11.11.2007
MONUMORTS 82 - ED IO FAR LA SENTINELLA
Ainsi s’exprime LEPORELLO au tout début du Don Giovanni de MOZART. Don Juan s’occupe de la belle à l’intérieur, pendant ce temps le valet fait « la sentinelle ». La sentinelle est désignée pour veiller au grain et pour lancer le cri d’alarme qui réveillera tout le monde en cas d’attaque. Chez les Romains, c’étaient les oies qui en étaient chargées. Enfin, disons que ça a marché au moins une fois, au Capitole. Il est peut-être hasardeux de généraliser, non ?




Plaisanterie mise à part, je commence comme ça parce que le mot « sentinelle » vient de l’italien, et en italien, le mot « sentire » signifie « entendre ». Celui qui guette, il regarde de tous ses yeux, évidemment, mais il écoute. Et ça aussi, on le comprend sans mal : de sa tranchée, le poilu de garde, il ne voit pas grand-chose. Les nuits sans lune, il ne voit tout simplement rien du tout : c’est pas tout le temps qu’on a une fusée éclairante, et on a oublié de poser des lampadaires. Le poilu, il a intérêt à avoir l’ouïe fine : une crosse qui heurte un piquet, une étoffe de vareuse qui frotte le sol, quelqu’un marche, ou bien quelqu’un rampe. Remarquez, celui qui marche ou rampe, honnêtement, est-ce qu’il sait où il va ? Est-ce qu’il sait où il est ? Et pas question d’allumer une loupiote, ni même une cigarette.
Voilà pour remettre dans le contexte.




En partant des presque 18.000 photos que j’ai collectées, j’estime au maximum à un quart ou un tiers des 35.000 monuments érigés en France après la guerre de 1914-1918, ceux qui portent un « figure », je veux dire qui proposent une image, « réaliste » ou allégorique, de ce qu’ils commémorent, et ne se contentent pas de l’obélisque nu, abstrait, géométrique. La figure qui revient le plus souvent, je crois pouvoir l’affirmer, est celle du poilu debout, les deux mains appuyées sur son fusil. En général présenté comme « poilu au repos », il est cependant, visiblement, dans l’attitude du guetteur, c’est pourquoi je me suis permis de l’appeler « sentinelle ». En ce jour de fête nationale, j’ai trouvé qu’il était bon de rendre hommage à l’innombrable et obscur poilu planté dans la nuit froide, yeux et oreilles écarquillés, et dont les épaules portent la sécurité du front et des camarades.




J’ai rassemblé six cent cinquante-huit photos sous le titre cité ci-dessus. Il y en a d’autres. Ce poilu en train de veiller debout revêt de multiples apparences, sans doute sous le burin d’un artiste régional, voire local. Mais un « modèle » apparaît beaucoup plus fréquemment que tous les autres. C’est celui-ci que je montre aujourd’hui, pour qu’on saisisse l’infinie variété des solutions adoptées dans les municipalités : il va de soi qu’il n’y en a pas deux semblables. Reste à trouver le nom du sculpteur et celui de l’entreprise (marbrerie ou fonderie), mais aussi de l’architecte éventuel, qui ont participé à la mise en place du monument.




Je me contente des communes dont le nom commence par A.
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08.10.2007
72 - LE POILU EN BAS-RELIEF


J’admettrai peut-être, contrairement à ce que j’ai dit précédemment (voir ma note 62), qu’un monument où rien de guerrier n’est représenté peut être qualifié de pacifiste. Après tout, est-il très normal que le 11 novembre soit une journée de défilé MILITAIRE ? Est-il normal qu’une poignée d’abrutis fassent les fiers derrière le cordon de CRS pour empêcher des amoureux de la PAIX d’aller se recueillir sur ce qu’il reste des hommes de Verdun, à Douaumont, pour leur rendre hommage (voir ma note précédente) ? Bon, je sais, la « nation en arme », la « patrie en danger », ça a une couleur de Révolution Française, de sursaut national : tout citoyen doit se lever à l’appel de la Nation pour la défendre. On appelait cela la conscription, il n’y a pas si longtemps, autrement dit le « service militaire ». Et dans bien des villes et villages qui ont gardé l’habitude de « fêter les classes », les gens continuent à se qualifier de « conscrits » alors même que le mot, dans la réalité, a perdu toute signification militaire. Peut-on même soutenir aujourd’hui qu’il reste des « nations » ? Certes, il y a le sport, et les supporters français ont bien entonné la Marseillaise dans les rues de Cardiff après la victoire de leurs rugbymen sur ceux de Nouvelle-Zélande. Mais est-ce pour autant suffisant ? Ou alors je ne sais plus ce que veut dire le terme.



La professionnalisation des armées coupe automatiquement celles-ci du peuple. Celui-ci, d’un côté, est débarrassé d’une belle corvée (pour moi, ça a duré douze mois, passés à glander et à faire semblant de se préparer à servir le pays). Mais d’un autre, on lui a enlevé un droit, et la fin de la conscription n’est qu’une officialisation de ce qui était une réalité depuis belle lurette : la mort de l’idée de nation. Le peuple libre et souverain n’est plus en mesure de se défendre en cas d’attaque. Alors je me pose la question : qu’est-ce que le peuple aujourd’hui ? Sans même parler de « libre et souverain ». C’est pourquoi il me semble particulièrement incompréhensible, de nos jours, que le 11 novembre soit d’abord une fête militaire. Selon moi, il y a une sorte de confiscation. Je le maintiens : les combattants de 1914-1918 étaient des CIVILS à qui on a fait porter l’uniforme. C’est donc à toute la population CIVILE que revient de commémorer leur disparition en masse. Militariser la cérémonie, c’est en exclure les civils. Pardon si je choque certains visiteurs. Le 11 novembre devrait être l’occasion de chanter un « hymne à la paix ».




