prix réduire l’humanité au modèle des constantes que leurs méthodes justes et leurs méthodes fausses ont établies, ce qu’on appelle la MOYENNE des statisticiens et du commerce des sondages, culte qui aboutit à ce que TOUT ECART DEVIENT DIABOLIQUE : plus l’écart est important, plus c’est hors-norme, INTOLERABLE. Plus tu t’écartes de la sacro-sainte MOYENNE, plus tu es bon à enfermer, ou tout au moins à surveiller étroitement. Plus ton statut se rapproche de la « victime émissaire » dont parle René Girard. Gare à tes os. Rarement, dans l'histoire, la MACHINE A UNIFORMISER n'a fonctionné aussi efficacement qu'aujourd'hui (la machine à uniformiser, pour faire court, c'est la télévision, la publicité, enfin, les "laminoirs" dont je parlais).

La ‘pataphysique est la preuve vivante qu’il est possible d’échapper à la « broyeuse de chocolat », à condition de la promouvoir en moderne JOCONDE, comme l’a fait MARCEL DUCHAMP, dans son « grand œuvre » La Mariée mise à nu par ses célibataires, même. Je rappelle que c’est le même MARCEL DUCHAMP qui est considéré par les uns comme le père de l’art contemporain, et par les autres comme le grand destructeur de l’art au 20ème siècle (les moustaches à la Joconde L.H.O.O.Q., la « fontaine », et tout le tremblement). Non, Duchamp, avec et après Dada, a simplement pris acte de la mort de quelque chose : ce n’est pas un acte, c’est un constat. Ce n’est pas pour rien que ce PARTICULIER fut un éminent pataphysicien : il possédait LA SCIENCE à un haut degré. Il fut même une « entité ».

Le DOCTEUR FAUSTROLL, quant à lui, curateur inamovible, est né à l’âge de soixante-trois ans, « lequel il conserva toute sa vie ». Sa peau est « jaune d’or », glabre « sauf unes moustaches (sic) vert de mer », dépourvue de pilosité « par l’emploi bien entendu des microbes de la calvitie, saturant sa peau des aines aux paupières ». « Des aines aux pieds par contraste, il s’engainait dans un satyrique pelage noir, car il était homme plus qu’il n’est de bienséance ». L’histoire du Docteur Faustroll ne saurait s’achever le jour où il « fit le geste de mourir » « à l’âge de soixante-trois ans ». Contrairement à ce que déclare Ubu dans Ubu cocu, c’est bien le DOCTEUR FAUSTROLL qu’il faut considérer comme l’inventeur de la ‘pataphysique, encore que le « contrairement » soit un abus de langage. C’est bien lui, le « curateur inamovible » du Collège. Comment ? De quel Collège s’agit-il ? Et puis quoi encore ?

 

15.01.2008

II - LE MOT "'PATAPHYSIQUE"

II – LE MOT « ‘PATAPHYSIQUE »

Début de l’intermède pédant. C’est une contraction d’une « épimétaphysique », qui serait elle-même une contraction de επί μετα τά φυσικά (c’est du grec : épi-méta-ta-physika, mot à mot : autour d’après la physique). Aristote a écrit un livre qui s’appelait la Physique. Et dis-moi comment il a appelé, Aristote, le livre qui venait après ? Eh bien, il ne s’est pas cassé le crâne : il l’a appelé « après la physique », et, avec des mots grecs, « métaphysique ». Fin de l’intermède pédant. Ça en jette, non ?

Mais tout ça, évidemment, c’est bidon et compagnie, et uniquement fait pour se gausser, non je ne parle pas d’Aristote, quand même. Je parle de l’étymologie. Quand Père Ubu s’installe d’autorité chez Achras, qui se considère lui-même comme un grand savant : « Ceci vous plaît à dire, Monsieur, mais vous parlez à un grand pataphysicien », c’est dans Ubu cocu ou l’Archéoptéryx, Ubu empale Achras, et puis un peu plus tard, il le désempale, puis tombe dans une trappe, puis sort de la trappe avec l’aide de sa Conscience, enfin, il lui arrive plein de choses. Réponse d’Achras à la réplique précédente : « Pardon, Monsieur, vous dites ? … – Pataphysicien. La pataphysique est une science que nous avons inventée et dont le besoin se faisait généralement sentir ».

