23.01.2008
LA NOUVELLE MESSALINE
Des auteurs injustement oubliés aujourd’hui ont nourri le répertoire théâtral dès le 18ème siècle d’œuvres pourtant dignes d’intérêt. Nous avons déjà vu des pièces de GRANDVAL PERE et de COLLE. En voici une de GRANDVAL FILS, non datée, hélas. Il introduit (si l’usage de ce verbe est autorisé dans un tel con-texte) cette admirable saynète dans le genre classique, dans un court texte intitulé « L’auteur au lecteur » :
On ne pourra pas ici me reprocher d’avoir infecté ma pièce de mots sales et équivoques. J’ai rendu, autant que j’ai pu, le style clair et net, et puis assurer que le lecteur, si borné qu’il puisse être, ne trouvera rien au-dessus de la portée de son intelligence,
Car de ce grand Boileau contrefaisant le ton,
J’appelle un vit un vit, je nomme un con un con.
Les personnages sont affublés des délicieux noms suivants : Couillanus, roi de Foutange, Messaline, fille de Couillanus, quelques princes (et amants de ladite) : Vitus, Pinez de Villeprune, Matricius, Nombrilis. Viennent ensuite Conine, suivante de Messaline, ainsi que plusieurs gardes. L’histoire ? Vous allez me dire : encore une histoire de femme insatisfaite ! Il se trouve que Vitus a du mal à faire face dignement à la neuvième reprise :
Il n’est pas étonnant, j’en fais ici l’aveu,
Qu’après neuf coups de suite un vit débande un peu.
Réaction immédiate de Conine :
Mais, vengez-vous, seigneur, et faites choix d’une autre ;
Elle change de vit et méprise le vôtre :
Changez aussi de con, et méprisez le sien.
On remarquera en passant la facture noble de ces alexandrins classiques, qui donnent à la situation dramaturgique toute la hauteur de vue requise en pareil cas (il y aurait d’ailleurs à dire sur ce dernier petit mot, mais je m’en voudrais d’alourdir). Conine poursuit, audacieusement :
Si vous y consentez, je vous offre le mien.
Peut-être il s’en faut bien qu’il ait autant de charmes,
Un guerrier tel que vous veut de plus nobles armes,
Mais songez, en voyant s’il est grand ou petit,
Que de changer de con augmente l’appétit.
Vitus dédaigne l’offre pourtant toute simple et directe de Conine, qui décide in petto de se faire fouetter (euh, non ! ce n’est pas ce mot-là) par le « chat à neuf queues » de Vitus qui, hélas, se rend compte qu’il est amoureux de Messaline.
Car j’aime Messaline, et je vais m’efforcer,
En la rassasiant, de la décourroucer.
Celle-ci, pendant ce temps, pour « combler » le « vide » laissé par l’absence de Vitus, met en compétition trois « prétendants » : Matricius, Nombrilis et Pinez, se faisant cueillir quelques poils bien placés pour définir « un ordre de passage ». Mais, peine perdue, on pourrait même dire : pénis perdu : les trois défaillent devant l’épreuve, et Messaline :
Ah ! c’est trop en un jour essuyer de refus.
Bande-à-l’aise fuyez, ôtez-vous de ma vue !
Vos vits ne bandent pas quand je suis toute nue ?
Et c’est alors un morceau de bravoure qui plaira à un certain de mes lecteurs que je ne veux pas nommer, par pure discrétion déontologique :
O rage ! ô désespoir ! ô Vénus ennemie !
Etais-je réservée à cette ignominie ?
N’ai-je donc encensé ton temple et tes autels
Que pour être l’objet du faible des mortels ?
Tu peux voir aujourd’hui rater ces quatre infâmes
Et n’entreprendre pas la vengeance des femmes ?
N’est-ce donc pas pour toi le plus sanglant affront
Qu’on m’ait enfin réduite à me branler le con ?
Venge-toi, venge-moi ! saisis-toi de la foudre,
Et que leurs vits mollets soient tous réduits en poudre !
(…)
Que de sales morpions leur corps soit tout couvert,
Qu’ils déchargent toujours un foutre jaune et vert,
Et qu’un chancre brûlant, en tourmentant leur âme,
Leur apprenne sans cesse à rater une femme !
Je sais, la parodie de Corneille est moins aboutie et constante que dans La Comtesse d’Olonne (voir la note qui lui est consacrée), mais il y a dans les images, dans les rythmes, dans le choix des euphémismes et périphrases délicats, je ne sais quelle poésie retenue et allusive, une sorte de subtilité majestueuse. Mais ce n’est pas tout ça : après une brève apparition de Couillanus, le père de Messaline, Conine, la rusée, transmet à Vitus une fausse déclaration de flamme de Messaline, et Vitus se laisse aussitôt allumer :
O bonté sans exemple ! Adorable princesse !
Quoi ! pour mon vit encor votre con s’intéresse !
Et toi, mon vit, et toi !...
Conine
Juste ciel ! qu’il est beau !
O con trois fois heureux qui tiendra ce moineau !
Le stratagème de Conine pour s’emparer du moineau échoue piteusement. En attendant, Messaline, perdant tout sens de la pudeur, va faire un tour dans le corps de garde pour que tous les gardes s’occupent de son corps, c’en est au point qu’elle reste collée sur la couche :
Le foutre, qui s’était répandu sur la planche
S’était si fort collé, tant aux reins qu’à la hanche,
Qu’elle ne pouvait plus tourner d’aucun côté.