Tous ces poilus que l’après-guerre a statufiés étaient avant tout des paysans, des ouvriers (voir ma note 68), des intellectuels, qui avaient tous leur vie, grise ou rose, quelque part, leur métier, une vie quotidienne, des problèmes de couple, et tout, et tout. Ce qui m’ennuie terriblement dans ces cérémonies du « souvenir », c’est qu’elles me semblent totalement dévitalisées et abstraites, des cérémonies pour la forme, parce que « c’est comme ça », des mécaniques bien huilées mais qui fonctionnent à vide. Pourtant, il faudrait peu de choses pour y mettre du vivant. Par exemple, j’ai déjà suggéré à Monsieur le Maire de lire à haute et intelligible voix chaque prénom et nom qui a été gravé sur le monument. Monsieur le Maire et non des enfants, qui seraient bien sages, mais qui ne feraient que réciter une leçon. C’est aux adultes de faire vivre un souvenir, que diable ! Dans le film de BERTRAND TAVERNIER, La Vie et rien d’autre, on peut se faire une vague idée de ce que veut dire concrètement « faire vivre un souvenir ». Je parlerai évidemment de ce film incontournable, dans lequel le sculpteur Mercadot déclare sans ambages au commandant Dellaplane qu’il est en train de vivre un nouvel âge d’or dans son art : « Vous vous rendez compte : 35.000 communes et 300 sculpteurs ! ».




Dès qu’une commune choisit de représenter le principal acteur de cette guerre, le sculpteur, qui est sous contrat ou non avec une grande entreprise (marbrerie ou fonderie), se met au travail. Nous avons vu diverses réalisations qu’on qualifie de « ronde-bosse ». Je voudrais montrer aujourd’hui le poilu tel qu’il apparaît dans des « bas-reliefs », ces sculptures exécutées de façon à ce que le sujet se détache sur le fond tout en restant pris dans la matière. Le poilu apparaît de face, de profil, de trois quarts, debout ou alors couché, vivant ou plus rarement mort : l’artiste a la même liberté de création (sauf qu’il s’agit d’une commande), seuls changent le budget alloué à l’œuvre et, bien entendu, son habileté. Le savoir-faire de l’auteur du monument d’EAUBONNE est magistral, celui d’ALBENS est plus empreint de gaucherie. La pierre de celui d’ETABLES-SUR-MER a été à peine entamée pour laisser apparaître en partie la silhouette. On ne sait si le poilu d’HOMBLIERES crie victoire ou manifeste sa joie de rentrer au foyer (la Marianne qui le surplombe me fait pencher pour la première solution). Celui de MESSEI monte la garde par une froide nuit d’hiver. C’est visiblement le même artiste qui a réalisé les monuments de PALINGES et de SAINT-DESERT (Saône-et-Loire).





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07.10.2007
71 - LE POILU A L'AFFUT


Dans ma note précédente, j’ai peut-être donné l’impression d’en vouloir à quelqu’un. C’est certain, on en veut toujours à quelqu’un. Gamin, j’en voulais à mort à Napoléon de n’avoir pas vu le rôle crucial de cette ferme dont les Anglais allaient se servir comme d’un bastion inexpugnable, à WATERLOO. Mais 14-18 ? Comment en vouloir à quelqu’un en particulier ? C’est une société dans son ensemble qui se SABORDE, qui se SUICIDE, aveuglée par une rivalité quasiment « ethnique » (vous savez : « qu’un sang impur abreuve nos sillons ». Au fait, il faut faire la liaison entre « sang » et « impur », ça donne « un sanguimpur » ou « un sanquimpur », vérifiez). Tous les membres de cette société sont complices, tous. Je reviens à ROMAIN ROLLAND : toute la presse entretient, pendant toute la durée de la guerre, la HAINE envers ceux qui osent émettre, fût-ce avec modération, des avis qui n’exaltent pas la haine du « boche », toute la presse entretient un climat de HAINE et d’appel au meurtre de qui n’accompagne pas, non : ne précède pas ce mouvement d’ivresse patriotique. Il y a une compétition, une surenchère permanente dans le délire. Romain Rolland en donne maints exemples dans son Journal de Guerre 1914-1919 : c’est proprement ahurissant, incroyable et scandaleux. On dénonce, à propos de la 2ème Guerre Mondiale, les excès racistes et antisémites de Céline, Drieu la Rochelle, Rebatet. Mais relisez la presse parisienne de 14-18 : ce sont les mêmes ordures racistes jetées à pleines poubelles sur des gens qu’aujourd’hui nous aimons et avec qui nous nous mélangeons.