On dira ce qu’on voudra, mais le mot ‘pataphysique, au départ création de potaches du lycée de Rennes, se révèle une trouvaille géniale, d’autant qu’ALFRED JARRY, par son particulier génie propre, a, d’une part, tout bonnement inventé un nouveau préfixe grec authentique, et d’autre part, a ensuite bourré ce mot de vrais sens, ouais, parfaitement : « des vrais » (souvenir de BOBY LAPOINTE, c’est dans « Saucisson de cheval » : « Et y a des paroles là-dessus, des paroles, des vraies »). C’en est au point que cette invention pour de rire peut à bon droit prétendre au statut de préfiguration de concepts philosophiques actuellement opérationnels (CORNELIUS CASTORIADIS, La Montée de l’insignifiance). Ouais mon pote ! Ça en jette, non ?

JEAN BAUDRILLARD : « Pataphysique : philosophie de l’état gazeux ». Mais peut-on se fier à un philosophe qui n’a pas refusé de mourir (6 mars 2007) ? J’exagère, non ? Même moi, je m’en rends compte. Pourtant, lui-même écrivait, toujours à propos de la ‘pataphysique : « Elle est un narcissisme de mort, une excentricité mortelle ». « Même la conscience du prout n’est pas sérieuse », c’est dire. Et sa petite ratiocination sur la ’pataphysique s’achève sur cette formule sublime : « Telle est l’unique solution imaginaire à l’absence de problème ».

Le mot « ‘pataphysique » affole les dictionnaires. Le Larousse donne « science des solutions imaginaires, inventée par Alfred Jarry ». Débrouillez-vous avec ça. Le Robert fait un effort, en donnant la date de sa première apparition livresque (1911). Hélas, il le range dans la catégorie du vocabulaire didactique, ajoutant, suprême injure, « par plaisanterie ». Or, il n’est rien de plus ni de moins sérieux que la «’pataphysique ». C’est comme vouloir mettre des lunettes de vue à un mollusque bivalve. La seule citation correcte donnée par le Robert est celle du grand et regretté NOËL ARNAUD : « (…) Et c’est pourquoi le sens commun, les conventions, la croyance à l’objectivité (…) sont éminemment pataphysiques » in Le Monde, 29 nov. 1967.

 

13.01.2008

I - LE PATAPHYSICIEN

LE PATAPHYSICIEN

Au sujet de la ‘Pataphysique, il faut d’emblée préciser un détail central, auquel tout un monde est suspendu. Vous avez bien lu le mot, il n’y a pas de faute d’orthographe, on écrit bien ‘Pataphysique. Les connaisseurs n’omettent jamais l’apostrophe, tout cela à cause d’une phrase d’ALFRED JARRY en personne : « … l’orthographe réelle ‘pataphysique, précédé d’un apostrophe (sic), afin d’éviter un facile calembour … ». Il faut quand même savoir que les plus éminents spécialistes, les autorités morales et intellectuelles les plus autorisées, les chercheurs les plus enfouis dans les archives et dictionnaires encyclopédiques, ont été totalement infoutus d’établir de quel « facile calembour » il s’agissait. Impossible de savoir ce que Jarry avait dans la tête au moment où il a écrit ça. Par conséquent, tout le monde met l’apostrophe, au cas où ..., en cas de ..., pour montrer ou  faire croire qu’il est branché, pardon : qu’il est initié.

