18.02.2008
ATTILA AU POUVOIR
QUI EST ATTILA ?
ALAIN BADIOU a écrit récemment De Quoi Sarkozy est-il le nom ? (Nouvelles Editions Lignes, 2007). Il n’est pas loin de se considérer comme le dernier des grands philosophes. Mais passons. C’est un drôle de titre, vous ne trouvez pas ? La réponse à la question posée par ce titre est tombée hier matin (samedi 16 février), sur France Inter, entre 8 h 20 et 8 h 30, juste avant l’insupportable « revue de presse » du dénommé IVAN LEVAÏ, par un monsieur estimable qui a pour nom EMMANUEL TODD. J’ai distinctement entendu l’essayiste proférer la proposition suivante : « Quand Attila est au pouvoir ». Bingo, monsieur Todd, et bravo, bravissimo pour la formule.
J’ai parlé, dans ma note précédente, du « rideau de fumée », de la « DIVERSION » comme tactique destinée à détourner l’attention des foules de l’essentiel : la qualité de leur existence (et pas simplement le poids de leur porte-monnaie au 15 du mois). Je crois à présent que c’est bel et bien une METHODE DE GOUVERNEMENT.
D’un côté, ATTILA passe au lance-flamme les « PRIVILEGES » « corporatistes » de la population et le pirate s’empare du butin pour le redistribuer à ses copains milliardaires nécessiteux. Ces « privilèges », soit dit en passant, ne sont rien d’autre que les PROGRES difficilement conquis au cours du 20ème siècle, et qui sont en train de finir de passer à la trappe.
D’un autre côté, et pendant le même temps, NICOLAS SARKOZY colonise le monde des images et des sons, mène une guerre d’occupation des esprits, s’agite devant un décor de carton-pâte pour distraire le PUBLIC, tient le devant de la scène à tout prix, et, en bon camelot, débite son boniment pour faire rire le public, ou bien le faire pleurer (les enfants français de la Shoah), ou l’émouvoir, ou lui faire peur, ou l’attendrir (Carla Bruni), bref : notre président fait tous ses efforts pour détourner l’attention, pour faire DIVERSION.
Le pire, c’est que ça marche. Je te dis pas l’état psychologique et moral de cette population. Quand va-t-elle se réveiller ? Quand va-t-elle regarder les choses comme elles sont ? Pour cela, il faudrait qu’elle supporte le choc que lui ferait subir l’absence de spectacle (Loto, Télé-réalité, …) et qu’elle cesse de croire que tout ce qu’on présente comme PARTICIPATIF (Ségolène Royal, numéros surtaxés de la Starac et autres, etc…) la dispense de se prendre en main. Je ne suis pas sûr qu’on en prenne le chemin.
08:45 Publié dans Réactions à chaud | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Sarkozy, Sondages, Election, Ségolène, Ségolène Royal, Littérature, Statistique
12.02.2008
DROLE DE MESSE
DRÔLE DE MESSE EN PLEIN AIR
Cela se passe Place de la Concorde (ou de la République ?), il y a quelques jours. En pleine place de la Concorde, oui, en plein milieu de la journée, a été célébrée une messe. Parfaitement, une messe adressée aux sondages, au « Dieu-Sondage ». C’est du sérieux, même si ce n’est pas encore du lourd. L’association « Sondons les sondages » (SLS) en est à l’origine. Je leur fais un reproche : sur leur blog, ils laissent, en liens, leur faux-nez d’ « institut » à ces entreprises, à ces marchands de sondages, pour lesquels l’opinion constitue une réserve inépuisable de fumier qui, épandue judicieusement, fertilise et fait prospérer ce qui, jusqu’à nouvel ordre, n’est qu’un commerce. D’ailleurs vous les entendez passez dans la rue, comme autrefois le vitrier et le rémouleur : « Marchand d’sondages, il est beau mon sondage, il est pas cher mon sondage, il est tout frais cueilli du matin, un sondage maison, un sondage directement du jardin dans la nausée médiatique, ce vomi qu’on vous présente comme une soupe appétissante». Beurk.
IPSOS, BVA, CSA, LH2, SOFRES, IFOP, OPINION WAY ne sont pas de « INSTITUTS » : c’est un commerce qui marche, la preuve, c’est que les marques prolifèrent. Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, pendant toute la campagne présidentielle, ont carburé au sondage, se sont shootés au sondage, ont développé, pour arriver au pouvoir (ou essayer), une telle addiction au sondage qu'ils sont désormais dans l'impossibilité de s'en passer. En cas de sevrage brusque, vous allez voir la crise de nerfs, l'angoisse, le manque. Il est vrai que la gueule de Sarko en Guyane, qui découle sans doute des derniers mauvais "résultats" des sondages fait finalement presque plaisir à voir, mais tant que son visage n'a pas définitivement viré au verdâtre, le pire peut encore arriver. GUSTAV MEYRINK, l'immortel auteur du Golem et de La Nuit de Walpurgis a écrit Le Visage vert, qui n'est pas son meilleur. Mais il devait déjà penser au visage de Sarkozy quand il reçoit le verdict sondagier des marchands d'opinion publique.