J’étais présent, pendant l’été 1976, à la MARCHE METZ-VERDUN : il y avait THEODORE MONOD, l'humaniste au visage grave, qui portait un petit sac à dos et tenait souvent à la main un charmant chapeau vaguement vert et complètement informe, il y avait le dessinateur CABU (il y avait sa femme, j’ai oublié son prénom (Catherine ? qui écrivit plus tard dans Combat non violent, si je ne me trompe), et son fils qui, à quinze ans, s’exerçait à faire le cracheur de feu), il y avait MARCO PANELLA, ce turbulent député italien du « partito radicale », il y avait Mouna Dupont, autrement dit, AGUIGUI MOUNA, qui publiait une revue, Le Mouna Frère, pour les besoins duquel il m’a pris quelques photos. J’ai encore celle où il fait la bise au fils de Jacques et Danielle, les copains de Besançon : on a fait la marche en poussant et tirant à tour de rôle une carriole où dormaient et jouaient les deux petits, et sur laquelle on avait inscrit ce slogan définitif : « Des biberons, pas de canons ». Tout ceci pour dire que 14-18, dans ma vie, ce n’est pas d’hier. Je crois que je suis né avec 14-18 dans la mémoire. J’ai dû ingérer la gélule avant de téter le téton. Soyons sérieux : une des scènes les plus belles dont je me souviens est celle de notre cortège sur la petite route avant DOUAUMONT : ce SILENCE, mes amis, ce recueillement, ce respect, cette tristesse paisible et néanmoins concentrée ! Impossible d’exprimer : j’ai pris une photo de tous ces dos qui avançaient vers des tombes, vers des milliers de croix blanches soigneusement rangées, vers le cimetière d’une bataille aussi absurde que toutes les autres, simplement plus meurtrière. Il ne faisait pas très beau : toutes ces épaules un peu voûtées. Nous étions, à nous tous, un MONUMENT AUX MORTS. Je vais vous dire : cette marche en silence, sur cette route traversant les bois, on entendait seulement les pas des centaines de gens, cette marche reste dans ma mémoire comme l’une des rares PRIÈRES que j’ai faites dans toute ma vie. Pour l’anecdote : nous n’avons pas pu accéder à l’ossuaire, car outre les CRS (était-ce des gendarmes mobiles ?), il y avait quelques « gros bras », qui arboraient sur leur crâne le béret rouge des anciens paras. Visiblement, nous ne pensions pas à la même guerre. Suis-je seulement pacifiste ? Bien sûr, la paix est le plus grand des biens. L’injustice reste injuste, quoi qu’on pense. Pourquoi la Prusse et l’Autriche-Hongrie ont-elles attaqué la France ? On sait tous les détails, mais la vraie raison, je n’ai toujours pas compris. Il faut se défendre. Et pour ça, il faut se préparer et être fort. Mais c’est au cours de cette marche, je crois que c’était à Etain, que nous avons rencontré une femme, une « ordinaire », « du peuple », qui haïssait encore les « boches » ? Mais bon, il y a eu entre-temps 40-45, ça aide peut-être à comprendre.



Le poilu guetteur, c’est cet être humain qui a la charge de veiller à la sécurité de tous. On lui a ordonné d’être là, de rester là. Il n’a pas choisi, mais la survie en dépend. Un boulot à faire, quoi ! Ceux qui aiment la BD pensent à La Cage, de HERMANN (dans Abominable). Mais un boulot auquel il ne faut pas se dérober, on ne peut pas avoir envie d’y échapper. Le monument aux morts lui rend hommage très parcimonieusement, à cet homme qui veille à la frontière. Plus de symbole qui vaille : le contexte est dessiné, la tranchée est visible, la casemate est suggérée. Mais les yeux de l’homme sont le rempart, et ce rempart mérite notre respect, c’est-à-dire, tout aussi bien, notre silence et notre parole.
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06.10.2007
70 - LE POILU AU REPOS










Cette note se propose de reprendre et de développer ma note n° 4, « La Sentinelle ». « POILU AU REPOS » est l’intitulé de l’œuvre que le sculpteur ETIENNE CAMUS a réalisée pour le compte des « Etablissements Artistiques Edmond Guichard », à Castelnaudary, et la « Fonderie de Tusey » près Vaucouleurs (Meuse). J’ai glané ces renseignements sur le site de M. Alain Choubard : voir ma rubrique « Blogs à visiter ». De cette sculpture, il cite le nombre de 400 exemplaires recensés sur l’ensemble du territoire. S’il est exact, et je n’ai aucune raison de douter, ce nombre, d’une part, est effarant, d’autre part, il confirme ce que je disais dans ma note précédente : le monument aux morts, entre les années 1919 et 1930 (c’est approximatif), est avant tout un MARCHÉ JUTEUX. J’avoue que je m’interroge à présent sur le sens de l’opération. Vous le verrez à votre tour sur les clichés : chaque statue est peinturlurée de façon différente, chacune est dans un cadre différent, chaque fois, le socle, l’enclos est différent, mais voir toujours la même figure, ça fait quand même un drôle d’effet. De deux choses l’une : soit on reconnaît un souci d’unité nationale derrière la diffusion à une vaste échelle d’un seul et unique modèle, une sorte d’égalité de traitement entre tous les particularismes locaux, soit on y voit le résultat d’une énorme entreprise de marketing, de démarchage à domicile des personnels politiques municipaux.









