07.10.2007
71 - LE POILU A L'AFFUT


Dans ma note précédente, j’ai peut-être donné l’impression d’en vouloir à quelqu’un. C’est certain, on en veut toujours à quelqu’un. Gamin, j’en voulais à mort à Napoléon de n’avoir pas vu le rôle crucial de cette ferme dont les Anglais allaient se servir comme d’un bastion inexpugnable, à WATERLOO. Mais 14-18 ? Comment en vouloir à quelqu’un en particulier ? C’est une société dans son ensemble qui se SABORDE, qui se SUICIDE, aveuglée par une rivalité quasiment « ethnique » (vous savez : « qu’un sang impur abreuve nos sillons ». Au fait, il faut faire la liaison entre « sang » et « impur », ça donne « un sanguimpur » ou « un sanquimpur », vérifiez). Tous les membres de cette société sont complices, tous. Je reviens à ROMAIN ROLLAND : toute la presse entretient, pendant toute la durée de la guerre, la HAINE envers ceux qui osent émettre, fût-ce avec modération, des avis qui n’exaltent pas la haine du « boche », toute la presse entretient un climat de HAINE et d’appel au meurtre de qui n’accompagne pas, non : ne précède pas ce mouvement d’ivresse patriotique. Il y a une compétition, une surenchère permanente dans le délire. Romain Rolland en donne maints exemples dans son Journal de Guerre 1914-1919 : c’est proprement ahurissant, incroyable et scandaleux. On dénonce, à propos de la 2ème Guerre Mondiale, les excès racistes et antisémites de Céline, Drieu la Rochelle, Rebatet. Mais relisez la presse parisienne de 14-18 : ce sont les mêmes ordures racistes jetées à pleines poubelles sur des gens qu’aujourd’hui nous aimons et avec qui nous nous mélangeons.




J’étais présent, pendant l’été 1976, à la MARCHE METZ-VERDUN : il y avait THEODORE MONOD, l'humaniste au visage grave, qui portait un petit sac à dos et tenait souvent à la main un charmant chapeau vaguement vert et complètement informe, il y avait le dessinateur CABU (il y avait sa femme, j’ai oublié son prénom (Catherine ? qui écrivit plus tard dans Combat non violent, si je ne me trompe), et son fils qui, à quinze ans, s’exerçait à faire le cracheur de feu), il y avait MARCO PANELLA, ce turbulent député italien du « partito radicale », il y avait Mouna Dupont, autrement dit, AGUIGUI MOUNA, qui publiait une revue, Le Mouna Frère, pour les besoins duquel il m’a pris quelques photos. J’ai encore celle où il fait la bise au fils de Jacques et Danielle, les copains de Besançon : on a fait la marche en poussant et tirant à tour de rôle une carriole où dormaient et jouaient les deux petits, et sur laquelle on avait inscrit ce slogan définitif : « Des biberons, pas de canons ». Tout ceci pour dire que 14-18, dans ma vie, ce n’est pas d’hier. Je crois que je suis né avec 14-18 dans la mémoire. J’ai dû ingérer la gélule avant de téter le téton. Soyons sérieux : une des scènes les plus belles dont je me souviens est celle de notre cortège sur la petite route avant DOUAUMONT : ce SILENCE, mes amis, ce recueillement, ce respect, cette tristesse paisible et néanmoins concentrée ! Impossible d’exprimer : j’ai pris une photo de tous ces dos qui avançaient vers des tombes, vers des milliers de croix blanches soigneusement rangées, vers le cimetière d’une bataille aussi absurde que toutes les autres, simplement plus meurtrière. Il ne faisait pas très beau : toutes ces épaules un peu voûtées. Nous étions, à nous tous, un MONUMENT AUX MORTS. Je vais vous dire : cette marche en silence, sur cette route traversant les bois, on entendait seulement les pas des centaines de gens, cette marche reste dans ma mémoire comme l’une des rares PRIÈRES que j’ai faites dans toute ma vie. Pour l’anecdote : nous n’avons pas pu accéder à l’ossuaire, car outre les CRS (était-ce des gendarmes mobiles ?), il y avait quelques « gros bras », qui arboraient sur leur crâne le béret rouge des anciens paras. Visiblement, nous ne pensions pas à la même guerre. Suis-je seulement pacifiste ? Bien sûr, la paix est le plus grand des biens. L’injustice reste injuste, quoi qu’on pense. Pourquoi la Prusse et l’Autriche-Hongrie ont-elles attaqué la France ? On sait tous les détails, mais la vraie raison, je n’ai toujours pas compris. Il faut se défendre. Et pour ça, il faut se préparer et être fort. Mais c’est au cours de cette marche, je crois que c’était à Etain, que nous avons rencontré une femme, une « ordinaire », « du peuple », qui haïssait encore les « boches » ? Mais bon, il y a eu entre-temps 40-45, ça aide peut-être à comprendre.