Comme dans toute religion, il faut des prières. Je me souviens de « BVA, je crois en toi ». J’en propose quelques-unes, revues et corrigées, en commençant par « BVA poil aux bras », « SOFRES poil aux fesses », « IFOP la salope », ça remplacera les slogans essoufflés des manifs CGT. Essayez, c’est rythmé, c’est gai. Inventez, les possibilités sont innombrables. « IPSOS poils aux os », « CSA gare à toi », « LH2 poil au nœud » (pardon, c’est vulgaire, je retire, mais vous ne croyez pas que c’est aussi vulgaire, tous ces « journalistes » de radio-télé qui truffent leurs articles de ces marchandises faisandées et nous en font biberonner jusqu'à plus soif ?).
16:20 Publié dans J'ai la rage | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Sarkozy, Sondages, Election, Ségolène, Ségolène Royal, Littérature, Statistique
07.11.2007
8 - ELOGE DU GRAND STATISTIQUEUR
MES EPOUVANTAILS - 8 – ELOGE DU GRAND STATISTIQUEUR
JE SUIS LE GRAND STATISTIQUEUR.
Je vais prononcer mon propre éloge, parce qu’on n’est jamais si bien servi que par soi-même, d’une part, et d’autre part, parce que les Français passent leur temps à dénigrer l’INSEE (vous savez, l'Institut National de la Statistique).
Alors, en vérité, je vous le dis : la statistique est un presse-citron.
Je te définis la statistique en deux mots : le pouvoir a besoin de moi pour connaître la réalité sociale, qui est inconnaissable, à cause du nombre et de la complexité des phénomènes à prendre en compte, ça vibrionne en permanence, vous allez dans toutes les directions, toujours en mouvement. Vous êtes trop nombreux, aussi, faudrait voir à vous arrêter de copuler, de procréer. Vu la quantité de chair humaine ainsi produite, le chef a forcément besoin d’en savoir un peu plus. La statistique (certains diront « sociologie quantitative »), pour cela, construit un modèle mathématique. Les Anglais ne parlaient pas de « statistiques », mais de « political arithmetic », avant d’adopter le vocable. C’est assez dire que la statistique n’a de valeur que pour celui qui gouverne. D’ailleurs, le mot vient du latin moderne « statisticus » (1672), « relatif à l’Etat ».
Autrement dit, appliquée à la société, la statistique a pour seul but de REDUIRE, d’où le presse-citron.
Pour moi, le grand statistiqueur, dans mon univers, toi, INDIVIDU, tu n’as aucune valeur, tu n’existes même pas, perdu dans tous mes nombres. La profondeur et la richesse de ta personnalité, l’étendue et la précision de ton savoir, la vivacité et l’ampleur de ton intelligence, tes petits bonheurs et tes grandes souffrances, je m’en tamponne le coquillard. Tu ne m’intéresses que comme une SOMME DE DONNEES. Moi, le grand statistiqueur, je me contente de définir des critères, puis de rassembler les données.
Par exemple, en 1999, en France métropolitaine, je peux te dire qu’il y avait 28.419.419 hommes et 30.101.269 femmes. Ne me parle pas de l’anatomie du sexe, et ne me parle pas de l’amour : ce n’est qu’un critère, je te dis, rien de plus.
JE SUIS LE GRAND STATISTIQUEUR : TOUT CE QUI EST HUMAIN M’EST ETRANGER.
L’homme ne m’intéresse que découpé en tranches et en morceaux, des tranches et des morceaux de plus en plus petits, de plus en plus fins, par exemple : « Votre dernier achat d’une paire de chaussures ? Vous grattez-vous le nez au feu rouge ? Faites-vous confiance à Nicolas Sarkozy ? ».
Et des critères, je t’en fabrique quand tu veux : l’Europe veut fixer des normes pour la fabrication des préservatifs masculins ? C’est moi qui lui fournis les informations : taille moyenne du pénis en érection en Europe : 14 cm. L’industrie du vêtement s’aperçoit que les dimensions des êtres qu’elle habille ont changé ? C’est moi qui actualise ses données. Combien de yaourts chocolat, nature ou fruits rouges faut-il mettre dans les linéaires de l’hypermarché ? C’est encore moi qui réponds.
JE SUIS LE GRAND STATISTIQUEUR : JE SUIS PARTOUT, JE SUIS INDISPENSABLE.
Sinon, tu imagines le gaspillage. Je suis là pour optimiser les performances, les rendements, la rentabilité. Je suis la machine à mesurer les hommes, pour améliorer le fonctionnement de la grande machine sociale.
Je suis l’outil obligatoire de tous ceux qui dirigent, de tous ceux qui décident et de tous ceux qui gèrent : les patrons, les chefs, les administrateurs, les bureaucrates. La statistique est le Saint Graal du gestionnaire, comme le sondage est le Saint Graal de Nicolas Sarkozy et de Ségolène Royal. C’est d’ailleurs à peu près la même chose, non ? Le dirigeant politique aujourd’hui n’est qu’un directeur d’hypermarché (mais il est un peu tôt pour en parler). Je me rappelle Lionel Jospin, ministre de l’Education en je ne sais plus quelle année, qui parlait de son « stock de profs », et ça, depuis que l’économique a triomphé du politique.