Il faudrait savoir très concrètement les raisons administratives et/ou financières qui ont permis, favorisé ou déclenché ce mouvement de construction hors du commun. Je n’ai pas le temps de faire la recherche, mais la réponse se trouve peut-être dans ce que dit ROMAIN ROLLAND dans son Journal de Guerre 1914-1919 : il est en relation avec des gens de tout bord, de tout pays, non pas de toute opinion, puisqu’il reste sur une position résolument pacifiste, et que s’il était revenu en France, il y a des chances qu’il aurait alors été assassiné. Il recueille toute sorte de témoignages, venus d’Allemagne, d’Angleterre, de France, à partir de 1916, qui montrent qu’au sein des troupes (principalement des paysans et des ouvriers), le sentiment est au mécontentement, voire à la révolte contre, d’une part, les chefs, d’autre part les puissants. La « chair à canon » est dotée d’un cerveau. Le poilu comprend que des gens qui sont bien à l’abri, envoient se faire tuer des gens qui n’ont pas voulu ça. C’est pour ça que je m’intéresse par ailleurs aux fraternisations qui ont eu lieu entre Français et Allemands, sur le front. Pensez donc : si, une fois la guerre finie, les hommes qui ont vu le feu et risqué leur vie reviennent avec l’intention de se venger des décideurs, l’ordre public a du mouron à se faire. Un bourgeois comme Romain Rolland entrevoit même une possible Révolution, dont on a vu une ébauche, d’ailleurs, en Allemagne, férocement réprimée, si je me souviens bien, par la République de Weimar. C’est toute la bourgeoisie qui tremble, au lendemain de la guerre. Alors, le monument aux morts ne peut-il être considéré comme une sorte de réponse aux éventuelles velléités populaires de s’en prendre à des responsables ? Cette floraison ne joue-t-elle pas, finalement, le rôle d’un « canal de dérivation » ? Le raisonnement est le suivant : donnons une signification patriotique à cette catastrophe humaine pour éviter que tout ce sang ne nous retombe dessus ou bien, pire, n’appelle le versement du nôtre. Imposons une lecture idéologique qui nous arrange des événements de ces quatre ans, et nous serons tranquilles. Romain Rolland reçoit bien des lettres de combattants qui ont lu son recueil Au-dessus de la Mêlée, et qui le remercient de son pacifisme, car eux, ils sont plongés jusqu’au cou dans le chaudron de l’enfer. Mais une fois retourné chez soi, comment faire partager l’expérience de l’indicible ? N’a-t-il pas été somme toute facile, après la « victoire », de faire gober à l’opinion publique le mythe de la France victorieuse, victoire obtenue grâce au sacrifice de millions obscurs de héros nationaux ? La sentinelle, ce « poilu au repos », est une force tranquille qui, par son impavidité, a sauvé le sol sacré de la Patrie d’une honteuse profanation, et qui l’a rétablie dans sa totale souveraineté. J'ai collecté plus de 650 photos sur ce thème, dont une bonne centaine de ce "modèle unique". Voilà comment s'écrit l'Histoire.










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29.09.2007
65 - FORT ET VRAI COMME LE ROC

A la lettre H, j’ai cessé de rassembler les localités dont le monument aux morts de 1914-1918 consiste en un simple bloc de pierre : elles sont trop nombreuses. J’avoue que je ne m’y attendais pas. Mais après tout, n’y a-t-il pas une raison très simple à cette prolifération ? Que faut-il ? Disposer d’un bloc remarquable, d’une forme particulière, dans une pierre intéressante. Il faut ensuite un engin de levage, un moyen de transport : quoi de plus simple ? Mieux : quoi de moins cher ? Le tailleur de pierre, le sculpteur, l’architecte : tous ces métiers sont un coût pour les finances communales. Et puis, c’est vrai, certains de ces blocs sont vraiment spectaculaires.
Il est vrai que LA VERPILLIERE (Isère) ne s’est pas contentée de cette matière minérale : un resplendissant ange trompetant, debout sur ce sol inébranlable, lance vers le ciel ses notes victorieuses.



Bon, il faut dire que la plupart des communes concernées ont fourni un minimum d’apprêt pour donner un aspect présentable à l’élémentaire. Je reconnais par ailleurs que la géographie impose éventuellement le recours à la pierre brute : un village des Alpes ou des Pyrénées n’est par une bourgade de Sologne ou de Beauce. Pour faire honneur aux morts, il semble même alors évident de faire honneur au lieu en en dressant une partie éminente sur la place ou dans le cimetière.


Que symbolise un tel choix ? Je crois d’abord que la roche est de la nature à l’état brut, de la nature sauvage, non domestiquée, autrement dit anarchique mais libre. Par ailleurs, elle figure les puissances chtoniennes (voyez « autochtone »), c’est-à-dire l’origine authentique, la vérité du sang, de la filiation, de la « race ». Enfin, le choix de la pierre brute pour rendre hommage aux hommes sacrifiés vise à envoyer un message : « Nous, le peuple, nous sommes à l’image de cette pierre : durs, durs au mal, durs-à-cuire. » Bien se souvenir aussi que cette pierre a été posée DEBOUT. Or, ALBERT CAMUS écrit : « Plutôt mourir debout que vivre à genoux » (L’Homme révolté). Bon, comme je l’ai dit dans une autre note : les morts ont perdu la guerre.


Quant à la présentation des noms des morts, dans la plupart des cas, une plaque gravée a été fixée sur le rocher. Parfois, une partie en a été polie pour que les noms soient directement inscrits dans la matière. Ailleurs (CEILLAC), un curieux travail a été exécuté : chaque nom apparaît en lettres métalliques posées sur une sorte de réglette, elle-même ancrée dans la pierre. Rarement, une tête de poilu (HÉDÉ), ou bien un coq (CLAIREFONTAINES), apparaît, voire un poilu entier domine l’ensemble, barrant de son fusil la route à l’ennemi (GRANDRIF, voir ma note 13), ou sonnant de la trompette (FONTAN). ETABLES-SUR-MER a sculpté un poilu en bas-relief dans un granit presque noir. Le monument du PUY-SAINT-BONNET (Maine-et-Loire) présente un assemblage peu ordinaire de rochers non dégrossis dominés par un clocheton finement sculpté.