Après avoir été décollée, après avoir fait quelques ablutions, Messaline décide de s’enfermer chez les Carmes, à cause de leur réputation d’infatigabilité.
Je remplis un dessein digne de mon courage :
J’ai tâté jusqu’ici du marquis et du page,
Du suisse, du soldat et du grand amiral,
Pour eux enfin mon con s’était rendu banal ;
Il faut faire une fin : je veux tâter du moine ;
Je laisse là le foin pour courir à l’avoine.
Autrement dit, Messaline en a soupé des merles, elle veut tâter de la grive. Du coup, Vitus se rabat (enfin ! est-on tenté de dire avec elle) sur Conine :
Vitus : Je vous offre mon vit ; si vous le voulez prendre,
Madame, il est à vous.
Conine : Je ne puis le haïr,
Et lorsque vous parlez, c’est à moi d’obéir.
Vitus : Oublions Messaline, et sans aller plus outre,
Que l’on nous laisse ici… Venez.
Conine : Où, seigneur ?
Vitus : Foutre !
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03.01.2007
EROS 13 - "NE DITES PAS..."
J’appelle ça « euphémisme », mais j’englobe dans le terme toutes les façons qu’ont trouvées les hommes pour désigner la « chose » par un autre mot que celui par lequel le dictionnaire la nomme. Je m’en tiens à cette maxime empruntée au « Linteau » des Minutes de Sable Mémorial d’Alfred Jarry : « Suggérer au lieu de dire. Faire dans la route des phrases un carrefour de tous les mots », sans pour autant applaudir à tous les canons de l’esthétique symboliste, symbolarde, voire symbolâtre. Quasi-contemporain d’Alfred Jarry, il se trouve que PIERRE LOUYS a étudié la question, appliquant la règle du contournement dans les gentilles Aventures du Roi Pausole, sûrement plus que dans Trois Filles de leur mère, où un chat s’appelle un chat.
Contourner le mot de la « chose », en matière de sexe, c’est garder ou retrouver une sorte de fraîcheur enfantine, et pourquoi pas ? de virginité, ne trouvez-vous pas ? C’est introduire, si j’ose dire, dans des lieux de sérieux débridé et de déchaînement réfléchi des instincts, la légèreté de l’univers des jeux d’esprit. Comment ne pas nommer les choses par leur nom ? Voilà la question que se posait, trois siècles auparavant, MADEMOISELLE DE SCUDERY, qu’un malotru tenta en vain de ridiculiser dans une pièce où il s’en prenait aux Précieuses (De qui est cette pièce Les Précieuses ridicules, déjà ?). Oui, je crois qu’il y a une certaine préciosité dans ces voies de contournement que sont la métaphore, l’euphémisme ou la périphrase. Mais cette préciosité ne doit jamais chercher à rechercher autre chose que la simple élégance, de même qu’il ne faut jamais dire la solution d’une contrepèterie.
Dans Le Surmâle, d’Alfred Jarry, André Marcueil, le héros de l’histoire, profère, en déclaration liminaire : « L’amour est un acte sans importance, puisqu’on peut le faire indéfiniment ». Je passe sur le pari qui va s’engager, pour m’attarder sur la « pas jeune » Pusice-Euprépie de Saint-Jurieu qui, choquée, hasarde : « Je croyais que l’amour était un sentiment ». A quoi André Marcueil rétorque cette forte parole : « Assurément non, s’il succède toujours à l’acte accompli un autre acte qui garde ceci de … sentimental qu’il ne s’accomplira que tout à l’heure ». Retenez ceci : d’une part, le sentiment est dans le retardement, d’autre part, le contournement des mots de la « chose » consiste en la formule « ceci de … sentimental ».
C’est ce qu’a parfaitement compris PIERRE LOUYS, qui a décroché un diplôme de bac + 28 dans sa discipline de prédilection, je veux parler de l’EROTOMANIE PATENTEE. Dans les pages qui closent son Manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maisons d’éducation (c’est le titre complet), il a placé quelques conseils, sous le titre « Ne dites pas … dites … ».
Ne dites pas : « Mon con ». Dites : « Mon cœur ».
Ne dites pas : « J’ai envie de baiser ». Dites : « Je suis nerveuse ».
Ne dites pas : « Je vais me branler ». Dites : « Je vais revenir ».
Ne dites pas : « Je l’ai vue baiser par les deux trous ». Dites : « C’est une éclectique ».
Ne dites pas : « J’ai douze godmichés dans mon tiroir ». Dites : « Je ne m’ennuie jamais toute seule ».
Ne dites pas : « C’est une gougnotte enragée ». Dites : « Elle n’est pas flirteuse du tout ».
Ne dites pas : « Il tire trois coups sans déconner ». Dites : « Il a le caractère très ferme ».
J’arrête là la citation : je ne voudrais pas « déflorer ». On a compris que l’exigence de « ceci de … sentimental » consiste avant tout à enrober la « chose » précise d’un sucre d’impression général et abstrait. Le bonbon reste fort sous l’expression suave. Et l’imagination stylistique peut se donner un total libre cours.
NOTE : Qu’est-ce que la civilité ? Je cueille quelques synonymes dans mon BERTAUD DU CHAZAUD : « Bonnes manières, convenances, correction, éducation, raffinement, savoir-vivre, sociabilité, urbanité, usage ». Comment définir autrement la CIVILISATION ?
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