Je m’occupe de la hauteur des chaises (45 cm), des tables (75cm), des marches d’escalier (18 cm). En vérité, c’est moi qui conditionne le concret de ton existence quotidienne. Le moindre objet que tu utilises est passé par ma fabrique de données. Pourquoi Monsieur Renault fabrique-t-il beaucoup de voitures pour quatre personnes ? Pourquoi 9 m2 pour une chambre ? Pourquoi ? Pourquoi ? Moi, moi, moi, toujours moi. Je définis, j’encadre, j’oriente. Dans le fond, c’est moi, LA STATISTIQUE, qui architecture ton espace et qui modèle ton temps, bref :
JE SUIS LE GRAND STATISTIQUEUR : C’EST MOI QUI DIMENSIONNE TON EXISTENCE.
Et tu sais comment je fais ? Je vous prends chacun un par un, oh pas tous, on n’en finirait pas, mais j’ai inventé le fabuleux ECHANTILLON REPRESENTATIF, la source inépuisable à laquelle je me désaltère. Et puis j’extrapole, je généralise, j’uniformise. Et cela, à travers une autre fabuleuse invention : LA MOYENNE. Tu as compris comment et pourquoi tu cesses d’exister, individu ? Parce que pour moi, tu n’es qu’un écart par rapport à la moyenne. Pourquoi crois-tu qu’on a pu parler de « Francémoyen », il y a maintenant des lustres ? C’est grâce à l’avènement du règne tout puissant de LA MOYENNE.
Il me suffit alors de dérouler toute la gamme de mes produits : la consommation moyenne (café, cannabis, épinards en boîte, séances de cinéma, etc.), l’âge moyen (apprendre à marcher, premier rapport sexuel, réussite au bac, mariage, longévité, etc.), la distance moyenne (suivant la région, la profession, la période, etc.), la fréquence moyenne des prénoms, etc. De ma moulinette à nombres et à catégories (ce sont les petits morceaux d’humains que j’ai savamment découpés), j’extrais ainsi des milliers de moyennes possibles, qui finissent par dessiner, fais bien attention à ce point : qui finissent par dessiner tous les aspects possibles de l’existence humaine. Toutes les variétés et variations de l’individu ont fini par entrer dans les cases que j’ai élaborées. Tu te rends compte de ce que ça veut dire ? Toi, petit grain individuel de sable, avec tes arrêts et tes trajectoires, TU ES DEVENU ENTIEREMENT PREVISIBLE.
C’EST MOI, LE GRAND STATISTIQUEUR, QUI T’EXPLIQUE TON EXISTENCE.
Oui : à force de te disséquer, toi l’individu, et de confectionner des petites boîtes où j’enferme ta vie sous forme de données chiffrées, à force d’énumérer tes caractéristiques, en partant des plus générales et en allant jusqu’aux plus individuelles, j’ai tout su de toi, tu es devenu totalement transparent. Et toi, à force d’être imprégné de l’idée de moyenne, tu t’es dis : il ne faut pas être trop au-dessus ou trop au-dessous. Tu ne supportes pas l’écart, tu veux être comme les autres, tu as peur d’être différent. On appelle ça d’un mot banal et dévitalisé : le conformisme. C’est très intéressant de voir comment ça se passe : LA MOYENNE finit par devenir LA NORME. D'un moyen de connaître la population, je suis devenu un moyen de la gouverner, et cela sans qu'elle s'en doute. Image de la réalité, je suis devenu la réalité elle-même, que nul ne songerait à ne pas considéreer comme telle. Je suis devenu un objet de croyance, et d'autant plus puissant que la "réalité" me valide, que je ne parle que de "faits". Je suis à présent, LA RELIGION DU FAIT.
Ton psychisme, tes gestes, tes actes, tes façons de voir sont imprégnés de cette norme, et sans t’en rendre compte, progressivement, tu te mets à ne plus exister par toi-même, mais à OBEIR. Le moule de la moyenne s’en est pris à ton cerveau, à ta mémoire, à tes projets. La façon dont tu voyais les choses est réécrite : tu diras, de quelqu’un qui vient de mourir à 65 ans : « Tiens, c’est plutôt jeune ». Réfléchis à cette énormité, et dis-toi qu’elle prend sa source dans la moyenne, devenue norme, parce que je l’ai fait et voulu ainsi. C’est une forme de SOUMISSION, c’est une forme de disparition.
JE SUIS LE GRAND STATISTIQUEUR : JE FAIS DISPARAÎTRE L’INDIVIDU.
Oui, tu es mort, et tu n'as rien senti.
JE SUIS LE GRAND STATISTIQUEUR : JE CREE LE MONDE A VENIR.
Alleluïa !
(Et la foule, percluse de ferveur extatique : « Gloire à toi, Grand Statistiqueur ! – Oui, bon : allez, couché ! A la niche, la foule ! ».)