Vous pouvez aussi vous reporter à mes notes sur l'obélisque, les colonnes, le menhir breton.
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23.09.2007
59 - LES ENFANTS D'ABORD
59 – L’ENFANT

« Nous n’héritons pas le monde de nos parents, nous l’empruntons à nos enfants. », dit (en substance) Antoine de SAINT-EXUPÉRY. La guerre de 1914-1918 a, au sens le plus propre et le plus sale, privé la France d’un nombre incalculable de pères et d’enfants. A cette échelle, ce n’est plus du « manque à gagner » (pardon pour la formule), c’est du SUICIDE collectif.


Les amateurs d’anecdotes zoologiques se gaussent des LEMMINGS qui, à ce qu’on raconte, se précipitent en foule dans la mer quand ils pressentent que les victuailles seront trop rares bientôt pour nourrir tout le monde. Les EUROPEENS n’ont rien à leur envier, si ce n’est qu’en 1914, ils n’ont rien à craindre pour leur alimentation. J’avoue que je suis encore effaré de l’absence totale de lucidité des adultes de 1914 dont, de par la raison dont ils étaient dotés, pas un n’a été capable d’entrevoir l’effroyable qui allait forcément arriver. Pour qu’intervînt la victoire de l’un des belligérants sur l’autre, il eût fallu que celui-là fût, en nombre et en armes, si supérieur à celui-ci que nul n’en pouvait douter.


Le pire est que nul n’en doutait au début, de la victoire, et dans les deux camps, où les médias de l’époque avaient soigneusement fait monter la mayonnaise de la passion nationaliste et de la haine de l’ennemi héréditaire, comme s’il avait existé une sorte d’engrenage suicidaire inarrêtable. La guerre fraîche et joyeuse, la fleur au fusil, voilà le programme. On a su ce qu’il en était quand le rideau est tombé sur ce tableau sinistre : des millions de morts, de blessés, de disparus, sans parler de la blessure inguérissable en tous ceux qui ont « vu le feu » et perdu leurs camarades, quand ils n’ont pas marché sur leur cadavre.


L’Europe, tiraillée de rivalités de puissances, était donc trop riche et aveugle pour se considérer comme LA PUISSANCE économique et politique qui régnait alors sur le monde, de façon, il est vrai, fort injuste. Il fallait qu’elle s’engloutît dans le sabordage de sa propre opulence et dans le renoncement à la civilisation. La bombe de 1945 n’est, en spectaculaire, qu’un concentré de la mort volontaire du peuple européen étalée de 1914 à 1918. Je regrette amèrement que le livre de ROMAIN ROLLAND « JOURNAL DES ANNEES DE GUERRE 1914-1919 » (sous-titre : Notes et documents pour servir à l’histoire morale de l’Europe de ce temps) ne soit pas diffusé et lu à l’échelle où il le mériterait.

Dans cette guerre, les pères sont morts, faisant des légions d’orphelins, mais aussi les "futurs" pères, qui auraient pu, faisant combien d’enfants « non-nés » ? Pourquoi croyez-vous qu’il a fallu ensuite faire venir des Polonais, et puis des Italiens, et puis … ? Je sais bien que la survie d’une population (animale ou humaine) dépend non du nombre des mâles, mais du nombre des femelles, mais la règle matrimoniale étant ce qu’elle est, on imagine mal l’officialisation soudaine de la polygamie (voir la situation scandaleuse du Diable au corps de Raymond Radiguet) pour compenser la rareté brutale des hommes. Moralité : il vaut mieux faire des enfants que des orphelins. L’enfant est non seulement l’avenir, ce qui ne serait déjà pas si mal, mais il est aussi une preuve de l’espoir des vivants dans leur propre futur, de leur volonté de croire en la validité de leurs actes présents, de leur certitude dans le bien-fondé de leur existence. Les monuments aux morts dont je parle mettent en scène de très rares enfants, et souvent, ils sont accompagnés, voire amenés par leur mère sur le lieu du souvenir, ou par les grands-parents. J’en montrerai un jour.


Ceux qui consacrent leur thème principal à l’enfant sont au nombre de vingt (20), du moins dans les 16.000 photos que j’ai collectées (j’approche des 18.000, mais il y a des doubles, aussi arrondis-je à un total prudent). La signification de l’enfant, selon le cliché bien connu, c’est l’innocence de celui qui n’a rien demandé, à commencer par naître, c’est la question « POURQUOI ? » : « Dis, Papa, pourquoi tu t’es battu ? ». Il est bien embêté pour répondre, le papa. Dans le fond, il ne sait pas, et il a vaguement honte, comme si, à la fin du repas arrosé, il s’était foutu sur la gueule avec son meilleur copain pour une raison infinitésimale et obscure, et qu’il contemplait le chantier au petit matin, une fois dégrisé.