Oui, il faut que je vous explique : tout le monde est pataphysicien, vous, moi, les autres, Idriss Deby, Hu Jin Tao, Hugo Chavez, Ingrid Betancourt, Nicolas Sarkozy, et les six milliards et demi d’autres qui s’obstinent à respirer notre air de notre planète sans nous avoir demandé notre autorisation. Seulement, attention, il n’y a pas trois manières d’être pataphysicien, il y en a deux, DEUX : la première, c’est la plus commune, le sort général de l’humanité souffrante, c’est la manière INCONSCIENTE, ce sont les « pataphysiciens sans le savoir », dont le brevet signé d’avance est tenu en réserve, au secret, jusqu’au jour où la lumière de FAUSTROLL se manifestera à eux, et où leur nom viendra s’inscrire au « livre du pardon » (Berlioz).

La deuxième ne concerne qu’une extrême élite : les « pataphysiciens conscients », dont le principal privilège consiste à être en mesure de jouir de la conscience d’être pataphysiciens, cette jouissance se remarquant à un certain type de regard, à un type spécifique de sourire à peine dessiné, dont le premier effet est de protéger leur possesseur de la réalité, qui les met en quelque sorte « au-dessus » de la réalité en même temps que tout à fait « au centre ». Oui, je sais, la géométrie pataphysique (là, c’est l’adjectif : pas d’apostrophe) comporte des subtilités. Le pataphysicien CONSCIENT se remarque, primo, à ce certain air de supériorité affiché au cours de ses déplacements dans cette réalité-ci, secundo, à la maîtrise du petit nombre des articles qui composent le catéchisme pataphysique, que nous examinerons dans les « leçons de pataphysique » que nous nous proposons de distiller en ces lieux, à destination de l’humanité souffrante pour l’éclairer.

Pour simplifier, le pataphysicien conscient, c’est comme le curé sans soutane : difficile à identifier. Il n’y a pas d’uniforme de pataphysicien, parce que, tout simplement, tout uniforme est de nature pataphysique, de même que l’absence d’uniforme. Au risque de choquer, je dirai que la ‘Pataphysique est comparable au bouddhisme, dans la mesure où elle repose sur le constant effort intérieur de l’individu de progresser sur la voie qui mène à l’illumination. Ne le cachons pas au profane : elle est une discipline, peut-être même une ascèse. La doctrine est sur ce point plus intraitable que le nombre d’Avogadro, plus inflexible que le principe d’Archimède, plus draconienne que Panoramix quand Obélix lui demande de la potion magique : tous les modes d’être sont autorisés, voire recommandés, pour ne pas dire prescrits. J'irai même jusqu'à affirmer que l'infini est obligatoire.

Quelques pataphysiciens célèbres : BORIS VIAN, équarisseur de première classe, est évidemment le plus connu, mais il y en a d’autres. Je citerai JEAN-CHRISTOPHE AVERTY dont l’admirable travail a beaucoup contribué à propager la viridité de la lumière de la chandelle verte et du corps doctrinal dans le corps social. RAYMOND QUENEAU fut honoré du titre de « huitième Satrape », et écrivit sur Les Propriétés aérodynamiques de l’addition. MARCEL DUCHAMP, les MARX BROTHERS (et leurs trois hypostases : Groucho, Chico, Harpo), EUGENE IONESCO, JEAN DUBUFFET (avant sa rétraction – rétractation, voir Bâtons rompus), MAX ERNST, MAN RAY, PAUL-EMILE VICTOR (si !), JEAN BAUDRILLARD, ROLAND TOPOR, bref : à lire ces noms, le lecteur se rendra compte que ça NE PLAISANTE PAS.

Mais aucune de ces célébrités, aucun de ces pataphysiciens n’aurait le front et l’impudence de ne pas rendre hommage au premier d’entre eux, premier dans le temps, mais aussi premier en importance. Le premier pataphysicien existe, même si nul ne peut se targuer de l’avoir physiquement rencontré ou aperçu. Il est médecin (il porte le titre de Docteur) dans une spécialité qui reste à définir, et peut-être à inventer. AUBREY BEARDSLEY a fait de lui un portrait qui, malheureusement, s’est perdu. Je consacrerai donc une prochaine leçon à la présentation de l’inexhaustible DOCTEUR FAUSTROLL, seul et définitif CURATEUR INAMOVIBLE.