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06.11.2007
7 - ET VOUS, QU'EN PENSEZ-VOUS ? (3)
MES EPOUVANTAILS - 7 – ET VOUS, QU’EN PENSEZ-VOUS ? (3)
On prête à Winston Churchill diverses boutades. Voici les deux qui m’intéressent : « Je ne crois qu’aux statistiques que j’ai moi-même falsifiées », et « Il y a trois façons de mentir : le mensonge, le mensonge et la statistique ». On admettra que Churchill est un vieil homme, surtout aujourd’hui : même ses os doivent être ridés. Mais Stéphane Jugnot sûrement pas, puisqu’il écrit, dans Le Monde daté du 1er novembre 2007, un article intitulé « La statistique ethnique tente une percée » (p.17), où il s’offusque de la perspective ainsi annoncée.
Il paraît que la statistique remonte à Louis XIV : ce monarque, monarchique depuis la plus haute antiquité, aurait voulu connaître le plus précisément possible le nombre d’hommes dont il pouvait disposer pour ses guerres. Vauban publia en 1707 La Dîme royale, dix ans après Le Détail de la France de Boisguilbert. Ce sont les débuts d'une administration vraiment centralisée, rationalisée, systématisée (colbertiste) du pays. Pourquoi a-t-on inventé la statistique ? Pour avoir des informations chiffrées sur la population d’un territoire. On peut le dire autrement : pour mettre la population et les ressources d’un territoire en chiffres. Pour qu’un bureaucrate puisse en tirer des analyses, des conclusions et des directives.
Il faut préciser que ce n’est sans doute pas vrai : la première écriture humaine, d’origine mésopotamienne, serait destinée à dénombrer les têtes de bestiaux. Intéressant, non ? Du bestiau à l’humain, il n’y a qu’un pas. Claude Lévi-Strauss, qui n’a pas dit que des choses intelligentes, en a néanmoins dit une, à propos de l’écriture : « Telle est, en tout cas, l’évolution typique à laquelle on assiste, depuis l’Egypte jusqu’à la Chine, au moment où l’écriture fait son début : elle paraît favoriser l’exploitation des hommes avant leur illumination. Cette exploitation, qui permettait de rassembler des milliers de travailleurs pour les astreindre à des tâches exténuantes, rend mieux compte de la naissance de l’architecture que la relation directe envisagée tout à l’heure. Si mon hypothèse est exacte, il faut admettre que la fonction primaire de la communication écrite est de favoriser l’asservissement. » (Tristes tropiques, 1955, pp. 343-344). Cela renverse un peu le stéréotype, non ?
L’écriture aurait donc une origine bureaucratique : quantifier les connaissances que l’on a du réel. Quant à la visée, elle est claire : il s’agit de gérer des stocks, ovins et bovins chez nos ancêtres cunéiformes, humains chez le roi-soleil, à partir d’une évaluation qui n’a cessé de s’affiner dans ses méthodes, dans ses mises en œuvre et dans ses buts. Or, le bureaucrate est un instrument du pouvoir. Dès son invention, la statistique est au service du pouvoir. On peut même dire que c’est le pouvoir qui l’a inventée.
Je ne sais pas de quand date le sondage (XX° siècle, selon toute vraisemblance), mais ce qui est sûr, c’est qu’il est une statistique, à cette différence près que cette dernière est dédiée à la connaissance d’un état des lieux, c’est-à-dire d’un existant. Il y a nécessité de gérer quand il y a risque de pénurie (belle formule, je trouve), aurait pu dire Louis XIV, qui craignait peut-être de manquer de chair à canon.
Ce qui est sûr aussi, c’est que le sondage applique une méthode héritée de l’ INVESTIGATION PUBLICITAIRE. La logique est simple. Pour m’enrichir, moi qui produis des yaourts, je dois en vendre davantage et plus vite, donc il faut que j’accroisse ma clientèle. Pour cela, je vais faire en sorte que mon yaourt réponde exactement à l’idée que la majorité des gens se font de ce qu’est le yaourt idéal. Pour le savoir, rien de plus simple que de leur demander quelle image ils se font du yaourt idéal. Aaaah ! Qui dira les charmes du YAOURT IDEAL ? Seul problème : une majorité de gens, c’est d’une diversité extrême. C’est là que la statistique entre en jeu : la sociologie, aidée par les recensements de population (à moins que ce ne soit l’inverse), découpe celle-ci en catégories : aires géographiques, générationnelles, sexuelles, professionnelles, j’en passe et des meilleures. Ayant défini les caractéristiques de ma population, j’établis quoi ? Un ECHANTILLON REPRESENTATIF.