Oui, il y a bien eu l’ébriété de la haine, de la guerre et du nationalisme. Tout le monde connaît le monument antimilitariste de GENTIOUX (Creuse) : c’est un enfant qui montre le poing fermé à la phrase : « Maudite soit la guerre ! », moins complète toutefois que celle de SAINT-MARTIN-D’ESTRÉAUX (Loire), qui ajoute : « …et ses auteurs ! ». Celui de l’Ecole Normale de DAX (Landes) est émouvant, pour cet élève en bronze et en blouse qui vient déposer une branche de laurier sur la tombe de l’instituteur qu’il n’aura pas. Il semble dire : « J’aurais eu besoin de toi pour grandir ». Et au lendemain de cette « CUITE » abyssale, il n’est même pas sûr que les vivants se soient réveillés dégrisés, et les gueules de bois étaient des « GUEULES CASSÉES » (tiens, par curiosité, allez voir le site qui porte ce titre, et soutenez le spectacle, si vous pouvez, en vous disant que ce ne sont que des images). L’enfant tout seul n’a pas la même charge de sens que celui que Pépé ou Maman conduit au lieu du souvenir. Lui, il a compris de son propre chef, il a déjà grandi. Il sait que la Raison, pour diriger les hommes, n’est pas une donnée, mais un combat jamais cessé.

Ou bien on l’utilise, à son insu, pour émouvoir le peuple : de même que voir les grands yeux blancs d’un enfant noir qui fixent l’objectif aident le CCFD à collecter aujourd’hui des fonds, de même, en 1920, la mise en avant de l’enfant fait taire les dissensions d’ordre politique : en matière de communication, l’enfant, pourrait-on dire, est « PRE-POLITIQUE », l’émotion prime, la réflexion est abolie, l’enfant sert de coup de poing dans l’estomac, de coup de bluff si l’on veut. C’est particulièrement visible sur les monuments où l’enfant vit sa vie, sans aucune allusion à l’histoire ou à la guerre. C’est alors l’angelot des peintures du moyen âge ou les « putti » de l’époque baroque. Mais quand il est là, l’enfant rend des devoirs à l’homme qui est mort, aux hommes qui sont morts.


A deux reprises, il accueille le survivant : ORBIGNY (INDRE-ET-LOIRE) et CRECY-EN-BRIE (SEINE-ET-MARNE) se sont décidés pour cette option que je trouve touchante. A Crécy, on lit : « Hommage DES enfants de Crécy à leurs aînés ». Franchement, je crois que cette inscription est unique. D’habitude, on trouve des inscriptions « Honneur AUX Enfants de X », où le mot « enfant » est vidé de sa substance, réduit à la pauvreté d’une métaphore dévitalisée. Crécy en Brie lui rend la plénitude de son sens. Orbigny n’est pas en reste, qui voit la petite fille tendre au blessé qui rentre au foyer le bouquet de la bienvenue.


Je suis plus perplexe devant le monument de MAILLY-LE-CHATEAU (YONNE), où le gamin tout nu, coiffé du casque, arbore sur son épaule le coq de la victoire.
L’assemblage laisse entrevoir ici l’idée douteuse que l’enfant mettra ses pieds dans les traces de l’aîné, ira par conséquent se faire à son tour trouer la peau. Cet enfant-là « joue au soldat », mais on sait que « ce n’est pas du jeu ». J’aime assez ces autres enfants, en revanche, qu’on a représentés en train de déposer le laurier ou la palme, ou d’inscrire, sur le tableau noir de la classe, les noms des hommes du village dont seul le cadavre est revenu de cette guerre atroce.
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20.09.2007
56 - L'ESPRIT DE L'ESCALIER
56 – L’ESPRIT DE L’ESCALIER
J’ignore pourquoi « l’esprit d’escalier » signifie le contraire de « l’esprit de répartie », mais quand, trois jours après, vous trouvez quoi répondre à l’individu qui vous avait laissé muet lors de cette soirée passée en présence de la femme que vous auriez voulu conquérir, alors oui : vous avez « l’esprit d’escalier ». J’espère montrer ici qu’à monter l’escalier, il peut y avoir de l’esprit. La concierge n’est jamais dans « les escaliers », mais dans « l’escalier » qui, lui-même, se décompose en marches, ou degrés. Après tout, c’est une échelle (cf. étymologie) pour gens moins ingambes, mais le mot doit quand même se mettre au singulier. L’escalier, si on y réfléchit, est un simple couloir, sinon qu’il conduit en hauteur. C’est dans Arsenic et vieilles dentelles, je crois bien, qu’un ancien militaire l’escalade régulièrement en criant : « Chargez ! », comme s’il avait mis sabre au clair.





Le problème bizarre que pose l’escalier c’est qu’il est fabriqué pour qu’on puisse monter et descendre, mais dès qu’on attaque la symbolique, l’escalier est à sens unique : ça monte, ça monte et ça monte. C’est vrai, la montée marque davantage que la descente, parce que cette dernière est évidemment plus facile – encore que, quand on descend, c’est le dessus des cuisses qui travaille le plus et que, sans entraînement, cela peut être proprement épuisant. Mais dans la symbolique, il ne saurait être question de physique ou de musculature, même si, quand on monte, le poids du corps peut se rappeler au souvenir de façon fort cruelle. En Chine, il y a des montagnes dont le flanc a été, de la base au sommet, creusé en marches d’escalier, pour faciliter la montée des pèlerins jusqu’à je ne sais quel sanctuaire. Des milliers de marches, chacune haute d’une quinzaine de centimètres (la norme, paraît-il, est de 18), vous rendez-vous compte ?