Le poilu guetteur, c’est cet être humain qui a la charge de veiller à la sécurité de tous. On lui a ordonné d’être là, de rester là. Il n’a pas choisi, mais la survie en dépend. Un boulot à faire, quoi ! Ceux qui aiment la BD pensent à La Cage, de HERMANN (dans Abominable). Mais un boulot auquel il ne faut pas se dérober, on ne peut pas avoir envie d’y échapper. Le monument aux morts lui rend hommage très parcimonieusement, à cet homme qui veille à la frontière. Plus de symbole qui vaille : le contexte est dessiné, la tranchée est visible, la casemate est suggérée. Mais les yeux de l’homme sont le rempart, et ce rempart mérite notre respect, c’est-à-dire, tout aussi bien, notre silence et notre parole.
10:00 Publié dans Monuments aux morts | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Poilu, Tranchée, Guerre 14-18, Histoire, France, Patrie, Nation
25.08.2007
32 - GRENADIER
32 – GRENADIER
BRISCOUS (PYRENEES-ATLANTIQUES, 64)

Parmi les instruments confiés aux paysans, aux ouvriers et aux « intellectuels » (ne les oublions pas), pour occire les « ennemis », nous avons vu (voir note 13) le fusil, et encore, dans une position bien précise : celle qui fait barrage.
BLENOD-LES-PONT-A-MOUSSON (MEURTHE-ET-MOSELLE, 54)

Nous sommes en devoir, puisque les monuments aux morts eux-mêmes nous y invitent, d’examiner à présent la grenade ainsi que celui qui la projette : le « GRENADIER ».
CLEGUEREC (MORBIHAN, 56)

Nous ne nous demanderons pas quelle fut l’intention (suspecte aujourd’hui, avec le recul) des "responsables" qui ont opté pour une telle représentation du souvenir des morts. Il faut, de toute évidence, avoir conservé de la rancune, de l’agressivité, disons-le tout net : de la haine pour celui qui fut présenté comme l’adversaire à abattre et à éliminer. Au reste, la fin des hostilités ne marqua pas le fin de la volonté de détruire, puisqu’on retrouvera celle-ci vingt ans plus tard.
LAMBERSART (NORD, 59)

Je pense à cette apparition du poète Antonin Artaud dans, me semble-t-il, le film tiré du livre de Roland Dorgelès, Les Croix de Bois. Roulant des yeux exorbités, le poilu rendu fou par la guerre veut se précipiter au-dehors mais, retenu par ses camarades, il ne peut que hurler : « On vous emmerde, tas de vaches ! ».
MOREUIL (SOMME, 80)
Voit-on des grenades offensives, ou bien défensives, les plus terribles, les « quadrillées », celles qu’on destine à faire les plus gros dégâts ? En toute logique, je dirais que ce sont des grenades offensives, de celles qui assourdissent ou immobilisent, le temps pour les attaquants d’atteindre la tranchée adverse.
SAINT-JEAN-SAINT-NICOLAS (HAUTES-ALPES, 05)

En tout cas, le geste du lanceur varie d’un monument à l’autre : le plus souvent, le bras part de très loin en arrière, parfois il se plie avant de lâcher le projectile. Le Grenadier de HERM (LANDES, 40)

est représenté dans une posture particulièrement expressive, voire violente. Il faut penser que ce soldat portait une « musette » fort lourde, pleine de ce genre d’œufs. Et avec ça, il faut courir, puis s’arrêter pour lancer, ou mieux : lancer en courant. Pas évident quand les « autres » canardent. Combien sont morts en action ?
SURY-LE-COMTAL (LOIRE, 42)

Ces hommes n’y sont pour rien. Ils ont obéi. Ce n’est pas le cas du comité ou de l’individu qui a décidé de figurer une action de guerre (en temps de paix). Mais cela a-t-il encore aujourd’hui une parcelle de signification ? Je crois que oui : le monument aux morts est cette œuvre que des vivants ont décidé de laisser derrière eux, pour la postérité. J’avoue que ce message a, pour moi, du mal à passer. Dommage.
TEMPLEMARS (NORD, 59)
10:00 Publié dans Monuments aux morts | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Guerre, 1914, Commémoration, Tranchée, France, Histoire, Action