Quelle trouvaille, l’échantillon représentatif ! On pourra toujours l’affiner jusqu’aux micro-catégories, la base est là, l’essentiel, le socle statistique inamovible. Ensuite on a le coefficient multiplicateur pour extrapoler à la population entière, dont le présupposé est que l’extrapolation est valide, c’est-à-dire que tous les gens de la même catégorie pensent la même chose que l’échantillon humain qui en a été extrait. Voilà la clé : UNIFORMISATION. La publicité déteste la diversité. On part de ce principe pour pouvoir y arriver. C’est à la fois le point de départ et le point d’arrivée. Tour de force. Magie de la magie. La cause est l’effet. On présuppose que des gens de même condition ont la même opinion, et l’on finit par l’obtenir. La publicité a fait dès le départ un choix idéologique radical : elle postule le déterminisme social intégral, elle est quasiment marxiste extrémiste. Si votre statut social possède les caractéristiques a, b, c, d, alors vous allez penser ceci. Du calme : il ne sont pas si radicaux, ils vont formuler cela dans des schémas de probabilités ou quoi que ce soit d'autre. J'attends quand même qu'on me démontre que ce n'est pas vrai : pour le publicitaire, les opinions (les goûts, les idées, les motivations, etc.) sont socialement déterminées. On le sait parce qu'on l'a statistiquement établi. On l'a établi, parce qu'on a fait des sondages. On a fait des sondages parce qu'on croit que c'est vrai : la boucle est bouclée. Dans l'ancienne rhétorique, on appelait ça une pétition de principe. Dans l'enquête de motivation, on va chercher dans l’échantillon la motivation propre à la catégorie, on la fait revenir, on en sort un MESSAGE censé la satisfaire, et on attend la file d’attente en magasin.
On croit en une cause, et le plus fort, c'est que ça produit l'effet qu'on voulait. Parce qu'après avoir extrait de la tête des gens la couleur qu'il attendent d'un yaourt aux fraises ou l'odeur d'un steak haché (j'ai toujours envie de dire "un steak à chier"), on va leur marteler le crâne de spots publicitaires colorés et odorants, rigolos et attrayants, et on va leur faire croire qu'ils n'attendaient que ce yaourt et ce steak pour être enfin heureux !
Le sondage d’opinion (domaine politique) obéit exactement à la même logique que l'enquête de motivation (domaine publicitaire) : mettre à jour les attentes, désirs, frustrations, exigences, récriminations ; élaborer un message « politique » censé répondre à tout cela ; attendre l’électeur au coin de la rue pour le frapper ... d'hypnose. Le point commun, le point de similitude entre Ségolène et Nicolas se situe exactement ici : je consomme à outrance du sondage (des deux côtés), puis je « positionne mon image ». Côté Royal, j’ajoute les « débats participatifs » qui, dans la logique publicitaire, ne sont pas forcément une mauvaise idée. Celui qui a été finalement élu, Nicolas Sarkozy, est celui qui a « produit l’offre politique » la mieux conçue selon la même logique publicitaire. La chaîne de production de l'image du produit appelé "Nicolas Sarkozy" a fonctionné sans aucun raté. Celle du produit "Ségolène Royal" a connu ce qu'on appelle des "dissonances", dont "bravitude" est celle qui est restée dans toutes les mémoires.
Nicolas Sarkozy est le premier président à avoir été élu PAR les sondages. Il n’y a désormais même plus besoin des élections. Les machines à fabriquer l’opinion iront à la pêche aux opinions, élaboreront le programme le plus conforme (conformiste ?), compareront avec les programmes des divers candidats, on fera une moyenne, et Stéphane R., associé à Laurence P., du bout de sa bouche en cul de poule, annoncera le résultat et désignera le prix G… euh non, le prix-zidan de la Raie publique (merci Boby Lapointe).
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05.11.2007
6 - ET VOUS, QU'EN PENSEZ-VOUS ? (2)
MES EPOUVANTAILS - 6 – ET VOUS, QU’EN PENSEZ-VOUS ? (2)
ou ET C’EST AINSI QUE LE PEUPLE DEVINT VIRTUEL
Non, les gens n'ont vraiment pas compris, ils attendent le sondeur comme un messie, ils marchent ainsi, "vox clamans in deserto" (voix criant dans le désert, Matthieu 3,3), frustrés en cas d’échec de n’avoir pas trouvé un sondeur bien frais, bien rose, bien dodu, tout frétillant encore, à peine sorti de son eau trouble, de son bouillon d’inculture, un genre de Stéphane R. (CSA), vous savez, c’est lui qui, de sa petite voix fort peu virile de tête à claque de premier de la classe, commente le dernier sondage de son « institut », ou un « sorti des urnes », ou un résultat d’élection, mais toujours comme si les mots sortaient d’une bouche en cul de poule. Les journalistes invitent les « acteurs » du champ politique, puis ils invitent les « instituts » de sondage pour commenter les déclarations des acteurs. Au fond, il faudrait que Stéphane R. inaugure une nouvelle étiquette du champ politique : spectateur privilégié, non : spectateur professionnel, puisqu’il gagne sa vie de cette manière, payé pour assister aux représentations, tout comme les « critiques » de cinéma, de théâtre et de littérature qui échangent des coups avec des gants de boxe en guimauve au « Masque et la plume ». Cela ferait pendant à Laurence P. (IFOP, si je ne me trompe), et qui, de son côté a pris en main les destinées du M.E.D.E.F., ce qui, au passage, en dit long sur ce que sont les « instituts ».