Il est donc entendu que descendre ne compte pas, car on le fait seulement après avoir rempli son devoir de piété, c’est-à-dire être parvenu au sommet. Il est bon que le monument soit situé sur un sommet : l’élévation n’est alors pas seulement intérieure, mais imprime à tout le corps la discipline qui consiste à quitter le vulgaire et le matériel pour atteindre par degrés successifs l’empyrée où l’esprit, allégé de tout le poids accumulé pendant la vie terrestre, entre en symbiose avec le sens, avec la transcendance instillée par les vivants dans le monument. Il est bon qu’il y ait un peu d’alpinisme dans les devoirs rendus aux morts. L’ascension d’une montagne recèle rarement quelque chose de spirituel, pour se limiter à un acte sportif, à la performance de machine qu’exige de chaque individu le monde économique qui, désormais, règne sur nos existences. La caravane quotidienne qui s’élance vers le Mont Blanc s’apparente même davantage au troupeau de volaille qu’au silencieux désir individuel de surpassement de soi.






Il est bon, oui, que rendre aux morts de la « Grande Guerre » l’hommage qui leur est dû, passe par l’effort – ô combien modeste – d’élévation des vivants vers le tertre du devoir. Les monuments qui leur ont été dédiés sont pourtant fort peu nombreux à être ainsi situés « au-dessus ». La plupart du temps, le monument aux morts de 1914-1918 a été conçu et construit « de plain-pied » ou bien, à la rigueur, sur une sorte d’estrade ne comportant que quelques degrés. Tout se passe comme si l’on avait voulu aplanir, voire aplatir. On ne me fera pas croire qu’un tel état des lieux ne résulte pas d’une volonté. Pas forcément consciente. C’est vrai : il serait intéressant de savoir, pour chacun des 30.000 emplacements, comment il a été choisi et pour quelles raisons. S’agit-il à chaque fois d’une réelle disponibilité de terrain ? S’agit-il de ménager les finances de la commune en évitant une pente qui, forcément, complique la tâche de l’architecte ? En clair : a-t-on voulu abaisser les morts pour s’épargner l’effort d’élévation ?






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19.09.2007
55 - QUELLES PALMES POUR QUELLE VICTOIRE ?
55 – QUELQUES PALMES
Le Festival de Cannes attribue chaque année sa « Palme d’or ». Depuis Napoléon, l’Université Française (étendue plus tard à tout l’enseignement) récompense les services rendus au moyen des « palmes académiques ». La pièce de Jean-Michel Fenwick Les Palmes de M. Schultz a accueilli 600.000 spectateurs en quatre ans de représentations. Olof Palme, premier ministre de Suède est assassiné en 1986. L’unité de mesure, le palme (mot masculin), selon les sources, équivaut à une dizaine ou à une vingtaine de centimètres, suivant que l’on considère la largeur de la paume (étymologie du mot) de la main, ou la distance séparant le poignet de l’extrémité des doigts. En natation, la palme constitue un « propulseur de sauvetage » d’après son inventeur Louis de Corlieu en 1933, grâce à sa forme en « queue de dauphin ». Terminons ce panorama par la référence botanique qui en conditionne beaucoup d'autres : la branche du palmier.






Ce qui nous importe ici n’a évidemment rien à voir avec ce qui précède, puisque c’est du symbole qu’il s’agit. La palme représente la Victoire, l’Ascension, la Régénérescence, l’Immortalité. Les Chrétiens l’ont destinée à leurs martyrs, mais les Grecs la décernaient aux vainqueurs, et c’est cette dernière valeur qui a prévalu définitivement. Je peux affirmer, sans craindre de me tromper de beaucoup, que TOUS les monuments aux morts élevés après la « victoire » de 1918 comportent une palme. Il est vrai que les armées alliées ont obtenu la capitulation de l’Allemagne (Prusse et Autriche-Hongrie), mais je ne peux m’empêcher de me demander de quelle sorte est la victoire que récompense la palme inscrite dans nos monuments. En 280 av. J.C., un roi d’Epire nommé PYRRHUS battit les Romains à Héraclée, mais en y perdant tellement d’hommes que son nom a été immortalisé dans l’expression « victoire à la Pyrrhus ». En 1918 après Jésus-Christ, où est la victoire, et qui l’a remportée ? J’ai envie de dire, avec certains pacifistes : « Les morts ont perdu la guerre ». Et l’Europe a perdu la bataille de la civilisation, en même temps que la bataille du XX° siècle.










Rien ne serait plus fastidieux que d’inventorier les 30.000 palmes de nos 30.000 monuments aux morts. J’en ébauche à peine, ici, une minuscule anthologie. On les rencontre sous trois formes : celles qui ont été simplement gravées dans la pierre ; celles que le sculpteur s’est donné la peine d’obtenir par un travail d’évidement de la matière même de l’obélisque ; celles enfin qui font intervenir le fondeur de bronze et qu’il a fallu fixer dans le support. C’est dans cet ordre que je les présente. On ne s’étonnera point du nombre nettement majoritaire des formes gravées de notre motif, dont la réalisation entraîne les efforts techniques et les coûts les plus modestes. Remercions les photographes qui ont saisi les palmes sculptées au moment où la lumière rasante du soleil permet le mieux d’en apprécier tout le relief.









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16.09.2007
52 - L'OBELISQUE SUR COUSSIN D'AIR
53 – L’OBELISQUE AERIEN
ANTRENAS

J’ai déjà parlé ici de l’obélisque, du menhir et de la colonne (brisée) dans mes notes 24, 46 et 45 (dans l’ordre), comme de témoignages d’élans, plus ou moins aboutis ou réussis, vers le haut, vers le ciel, vers l’esprit et, pourquoi pas ? vers Dieu, ou bien vers l’Humanité comme transcendance, enfin comme autant d’efforts de l’horizontal rampant vers le vertical rayonnant. 