« Les gens » feraient des toreros modestes, des matadors bien humbles, puisqu’ils se contenteraient d’une seule oreille, ils n’ont même pas besoin des deux, et encore moins de la queue : eux, ils ne sont pas privilégiés, ils sont des spectateurs au carré, des spectateurs spectateurs, et comme ils font partie de « la foule des anonymes », ils sont priés de regarder, d’applaudir et de continuer à alimenter de leurs « opinions » la machine à fabriquer l’opinion (Patrick CHAMPAGNE, Faire l’opinion. Le nouveau jeu politique, Editions de Minuit, qui date déjà, cet excellent livre, de 1990). Le peuple, bien domestiqué, est devenu, par consentement de son aveuglement, le troupeau de vaches à lait qui produit, bon an mal an, ses centaines de milliers de tonnes d’OPINION PUBLIQUE, traitées dans d’immenses incinérateurs de déchets domestiques. Vous connaissez les champs d'épandage d'OPINION PUBLIQUE : ce sont les journaux, gratuits ou non, les radios et les télévisions. A peine tombés le mur de Berlin et le rideau de fer, les « professionnels » étaient à l’œuvre en Ukraine, en Pologne, … L’opinion est un bon produit, vendeur. Ce n’est même plus un « créneau porteur », c’est devenu un mode de vie, comme le téléphone portable, les jeux à gratter et le papier Q molletonné.
Une fois produite, l’opinion est prête à entrer dans la chaîne de conditionnement, dans l’une des usines du groupe (même s’il y a une concurrence apparente entre S.O.F.R.E.S., I.F.O.P., L.H.2, Opinion Way, etc...). Le Canard enchaîné s’est déjà souvent penché sur cette phase délicate de la fabrication du produit, phase dans laquelle la louche et le doigt mouillé sont promus au rang d’instruments scientifiques. Car, ne riez pas, tout cela est scien - ti - fique. D’ailleurs, ne dit-on pas « instituts » de sondage ? Cela fait quand même plus sérieux que ne serait-ce que « entreprise », mot pourtant devenu une vertu cardinale ou alors une vertu théologale, dans le monde du libéralisme à tout crin et de la libre, justement, « entreprise ».
Or, les sondeurs sont des commerçants (si même ce ne sont pas des margoulins) et les sondages sont des marchandises, commandées et achetées par des clients qui en sont gourmands, pour ne pas dire drogués, et commentées par les patrons producteurs, Stéphane R. et Pascal P., parce qu’il faut bien faire le service après vente et faire comme si tout cela avait du sens. Rayons donc le mot "institut" devant "sondage". Vous les entendez passer dans les rues comme autrefois le vitrier et le rémouleur ? "Marchand d'sondage, marchand d'sondage, qui veut mes beaux sondages ?"
Le plus terrible, c’est que cela devient du sens. On est dans la représentation d’une représentation, et le plus gros, c’est que cette construction improbable, bâtie sur le sable mouvant des idées exprimées par les "anonymes" finit par élever dans les airs sa brillante architecture devant laquelle tout le monde est invité à se prosterner. Et le plus terrible, c'est qu'on se prosterne, comme les populations mises en scène par Pierre CHRISTIN et Jean-Claude MEZIERES dans la quinzième aventure de Valérian et Laureline : Les Cercles du pouvoir (1999). A la fin, celle-ci déclare : « Le pouvoir sur Rubanis…un simple tas de poussière », à quoi Valérian réplique cette forte pensée : « Oui, mais maître des images ». Bon, certains diront que ce n’est qu’une bande dessinée.
Certes, mais il n’empêche que Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy ont ceci de commun, c’est que, en vue de l’élection présidentielle de mai, vous savez, celle qui a permis à George W. Bush d’accéder au pouvoir dans l'archipel des Kiribati, ils ont tous les deux fait tourner à plein régime les machines à produire de l’opinion, comme l'oeuf de cantine, vous savez, celui qui a toujours la même dose de jaune au milieu de la même dose de blanc, qui sort en boudin ininterrompu d'une machine faite pour égaliser, à la façon d'un long étron alimentaire. "Etron alimentaire", voilà une formule à faire breveter.
Pour rester dans ce ton, on pourrait aussi comparer cette période de production de sondages en masse à des légions de chiens qui n’auraient pas cessé de chier sur nos trottoirs, on pataugeait dedans, on se tartinait les semelles de ce caca, et les dociles journalistes, bien que tout le monde déclare, contre toute évidence, qu'un sondage n'est pas un pronostic, même en usant de cette précaution oratoire qui consiste doctement à faire semblant de considérer un sondage comme une « photographie de l’opinion à un moment précis », en ont tartiné nos oreilles, nous en ont fait bouffer par tombereaux entiers et, en fin de course, ont VALIDĒ L' IMPOSTURE, OFFICIALISE LA TROMPERIE, AUTHENTIFIE LA SUPERCHERIE (je pourrais continuer à trouver des synonymes).
C’est GEORGES BRASSENS qui chante : « Mon voisin du dessus, un certain Blaise Pascal, m’a gentiment donné ce conseil amical : mettez-vous à genoux, priez et implorez, faites semblant de croire et bientôt vous croirez ». Le règne du sondage est une preuve que notre époque a réussi ce prodige de DONNER CONSISTANCE A DU VENT. Nous sommes capables de transformer l' AIR DU TEMPS en une matière malléable et modelable à volonté et, qui plus est, nauséabonde et gluante. Depuis que le thermomètre sondomaniaque prend la température de la population, l'OPINION PUBLIQUE est devenue l'excrément préféré des médias en période électorale.
Et c’est ainsi que le peuple devint virtuel.
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04.11.2007
5 - ET VOUS, QU'EN PENSEZ-VOUS ?
MES EPOUVANTAILS - 5 – ET VOUS, QU’EN PENSEZ-VOUS ? (1)
On a eu la campagne électorale de Ségolène Royal, avec ses « DEBATS PARTICIPATIFS » : madame la candidate a promené sa myopie sociale dans toute la France pour demander leur avis aux « VRAIS GENS » sur ce qu’il fallait qu’elle fasse, si jamais elle était élue. Appelons ça le degré 1 de la démagogie, le degré 0 étant assuré par l’éternel « demain, on rase gratis », autrement dit la « promesse électorale ». Qu’est-ce que c’est que cette vieille responsable politique, qui a été si souvent, auparavant, « participative » et même membre du gouvernement, et qui ne sait même pas ce qu’est le quotidien du Français ? Cette participation, vous voulez que je vous dise ? Même si vous ne voulez pas, je vous le dis : c’est rien que de la COM’. Elle nous l’a joué façon « cahiers de doléances », 1789 et tout ça. Mais en réalité, c’est un vulgaire produit, qu’une entreprise de publicité a packagé pour le mettre sur le marché de la politique. Le duel des présidentiables au mois de mai 2007 se réduit à une concurrence de produits sur un même marché pour en conquérir le monopole. Face à la « Madone » dont parle Fonddetiroir, l’autre produit présentait l’argumentaire opposé : je suis celui qui dit ce qu’il fera et qui fera ce qu’il a dit : « Je ne vous trahirai pas, je ne vous mentirai pas », qu’il disait, l’œil vissé aux chiffres du dernier sondage.
C'est que, dans la rue ou par téléphone, une foule de petites mains vous apostrophent pour que vous répondiez à leurs questions. Et les gens, visiblement, ont un besoin irrépressible de s'exprimer : ils aiment ça, répondre aux questions de ces "petits boulots", d'une part, et d'autre part poser des questions par téléphone aux responsables qui, eux, ne sont pas "anonymes", mais ont un nom, un nom qui se claironne dans les micros. Dans Les Choses, de Georges Perec, Jérôme et Sylvie font ce boulot de ce qui s'appelle encore à l'époque "enquêtes sociologiques" (prix Renaudot 1965). A la télévision, à la radio, les émissions les plus prisées, paraît-il, sont les « interactives » : c’est même le titre donné à France-Inter à la « tranche » de 8 heures 40 à 9 heures. Vous voulez éliminer tel candidat de la Star Ac ? Téléphonez à ce numéro. En passant, remarquons le tarif des appels surtaxés, qui fait de ce genre d’émission rien d’autre qu’un vulgaire racket. Mais pourquoi se gêner, puisque ça marche ? Même pour la Star Ac, les gens ont besoin de s'exprimer, quel qu'en soit le prix. A chaque instant, des millions, des trillions de pouces sont prêts à presser précipitamment les petits boutons du petit appareil qui semble attaché à la personne par un fil invisible, sorte de cordon ombilical.
Vous voulez demander au Vert Yves Cochet ce qu’il pense du nucléaire ? Au porte-parole de Nicolas Sarkozy, David Martinon, pourquoi son patron l’a traité d’imbécile ? A Dominique Strauss-Kahn pourquoi il a accepté le soutien du même Sarkozy dans sa candidature au F.M.I. ? A M. Touducru, député, s’il aime la cuisine à l’ail ? A son collègue Edouard où il achète ses chaussettes (qui ne tire-bouchonnent pas) ? Au cardinal Vingt-Trois de vous réserver une place à la droite du Grand Daron ? Pas de problème : prenez votre téléphone et composez le numéro indiqué, et vous serez en contact direct avec le haut responsable, qui vous écoutera et vous répondra. Si vous êtes inscrit au Parti Socialiste, vous pourrez même tutoyer à l’antenne Laurent Fabius (authentique), et vous aurez l’impression d’avoir mis le petit orteil sur le piédestal du haut duquel il s’adresse à vous.