Je voudrais évoquer ici une curiosité, un cas très particulier, l’exemple d’une roche prise par le désir d’envol. L’obélisque, ce rocher fort lourd, équarri, ayant perdu sur chacune de ses quatre faces régulières le rugueux et le mordant du granit brut, que l’homme, selon un procédure imprégnée de l’ingéniosité humaine, a installé sur sa section carrée pour viser les étoiles, voudrait échapper à la pesanteur de l’énorme masse de matière qui le leste.


L’obélisque de la Concorde, à Paris, du haut de ses vingt-sept mètres (les 3,6 mètres du pyramidion doré sont-ils compris ?), pèse de ses deux cent cinquante tonnes (250 TONNES) sur le sous-sol parisien.
BOURG ET COMIN

Imaginez alors que sa base n’adhère plus directement à la surface de son socle, mais qu’on l’ait surélevée de quelques centimètres pour faire reposer chacun de ses angles sur … oh, peu de chose : quatre boules. Oui, QUATRE BOULES, et c’est tout. Dix ou quinze centimètres d’air, et quatre coussins de pierre. 

Rassurons-nous, aucun obélisque constitué en monument aux morts dûment estampillé ne cherche à rivaliser avec notre Parisien : de quelle matière faudrait-il que soient formées les quatre boules pour ne pas s’effondrer sous la masse ? Néanmoins, je trouve tout à fait singulier qu’il y ait eu douze (12) artistes des années 1920 pour concevoir une telle configuration.


Je précise une nouvelle fois que je dispose de moins de la moitié des photos de la totalité des monuments qui furent alors élevés sur le territoire national. Toutefois, rencontrer à douze reprises cet exemple sur un ensemble de, disons, quinze mille occurrences, il me semble possible d’affirmer que c’est loin d’être négligeable. N’y a-t-il pas là un défi lancé aux lois de la pesanteur ? N’y a-t-il pas de l’oiseau dans ce granit ?
BULLION

Pour encourager les visiteurs à effectuer eux-mêmes des recherches, je ne mentionnerai le nom que de trois des localités où se situent ces « phénomènes ». Les habitants des autres reconnaîtront eux-mêmes et ne feront sûrement aucune difficulté pour renseigner les curieux.

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14.09.2007
50 - LA SYMETRIE MISERICORDIEUSE
50 – LA SYMETRIE MISERICORDIEUSE


Je n’ai pas assez évoqué les figures féminines (voir mes notes 2, 34, 38, 49), alors que leur place dans les représentations du monument aux morts de la guerre 14-18 est tout à fait cruciale.


C’est souvent l’épouse ou la sœur, comme dans la réalité, et je parlerai évidemment, plus tard, de ces femmes « réelles », mais c’est aussi, fréquemment, le symbole de la patrie (voir note précédente, où j’explique l’origine de Marianne).


L’expression « mère patrie » me laisse perplexe : la patrie, selon l’étymologie, c’est le pays hérité des pères. Comment se fait-il que la langue ait accolé du maternel à l’injonction paternelle d’avoir à défendre le sol des ancêtres ? Il y a là un glissement de sens, presque de l'androgynie. D’autant plus curieux que la Marianne cuirassée, casquée, armée du bouclier et du glaive n’est pas rarissime dans la statuaire « patriotico-tumulaire » (Jean-Marie de Busscher). Bon, foin des interprétations.


Ces femmes ouvrent largement les bras : c’est pour rassembler les âmes de ces hommes que le pays a laissé perdre, elles ne veulent oublier personne. La structure de ces monuments repose sur une idée principale : la symétrie (voir ma note 47). La symétrie, c’est l’équilibre et la durée, la mesure et l’éternité. Cette symétrie-là porte la justice, c’est-à-dire l’égalité. On est aux antipodes du Jugement Dernier. La gauche vaut la droite, et tous les morts se valent. Les dissentiments font place à l’union (sacrée ?). L’arrière-plan politique d’un tel tableau ne fait aucun doute. Autre Jugement Dernier.


Certaines de ces femmes ont des ailes dans le dos : la fonction angélique est alors évidente, mais des anges dont le sexe est vraiment bien déterminé. D’autres sont casquées, ou simplement coiffées du bonnet phrygien. La plupart tiennent à la main la couronne de lauriers de la gloire et de l’immortalité (on se console comme on peut : l’inscription « Gloria Victoribus » se trouve sur nombre de monuments). Ou bien c’est la palme des vainqueurs. On est dans l’univers du symbole.


Mais ce sont aussi de vraies femmes, des femmes vivantes, voire des modèles de féminité, des femmes aux formes belles, voire plantureuses. Regardez et admirez ces corps qui portent l’étoffe qui les couvre et qui gonflent le voile qui les dissimule.


Les sculpteurs (en la matière, il n’y a pas un modèle national, il faut le savoir) ont tous été confrontés au thème (voir ma note 38) du corps et du tissu, où l’art consiste à laisser deviner la forme du premier sous le tombé du second, comme si l'oeil percevait la peau et la chair par transparence. Aucune provocation érotique dans ces monuments, mais l’affirmation d’une vie qui ne renonce pas, qui pousse et continue à germer et perpétue l’humanité. La poitrine, le ventre, les hanches, et même le genou et la cuisse (voyez les deux premières ci-dessus), visiblement, les artistes n'ont pas voulu éliminer toute allusion au désir.
Et en même temps, on constatera qu'artistiquement, la leçon de L'AURIGE DE DELPHES, ce jeune homme dont le drapé de la tunique le fait ressembler à une colonne, a été apprise, retenue et assimilée. Mais elle reste indépassable et indépassée.
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