C’est fou ce que « les gens » ont besoin de s’exprimer, c’en est même bizarre. Ils s’arrêteront peut-être le jour où ils auront compris que ça ne sert strictement à rien, mieux : que leur avis n’a pour seule « utilité » que de servir de faire-valoir à l’invité, qui trouve là l’occasion de s'appuyer sur le réel pour montrer qu'il a les chose en main. Accessoirement, il sert également de faire-valoir au média lui-même, puisque le simple fait d'appeler le numéro de téléphone indiqué est une façon de rendre grâce à ce média d'exister, l'appel est en soi une reconnaissance du média, et une reconnaissance au média. Il est bien loin le temps de : "Nous sommes ici par la volonté du peuple, nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes". En 1990, Thierry Saussez a pu écrire un livre intitulé Nous sommes ici par la volonté des médias (Robert Laffont). Evidemment, l'invité ment, forcément, mais ça lui permet de continuer à fignoler, graver et sculpter sa belle langue de bois. Plus « les gens » l’interrogent, plus ça fait tourner sa boutique.
Donc, toutes sortes de professionnels prennent, à toute heure du jour et de la nuit, la température de l’opinion publique, prêts à planter leur thermomètre dans l’anus de la ménagère de moins de cinquante ans, du rural retraité ou du jeune cadre dynamique. S’il s’agit du pouls, le « professionnel » est assis au chevet, cochant les cases toutes prêtes de ses feuilles, arrachant minute après minute les aveux de l’opinion publique : « Dis, tu vas la cracher, ton opinion ? J’ai les moyens de te faire parler ». Non, il n’a pas besoin d’aller jusque-là : « Les gens » sont aux aguets. « Y a-t-il un sondeur pour recueillir mon avis ? ». Ils sont tous volontaires, ou presque.
La population, les "vrais gens" semblent n'avoir rien de plus pressé que de se précipiter vers ces obscurs employés qui, dans la rue ou ailleurs, sont assez bons pour leur demander leur avis. C'est parce qu'ils n'ont pas compris. Mais enfin, réfléchissez deux minutes : sonder, c'est pénétrer à l'intérieur d'un corps (géologique, humain, atmosphérique...) pour savoir ce qu'il y a dedans. Il y a de la sodomie dans le sondage, oui : de l'enculage, du viol, ou tout au moins une opération chirurgicale. Les chirurgiens parlent d'ailleurs de "traitement invasif". Réfléchissez : un sondeur, c'est qui ? C'est quelqu'un, totalement inconnu, qui s'invite chez vous, qui pénètre dans votre intérieur pour voir comment c'est. C'est quelqu'un qui vous met un thermomètre dans l'anus, voire un baromètre, pour savoir si c'est chaud ou brûlant, de quelle couleur est votre ciel interne, s'il annonce des orages et précipitations, enfin, c'est quelqu'un qui est payé pour dresser votre carte météo interne.
Et cette carte, demandez-vous un instant à quoi elle va servir. Son seul destin, c'est d'être décortiquée dans des bureaux par d'autres petites mains, qui vont établir des pourcentages, des tendances, qui vous reviendront quelques mois plus tard sous la forme d'un produit qui ressemblera plus ou moins à ce que vous aurez dit au "petit boulot", vous savez, dans la rue. Réfléchissez au circuit que représente un sondage : on vous ressert après-coup les ingrédients que vous avez vous-même bénévolement fournis, et on vous les vend, oui, vous payez les produits que vous avez bénévolement aidés à définir, car on vous a fait travailler pour ça, puisqu'on on vous a pris un peu de votre temps, sans vous rémunérer. C'est comme si, quand vous avez vomi, ou alors fait caca, quelqu'un récupérait les matières, triait, analysait, recomposait, réemballait et plaçait en rayon, et que vous vous précipitiez à la caisse. On pourrait presque appeler ça de l'autophagie. Donnons dans l'euphémisme, et appelons ça "recyclage". Le sondeur est un vendeur, un démarcheur à domicile qui vient vous placer par anticipation un produit encore dans sa phase d'élaboration conceptuelle : de grands mots qui traduisent en langage noble les questions triviales que se posent les publicitaires, du genre : " Comment on va pouvoir leur fourguer cette merde ?" Mais pourquoi tant de gens sont-ils prêts, souvent avec enthousiasme, à répondre aux questions d'un sondage ?
En 1973, le cinéaste Richard Fleischer a réalisé un film sur ce thème : une société, dans l'avenir lointain, n'a pas trouvé de meilleure solution pour nourrir les vivants que de lui donner à manger des plaquettes de couleur (Soleil vert) qui ne sont rien d'autre que le condensé des cadavres d'ex-vivants qui sont allés bénévolement se faire euthanasier. L'humanité autophage, quoi !
Le sondage vous prend votre propre substance pour vous la resservir ensuite, une fois que de "grands spécialistes" l'auront triturée, recomposée, réemballée sous des couleurs chatoyantes, et vous n'y verrez que du feu, vous ne vous reconnaîtrez pas, et pourtant, c'est vous qui êtes là, pas que vous, c'est là la finesse : le sondage sert à fabriquer un PRODUIT PLURIEL. Vous êtes là, dans le produit que vous achetez, mais en morceaux.
Réfléchissez deux minutes, et vous renverrez le pauvre bougre de sondeur à son vide sidéral.
A suivre dès demain.
10:00 Publié dans J'ai la rage | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Sarkozy, Sondages, Election, Fabius, Ségolène, Royal, Littérature


